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Full text of "OEUVRES COMPLETES DE MONTESQUIEU"

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¥. 



SKIPWORTH 
BEQUEST 






1 



I 



1 



CSUVRES 



COMtLkTSS 



DE MONTESQUIEU. 



TOME CINQUIEME. 



\ 



OEUVBES 



COHVlixB» 



DE MONTESQUIEU. 



OBOVaES ÛITSRSES. — TON. t 



PARIS. 

*6iIU(ERr.LtBRAIRE,RUEIHTFOT-D&FER,9* i4. 

1833. 



ARSACE ET ISMÉNIE, 

HISTOIRE ORIENTALE. 



• 

Sur la fin durègned'Ârtamène^laBactriane 
fut agitée par de$ discordes civiles. Ce prince 
mourut accablé d ennuis, et laissa son trôn« 
à sa fille Isménie. Âspar, premier eunuque 
du palais, eut la principale direction des af- 
faires. Il désiroit beaucoup le bien de 1 état, 
et il désiroit fort peu le pouvoir, l\ connois- 
soit tes hommes, et jugeoit bien des événe- 
ments. Son esprit étoit naturellement con 
;ciliateur , et son âme sembloit s'approcher 
^detootçs^ les autres. La paix, qu'on n osoil 
phi& espérer, fut rétablie. Tel fut le prestige 
d^Âspar^ chacun rentra dans le de^^oir, et 
ignora presque qu'il en fût sorti. Sans efibrt 
et sans brnit, il savoit fabre les grandgi 
choses. 

La paix fut troublée par le roi d'Hyrcanic. 
Il envoya des ambassadeurs pour demander 
Isménie en mariage;^, sur ses refus, il en- 
tra dans la Bactiiane. Cette entrée fut singu^ 



I. 



s ABSACE ET IbMÉiriE.. 

Hère. Tantôt il paroissoit armé de toutes 
pièces, et prêt à combattre ses ennemis; 
tantôt on le voyoit vêtu comme un amant 
que Famour conduit auprès de sa maiti^esse. 
II menolt avec lui tout ce qui étoit propre à 
un appareil de noces; des danseurs, des 
joueurs d'instruments, des farceurs, des cui- 
siniers, des eunuques, des femmes; et il me- 
noit avec lui une formidable armée. Il écri- 
voit à la reine les lettres du monde les plus 
tendres , et, d'un autre côté, il ravageoit tout 
le pays : un jour étoit cmpWé à des festins; 
un autre à des expéditicn? militaires. Jamais 
on n'a vu une si parfiiite image de la guerre 
et de la paix, et jamais il n'y eut tant de dis- 
solution' et tant de discipline. Un village 
fuyoit la cruauté du vainqueur ; un autre 
cloît dans la joie, les danses et les festins: 
et, par un étrange caprice, il clierchoit deux 
choses incompatibles, de se faire craindie, 
et de se faire aimer. 11 ne fiit ni craint ni 
aimé. On opposa une armée à la sienne; et 
une seule bataille finit la guerre. Un soldat 
nouvellement arrivé dans Jarmée des Bac- 
triens fit des prodiges de valeur; il perça jus- 
qu'au lieu où combattoit vaillamment le roi 
d'IIyrcanîc, et le fit prisonnier. 11 remit ce 



' ÀIISACE ET ISMÉNIB. 3 

{irincc & un officier; et, sans dire son nom, 
il altoit rentrer dans la foule : mais j suivi 
par les acclamations, il fut mené comme en 
triomphe à la tente du général. Il parut de* 
Tant lui avec une noble assurance; il parla 
^modestement de son action. Le général lui 
offirit des récompenses; il s'y montra insen* 
sible : il voulut le combler d honneurs; il j 
parut accoutumé. 

Âspar jugea qu^un tel homme n étoit pas 
d une naissance ordinaire. Il le fit venir à la 
cour; et, quand il le vit, il se confirma en^* 
côre plus dans cette pensée. Sa présence lui 
donna de l'admiration; la tristesse même 
qui paroissoit sur son visage lui inspira du 
respect; il loua sa valeur, et lui dit les choses 
les plus flatteuses. Seigneur, lui dit letran- 
ger , excusez un malheureux que Thorreur 
de sa situation rend presque incapable de 
sentir vos bontés , et encore plus d'y répon- 
dre. Ses yeux se remplirent de larmes, et 
l'eunuque en fut attendri. Soyez mon ami, 
lui dit-il, puisque vous êtes malheureux. 11 
y a un moment que je vous admirois; à pré- 
sent je vous aime : je voudrois vous conso- 
ler , et que vous fissiez usage de ma raison 1 1 
delà vôtre. Venez prendre un appartement 



4 URSACB ET ISHÂTTie. 

dans mon palais : celui qui Thabite ainifi la 
Vertu, et vous n'y serez point étranger. 

Le iendemam &t un jour de fête pour 
tous les Bactriens. La reine sortit de son pa- 
lais, suivie de toute sa cour. Elle paroissoit 
«ur son char, au milieu d'un peuple im- 
mense. Un voile qui couvroît son visage, 
laissoit voir une taille charmante; ses traiti 
étoient cachés, et Tamour des peuples semr 
bloit les leur montrer. 

Elle descendit de son char, et entra dans 
le temple. Les grands de Bactriane étoient 
autour d elle. Elle se pVostcma , et adora les 
dieux dans le silence; puis elle leva son voile, 
se recueillit, et dit à haute Voix : 

Dieux immortels , la reine de Bactrûine 
vient vous rendre grâces de la victoire que 
vous lui avez donnée. Mettez le comble à 
vos faveurs, en ne permettant jamais qu'elle 
en abuse. Faites qn^clle n^ait ni passions, 
ni foiblesses, ni caprices; que ses craintes 
soient de faire le mal , ses espérances de 
faire le bien ; et puisqu'elle ne peut cire 
heureuse. . . . , dit-elle d'une voix que les san- 
glots parurent arrêter, faites du moins que 
son peuple le soit. 

Les î-tétres finirent les cércmonics pre»- 



ARSACE ET ISMÉNI£, 5 

crltes pour h culte des dieux; la reiae sortit 
du temple, remonta sur son c'iar^ et !e peu- 
ple la suivit jusqu'au palais. 

Quelques moments après, Aspar rentra 
chezlui;ilcliercKoitl étranger, ci il le trouva 
dans une afireuse tristesse. Il s'assit auprès da 
lui ; et, ayant fait retirer tout le monde, il lui 
dit ; Je tous conjure de tous ouviir à mou 
Croyez-vous quun cœur agité ne trouve 
point de douceur à confier ses peines? C'est 
comme si Ton se reposoit dans un lieu plus 
tranquille. Il faudroit, lui dit l'étranger, vous 
raconter tous lesévénements de ma vie. C'est 
ce que je vous demande, reprit Âspar; vous 
parlerez à un homme sensible : ne me c<ichez 
rien ; tout est important devant lamitié. 

Ce n'étoit pas seulement la tendresse et 
un sentiment de pitié qui donnoient cette 
curiosité à Aspar : il vouloit attacher cet 
homme extraordinaire à la cour de Bac- 

# 

triane; il désiroit de cçanoitre à fond un 
homme qui étoit déjà dans Tordre de ses des- 
seins , et qu'il destinoit, dans sa pnsée, aux 
plus grandes choses. 

L'étranger se recoeilht xm moment, et 
commença ainsi : 

L AMouu a fait tout le bonheur et tout le 



1. 



6 ARSACE ET ISMÉNIE. 

malheur de nia vie. D abord il Tavoît semée 
de peines et de plaisirs; il n^y a laissé dans 
la suite que des pleurs, les plaintes et les 
regrets. 

Je suis né dans la Médie^ et je puis comp- 
ter d'illustres aïeux. Mon père remporta de 
grandes victoires à la tête des armées des 
Mèdes. Je le perdis dans mon enfance, et 
ceux qui m'élevèrent me firent regarder ses 
vertus comme la plus belle partie de son hé 
ritage. 

A Tàge de quinze aiïs on m'établit. On ne 
me donna point ce nombre prodigieux de 
femmes dont on accable en Médie les gens 
de ma naissance : on voulut suivre la nature, 
et m'apprendre que, si les besoins des sens 
étoient bornés, ceux du cœur l'^étoient eu-, 
care davantage. 

Ardasixe n'étoit pas plus distinguée de 
mes autres femmes par son rang que par mon 
amour. Elle avoit une fierté mêlée de quelque 
chose de si tendre ; ses sentiments étoient si 
nobles , si différents de ceux qu'une complai- 
sance éternelle met dans le cœur des femmes 
d*Asie; elle avoit d'ailleurs tant de beauté, 
que mes yeux ne virent qu'elle , et mon cœur 
ignora les autres. 



ARSACE ET ISMENIE. ^ 

Sa physionomie étoit ravissante; sa taille, 
sou air, ses grâces, le son de sa ^eoix, U 
charme de ses discours, tout m'euchautoit. 
Je youlois toujours Fenteudre; je ne me las- 
sois jamais de la voir. Il n'y avoit rien pour 
moi de si parfait dans la nature : mon ima- 
gination ne pouYoit me dire que ce que je 
trouvois en elle; et, quand je pensois au bon- 
heur dont les humains peuvent être capa- 
bles , je voyois toujours le mien. 

Ma naissance , mes richesses , mon âge , et 
quelques avantages personnels déterminè- 
rent le roi à me donner sa fille. C^est une 
coutume inviolable des Mèdes que ceux qui 
reçoivent un pareil honneur renvoient toutes 
leurs femmes. Je ne vis dans cette grande al- 
liance que la perle de ce que j avois dans le 
monde de plus cher; mais il me &llut dévorer 
mes larmes et montrer de la gaieté. Pendant 
que toute la cour me félîcitoit d'une faveur 
dont elle est toujours enivrée , Ardasire no 
demandoit point à me voir; et moi je crai- 
gnois sa présence , et je la cherchois. J'allai 
dans son appartement; jetois désolé. Arda- 
sire, lui dis-je, je vous perds. . . . Mais, sans 
me &iré ni caresses ni reproches, sans lever 
les yeux, sans verser de larmes, elle garda 




8 AilSACE ET ISMÉNIE* 

fli) profond silence ; une ipêlent mortelle 
paroissoit sur son visage, et j'y vojois un6 
certaine indignation mêlée de désespoir. 

Je voulue lembrasser : elle me parat gla- 
cée, et je ne lui sentis de mouvement que 
pour échapper de mes bras. 

Ce ne fut point la crainte de mourir qui 
toe fit accepter la princesse; et, si je n'âvois 
tremblé pour Ardaiîlre , je me serois san» 
doute exposé à la plus affieuse vengeance. 
Mais, quand je me représentols que mon 
refus serait inÉiIIIiblement suivi de sa mort, 
mon esprit se confondoit, et je m'abandon- 
nois à mon malheur. 

Je fus conduit dans le palais du roi^ et il 
oe me fut plus perniis d'en sortir. Je vis ce 
lieu fait pour rabattement de tous et les dé- 
lices d'un seul; ce lieu ou, malgré le silence, 
les soupirs de Tamour sont à peine enten* 
dus; ce lieu où régnent la tristesse et la magni 
ficence; où tout ce qui est Inanimé est riant, 
et tout ce qui a de la vie est sombre *^ où tout 
se meut avec le maître , et tout s'engourdit 
^vec lui. 

' Je fils présenté le même jour k la prin« 
eesse; elle pouvoit m^accabler ds ses regards, 



AttSACK ET ISMÉ27IE. g 

et il ne me fut pas permis de lever les mien»» 
Etrange effet de la grandeur! si ses yeux 
pouy oient parler, les miens se pouvoient 
répondre : deux eunuques avoient un poi- 
gnard à la main, prêts à expier danfl mon 
lang Taffront de la regarder. 
' Quel état pour un cœur isomme le mien , 
d'aller porter dans mon lit Fesclayage de la 
cour 9 suspendu entre les caprices et les dé- 
daîns superbes; de ne sentir plus que le res* 
pect j et de perdre pour jamais ce qui peut 
Caire la consolation de la servitude même, la 
-douceur d'aimer et d'être aimél 

Mais quelle fut ma situation lorsqu^tm 
eunuque de la princesse vint me faire signer 
Tordre de faire sortir de mon palais toutes 
mes femmes! Signez, me dit-il, sentez la 
douceur de ce commandement; je rendrai 
compte à la princesse de votre promptitude 
à obéir. Mon visage se couvrit de larmes ; 
j'avois commencé d'écrire, et je m'arrêtai* 
De grâce, dis- je à 1 eunuque, attendez; je 
me meurs. .«.Seigneur, me dit-il, il y va de 
votre tête et de là mienne ; signez : nous 
commffliçons à devenir coupables ; on 
compte les moments ; je devrois être de re* 
tour. Ma main tremblante ou rapide , car 



ro AKSAGE ET ISMENIE; 

mon esprit éloit perdu, traça les caractère» 
les plus funestes que je pusse former. 

Mes femmes furent enlevées la veille de 
mon mariage; mais Ardasire, qui avoit ga- 
gné un de mes eunuques, mit un esclave de 
sa taille et de son air sous ses voiles et ses 
habits, et se cacha dans un lieu secret. Elle 
avpit fait entendre à leunuque qu'elle vou- 
loit se retirer parmi les prêtiesses des dieux. 

Ardasire avoit Tàme trop haute pou? 
qu'une loi qui, sans aucun sujet, privoit de 
leur état des femmes légitimes, put lui pa- . 
roître faite pour elle. L'abus du pouvoir ne 
lui faisoit point respecter le pouvoir. Elîô 
appeloit de cette tyrannie à la nature, et de 
son impuissaiice à son désespoir. 

La cérémonie du mariage se fit dans le 
palais. Je menai la princesse dans ma mai-^ 
son. Là les concerts , les danses, les festins, 
^out parut exprimer une joie que mon cœur, 
étoit bien éloigné de sentir. 

La nuit étant venue, toute la cour nous 
quitta. Les eunuques conduisirent la prin-t 
,ccsse dans son appartement : hélas! c'étoit 
celui ou j avDis fait tant de serments à Arda- 
sire. Je me retirai dans le mien y plein de 
^rage et de désespoir. . - 



' ÂRSACE ET ISMÉT7I£. II 

Le inoment fixé pour l'hymen arriva. 
J'entrai dans ce corridor, presque inconnu 
dans ma maison même, par où Famour m'a* 
voit conduit tant de fois. Je marchois dans 
les ténèbres , seul , triste , pensif, quand tout 
à coup un flambeau fat découvert. Ardasire , 
un poignard à la main , parut devant moi. 
Ârsace, dit-elle, allez dire à votre nouvelle 
épouse que je meurs ici; dites-lui que j'ai 
disputé votre cœur jusqu'au dernier soupir. 
Elle alloit se frapper; j'arrêtai sa main. Ar- 
dasire, m'écriai-je, quel ai&eux spectacle 
veux-tu me donner!... et lui ouvrant mes 
bras : Commence par frapper celui qui a cédé 
le premier à une loi barbare. Je la vis pâlir, 
et le poignard lui tomba des mains. Je l'cm* 
brassai, et je ne sais par quel charme mon 
ûme sembla se calmer. Je tenois ce cher ob- 
jet; je me livrai tout entier au plaisir d'ai- 
mer. Tout, jusqu'à l'idée de mon malheur, 
fayoit de ma pensée. Je croyois posséder 
Ardasire, et il me sembloit que je ne pouvois 
plus la perdre. Etrange effet de l'amour! 
'inonixieur s'échauffoit, et mon âme devenoit 
tranquille. 

' Les paroles -d' Ardasire me rappelèrent 'k 
moi-même. Arsace , me dit-elle, quittons ces 



Il AI^SÂCE £T ISHÉiriS. 

lieux infortonés; %ons. Que craignons* 
notssl noos sarons aimer et mourir.*.. Arda* 
sire, lai dis-je^ je jure que vous serez toa^ 
joui*s à moi ) yoni y serez comme si yoa& ne 
sortiez jamais de ces bras : je ne me séparerai 
jamais de vous. J atteste les dieux que Touâ 
seule ferez le bonheur de ma vie.... Vous 
me proposez un généreux dessein : l'amour 
me l'avoit inspiré : il me l'inspire encore 
par vous ; vous allez voir si je vous aime« 

Je la quittai; et, plein dlmpatience et 
d amour, j'allai partout donner mes ordres* 
La porte de l'appartement de la princesse 
fut fermée. Je pris tout ce que je pus empor*» 
ter d'or et de pierreries. Je fis prendre à mes 
esclaves divers chemins^ et partis seul avec 
Ardasirc dans Ihorrcur de la nuit, espérani 
tout, craignant tout, perdant quelquefois 
mon audace naturelle; saisi par toutes les 
passions, quelquefois par les remords même; 
ne sachant si je suivois mon devoir^ du Ta- 
mour qui le fait oublier. 

Je ne vous dirai poiut les périls mfinis 
que nous courûmes, Ardasire, malgré la foi* 
blesse de son sexe , m encourageoit; elle étoit 
mourante , et elle me suivoit toujours* Je 
fayois la piçésence des hommes; car tous lei 



bcmnnes étoient devenus mes ennemis : je 
ne cheichoî^ que les déserts. Tarrivai dans 
ces montagnes qui sont remues de tigres 
et de Uons. La ^sence de ces animaux me 
lassnroît Ce n'est point ici,disois-je àÂr- 
dasiro, que les eunuques de la princesse et 
les gandes du roi <le Médie viendront nous 
chercher. Mais enfin les bétes féroces se mul- 
tipUèreht tellement, que je commençai & 
Craindre. Je faisois tomber , i coups de fié* 
ches, celles qui sapprochoient trop près de 
nous; car, au lieu de me charger des choses 
nécessaires à la vie , je metois muni d'armes 
qui pouvoicct partout me les procurer. 
Pressé de toutes parts, je fis du &u avee de$ 
cailloi£Xy j'allhmai du bois sèc : je passais la 
Buît auprès de ces fenx , et je faisois du bruit 
avec mes annes. Quelquefois je mettois le 
feu aux forêts ; et je chassois devant moi ces 
botes întimkkres. J'entrai dans un pays plus 
ouvert, et j'admh'oâs* ce vaste silence de la 
nature : U me représentoit ce temps où les 
dieux naquirent, et où la Beauté parut la 
première; TAtnoûr lecbauiTa, et' tout fut 
animé. 

Enfin nous sortîmes de là Médie. Ce fut 
dons une cabane de pasteurs que je me crus 

I. i 



l4; ÂRSÀGB ET ISMEKIE, 

le maître du monde, et que je pus dire que 
j^ét^is à Ardasire, et qu'Ardasire étoitit moi. 

Nous arrivâmes dans la Margiane ; nos 
esclaves nous y rejoignirent. Là, nous vécû- 
mes à la campagne loin du monde et du 
bruit. Charmés Tun de Fautre ^ nous nous 
entretenions de nos plaisirs présens et de 
nos peines passées. 

Ardasire me racontolt quels avoient été 
SCS sentiments dans tous les temps qu on 
nous avoit arrachés l'un à Fautre , ses jalou- 
sies pendant qu'elle crut que je ne Faimois 
plus, sa douleur quand elle vit que je Fai- 
mois encore , sa fureur contre une loi bar- 
bare , sa colère contre moi qui m'y soumet- 
tois. Elle avoit d'abord formé le dessein 
dlmmolei: la princesse; elle avoit rejeté 
cette idée : elle auroit trouvé du plaisir à 
mourir à mes yeux ; elle nWoit point douté 
que je ne fusse attendri. Quand j'étoîs dans 
ses bras , disoit-elle , quand elle me proposa 
de quitter ma patrie , elle étoit déjà sûre de 
moi. 

Ardasire n^avoit jamais été si henreuse ; 
elle étoit charmée. Nous ne vivions point 
dans le faste de la Médîe, mais nos mceui'S 
étoieut plus douces. Elle voyoit dans tout 



ARSACE KT ISMÉNIE. IJ 

ce qae nous avions perdu les grands sacri* 
fices que je lui avois faits. Elle étoit seule 
ayec moi. Dans les sérails , dans ces lieux de 
délices , on trouve toujours Fidée d'une ri- 
vale; et, lorsqu'on y jouit de ce qu'on aimo^ 
plus on aime, et plus on est alarmé. / 

Mais Ârdasire n^avoit aucuue défiance ; le 
cœur étoit assuré du cœur. Il semble qu'un 
tel amour donne un air riant à tout ce qui 
nous entoure, et que ^ parce qu un objet nous 
plaît, il ordonne à toute la nature de nous 
plaire; il semble qu'un tel amour soit cette 
en&nce aimable devant qui tout se joue, et 
qui sourit toujours. 

Je sens une espèce de douceur à vous 
parler de cet heureux temps de notre vie. 
Quelquefois je prdois Ârdasire dans les 
bois , et je la retrouvois aux accents de sa 
voix charmanto. Elle se paroit des fleurs que 
je cueillois ; je me parois de celles quWlc 
avoit cueillies. Le chant des oiseaux, le mur* 
mure des fontaines, les danses et les concerts 
de nos jeunes esclaves , une douceur partout 
répandue, étoient des témoignages conti- 
nuels de notre bonheur. 
• Tantôt Ardasire étoit une bergère , qui , 
sans parure et sans ornements, se montrqit 



ifi AR5ACB ET ISMJVIB. 

à moi avec sa nâïyieté naturelle; tantôt je la 
V.oyoiê telle queHe étoit lorsque j'ëtois eii^ 
chanté dans le sérail de Médie. 

Ârdasire occupoit ses femmes à des ou-* 
rrages charmants : elles filoient la laii» 
dHyrcanie, elles employ oient la pourpre do 
Tyr. Toute la maison goûtoit une joie naïve. 
Nous descendions avec plaisir à l'égalité d« 
la nature; nous étions heureux, et nousyon^ 
Hons yiyrc avec des gens qui le fussent. Le 
bonheur faux rend les hommes durs et su- 
perbes; et ce bonheur ne se communique 
point. Le vrai bonheur les rend doux et sen- 
sibles; et ce bonheur se partage toujours. 

Je me souviens qu'Ardasire fit le mariago 
d'une de ses favorites avec un de mes affiron"- 
chis. L amour et la jeunesse àvoient fari&é 
cet hymen. La favorite dit i Ardasire : Ce 
jour est aussi le premier jour de votre hymé- 
néc. Tous les jours de ma vie , répondit^elle^ 
seront ce premier jour. 

Vous serez peut -éU'e surpris qu'exilé et 
proscrit de la Médid j n'ayant en qu'un mo- 
ment p9u;r me péparer à partir, ne pouvant 
emporter que Fai'gent et les pierreries qui sô 
trouvoicnt sous ma main , je pusse avoir 
assez de ricliesses à laMargiane pour y avoir 



AnsACB Et ism£>ub. 17 

nn palais, un grand nombre de domestl ]ues^ 
et toutes sortes de commodités pour la vie. 
Xea fus suipris moi-m$me , el je le suis en- 
core. Paf une Ëitalité que je ne sauroU vous 
expliquer, je ne voyois aucune ressoui*ce , et 
f en trouvois partout : Tor , les pierreries , les 
b' jooz , sembloient se présenter à moi. Ce 
toicnt des hasards, me direz-yous. Mais des 
hasards si réitères , et perpétuellement les 
mâmes ne pottvoient guère être des hasards. 
Àrdaske crut d'abord que je voulois la sur* 
prendre , et que j'avois porté des richesses 
qu'elle ne connoissoit pas. Je crus à mon tour 
quelle en avoit qui m'étoient inconnues^ 
îlaîs nous vîmes bien Fun et l'autre que 
nous étions dans l'erreur. Je trouvai plu- 
sieurs fois dans ma chambre des rouleaux 
où il y avoit plusieurs centaines de dainques; 
Ârdasirc trouvoit dans la sienne des boites 
pleines de pierreries. Un jour que je me pro- 
menois dans mon jardin, un petit cofEre plein 
de pièces dW parut à mes yeux, et j'en aper- 
çus un autre dans le creux d un chônx; sou^ 
lequel j'allois ordinairement me reposer. Je 
passe le reste. J'étois sûr qu'il n y avoit pas 
un seul homme dans la Médie qui eût quel- 
que connoissance du lieu oh je m'étois rc- 



). 



l8 ÀRSAGE ET ISMÉNIE. 

tiré , et bailleurs je sayois que je n'avois au- 
cun secours à attendre de ce côté -là. Je me 
creusois la tête pour pénétrer d'oà me ve- 
uoient ces secours : toutes les conjectures 
que je &isoîs se détruisoient lesMines les 
autres. 

On fait j dit Aspar, çn interrompant Ar- 
sace , des contes merveilleux de certains gé- 
nies puissants qui s'attachent aux hommes ,_ 
et leur fônt de grands biens. Rien de ce que 
j'ai ouï dire là-dessus n a fait impression sur 
mon esprit ; mais ce que j'entends m'étonne 
davantage : vous dites ce que vous avez 
éprouvé, et non pas ce que vous avez oui 
dire. 

Soit que ces secours y reprit Arsace , fus- 
sent humains ou surnaturels , il est cert^iin 
qu'ils ne me manquèrent jamais , et que , de 
la même manière qu'une infinité de gens 
trouvent partout la misère , je trouvai par- 
tout les richesses ; et , ce qui vous surpren- 
dra, elles venoient toujours à point nomn é : 
je n'ai jamais vu mon trésor près de finir, 
qu'un nouveau n'ait d'abord reparu; tant 
1 intelligence qui veiUoit sur nous étoit at- 
tentive ! n y a plus ; ce n'étoient pas seule 
ment nos besoins qui étoient prévenus, mais 



ARSAGB ET ÏSM^NIE. UJ 

souvent nos ântaisles. Je n aime guère y 
ajouta-t-ii , à dire des choses menrcillauses : 
je vous dis ce que je suis forcé de croire , et 
non pas ce qu'il faut que vous croyiez. 

La veille du mariage de la Êivorite. un 
jeune homme beau comme TÂmour vint me 
porter un panier de très-beau fruit. Je lui 
donnai quelques pièces d'argent, il les prit, 
laissa le paiûer, et ne parut plus. Je portii 
le panier à Arda^sire; je le trouvai plus pe- 
sant que je ne pensois. Nous mangeâmes le 
fruit, et nous trouvâmes que le fond étoit 
plein de dariques. C^est le génie, dit-on dans 
toute la maison, qui a apportjé un trésor ici 
pour les dépenses des noces. 

Je suis convaincue, disoit Ârdasire, que 
c'est un géni|( qui fait ces prodiges en notre 
faveur. Aux intelligences supérieures à nous 
rien Ue doit être plus agréable que Famour : 
1 amour seul a une perfection qui peut nous 
élever jusqu'à elles. Arsace, c^est un génie 
qui conuQit mon cœur, et qui voit à quel 
point je vous aime. Je voudrois le voir, et 
qull pût me dire à quel point vous m'ai- 
mez. 

Je reprends ma narration. 

La passion d' Ardasire et la mienne pri- 



36 AKSACË ET I^MlSTfrK* 

i^nt des impresstons dô notre différente ëdfi« 
<:ation et de no^diffîrents caractères.Ârdasird 
ne respiroit que potu* ftimer; sa passiooa était 
sa vie ) toute sou âtae étoit de Faiâotir. Il 
û'étoit pa^ en elle de m^aimier moins; elle ne 
{>ouToit non plu& m aimer davantage. Moi, 
je parus aimer arec plus d'emportement , 
parce qull sembloit que je n'aimois pas tou^ 
jours de même. Aniàsire seule ëtoit cap^bU 
de m'occuper; mais il y eut des choses qui 
purent me distraire : je suivois les cerfs dans 
les forêts j et j'iUois combattre les bêles fé* 
roces. 

Bientôt je m'imaginai que je mcnoîs une 
vie trop obscure. Je me trouve , disois- je , 
dans les états du roi de Margiane : pourquoi 
n'irois- Je point à la cour? h^ gloire de mon 
pèfre venoit sWrir à mon esprit. C'est un 
poids bien pesant qu'un grand nom à sou- 
tenir ^quûnd les vertus des hommes ordî^ 
naires sont moins le terme où il faut s arré*- 
ter que celui dont on doit partir. Il semble 
que les engagements que les antres prennent 
pour nous soient plus forts que ceux que 
nous prenons nous-mêmes. Quand j'étois en 
Médie, disoîs-je, il falloit que je m'abais- 
sasse^ et qiie y^ cachasse avec plus de soin 



ÂRSACB ET ISUiVït. ftS 

mes yertod <]ae mes vices. Si je n etois pas 
esclave de la cour, je 1 etois d^ sa jalousie* 
Maïs à préseat <pie je me vois maitre de moi , 
que je suis indépendant, parce que je ^^uîs 
sans patrie ^ libre au milieu des forêts comm^ 
les lions, je commencerai à avoir une Ame 
commune ^ si je reste un homme commun* 

Je m'accoutumai peu à- peu à ces idées. Il 
est attaché à la nature qu'à mesure que nous 
sommes heureux, nous Youlotts Tâtrc davan- 
tage. Dans la félicité même il y a des tmpa* 
ticnces. (Test que, comme notre esprit est 
cne suite d^idées, notre cœur est une suite 
de désirs. Quand nous sentons que notre 
bonheur ne peut plus s'augmentfif, nous 
voulons lui donner une modification nou* 
velle. Quelquefois moai aniliition ctoit ir^- 
ritée par son amoiur même : j espérois que 
je serois plus digne d'Ardasire; et ^ malgré 
ses prières, malgré ses larmes^ je ht quittai» 

Je ne vous dirai jpomt lafireuse violence 
< ne je me fis. Je fus cent fois siuTile poinjt ik 
revenir. Jcvoulois m'àller jeter- aixx gdnrâi 
d^Àrdasbre; maisla honte de nDô.démetilir, 
la certitude que je n aumi^ plHsià,fi2te€id« 
me séparer d'elle, Ihabttuâe que javois 
prise.ds conunràîâei! àiinôn.^cœur de^tisbDsés 



aa XRSAGE ET ism£nie« 

difficiles, tout cela me fit conti&uer mon 
chemin. :? 

Je fiis reçu du roi avec toutes sortes de 
de dis^tinctions. A peine eus-je le temps de 
m'aperceyoir que j étôis étranger; J etoîs de 
toutes les parties de plaisir : il me préféra à 
tous ceux de mon âge, et il n'y eut point de 
rang ni de dignité que je ne pusse espérer 
dans la Mai^ane. 

J'eus bientôt une occasion de justifiersa 
faveur. La cour de Margiane vivoit depuis 
long-temps dans une profonde paix. Elle ap* 
prit qu une multitude infinie de barbares 
s'étoit présentée sur la fi:ontière, qu'elle 
avoit taillé en pièces Farmée qu^on lui avoit 
opposée, et qu^elle marchoit à grands pas 
vers la capitale. Quand la ville auroit été prise 
d assaut, la cour ne seroit pas tombée dans 
une plus af&euse consternation. Ces gens -là 
ùWoîent jamais connu que la prospérité; 
ils nie savoient pas distinguer les maibeiu-s 
^ayeb ]|es malheur^, et ce qui peut se réta- 
blir d'avec ce qui est irréparable. On assem^ 
blà à la iiâte: un conseil ; et^ comme j^étois 
auprè&'dÀawij p;£u&;de ce conseil. Le roi 
étoit éperdu,«t^fô coaiseittersn'avoient plus 
de s«iis.'Il étoit: clair 'qu'il étoit impossiblo 



ARSAGE ET TSM^XIE* 2k3 

de les sauver, si on ne leur rendoit le cou* 
rage. Le premier ministre ouvrit les avis : il 
proposa de faire sauver le roi, et d'envoyer 
au général ennemi les clefs de la ville. Il ai- 
loi t dire ses raisons, et tout, le conseil al- 
loit les suivre : je me levai , pendant qu'il 
parloit, et je lui tins ce discours : Si tu dis 
encore un mot, je te tue. Il ne faut pas qu un 
roi magnanime ) et tous les braves gens qui 
sont ici, perdent un temps précieux à écou« 
ter tes lâches conseils. En me tournant vers 
le roi : Seigneur, un grand état ne tombe 
pas d'un seul coup. Vous avez une infinité 
de ressources; et, quand vous n'en aurez plus^ 
Vous délibérerez avec cet homme si vous de« 
vez mourir ou suivre de lâches conseils. 
Amis, je jure avec vous que nous défen- 
drons le roi jusqu'au dei^nier soupir. Sui- 
vons-lé, armons le peuple, et Êiisons-lui part 
de notre courage. . , 

On se mit en défensiQ dans la ville ^ et je 
me saisis d'un poste au dehors , avec une 
troupe de gens d'élitç^ composée de Marr 
glens ,;et de quelques braves gens qui étoient 
' àmoi. Nous battimeis. plusieurs d^iQÛi^par** 
tis; un corps 4e CÉtvalejrie empêcholt qu'on 
ne leur envoyât das vivres j ils n'avoient 



«4 ARSACfi Et ISMÉNISr 

point de machines pour faire le siège de la 
ville ; notre corps d armée gs'ossissoit tous 
Icâ jours : ils se retirerez ^ et la Margian« 
fttt délivrée. 

Dans le bruit et le tumulte de cette cour, 
je ne goûtois que de feusses joies* Ardasire 
tue lûanquoit partout, et toujours mon cœm 
ê6 tôumoit vers elle. J avois connu mon 
betiheur, et je lavois fui; j'avois quitté des 
plaisirs réels pour chercher des erreurs. 

Ardasire , depuis mon départ ^ nWml 
point eu do sentiment qui n'eût d'abord ét<i 
combattu par un autre. Elle avoit tontes les 
passions-, elie n étoit contente d'aucune* Ellu 
VOtitoJt se taire , vouloit se plaindre; elie 
prênt^rl la plume pour m'écrire ; le dépit lut 
&isoi€ ehanger de pensée; elle ne pocrv<^il 
se résoudre à me marquer de la smi»ibttité ; 
ènepttâ moins de Tindifférence : mois eniiu . 
la douleur de son âme fixa ses résolutions, 
«i die Jaém^nt cette lettre : 

4c Si vous aviez gairdé dans voire cmir k 
it^iaoindre sentiment de^pîiiié, vou^ né 
« ni^aurîeK jamais quittée ; vous auriez rc^ 
K pondu à un amom* sitéuâre, ^t respecté 
«rnos malhcui^; voius m'auriee S0ori£é deà 
* idées vaines; auelî'vous croinez perdre 



ÀRSACE ET ISMENIE. ^5 

c quelque chose en perdant un cœur qui ne 
ff brûle que pour vous. Comment pouvez^ 
« vous savoir si, ne vous voyant plus, j'au- 
(c rai le courage de soutenir la vie? Et si je 
« meurs, barbare, pouvez -vous douter que 
(( ce ne soit par vous? O dieux ! par vous , 
(( Ârsace ! Mon amour, si industrieux à s'af- 
« fliger, ne m^avoit jamais fait craindre ce 
it genre de supplice. Je croyois que je n'au- 
« rois jamais à pleurer que vos malheurs , 
« et que je serois toute ma vie insensible sur 
(( les miens.... » 

Je ne-pus lire cette lettre sans verser des 
larmes. Mon cœur fut saisi de tristesse , et au 
sentiment de pitié se joignit un cruel re- 
moids de faire le malheur de ce que j^aimôis 
plus que ma vie. 

' n me vint dans Fesprit d'engager Ârdasire 
à venir à la cour : je ne*restdi sur cette idée 
qu'un moment. 

' La cour de Margiane est presque la seule 
d'Asie où les femmes né sont point séparées 
du commercé des hommes. Le roi étoit 
jeune ; je pénsois qu'il pouvoit tout : et je 
pensai qu'Û pouvoit aimer. Ardasire auroit 
pu lui plaire, et cette idée étoit pour moi 
plus é&ayante que mille morts. 



lid A.RSACE ET ISMENIE. 

Je n ayoîs d'autre parti à prendre que de 
retourner auprès d*eUe. Vous serez étonné 
quand tous sàmt^ ce qui m'arréla. 
' Xattendois k tout moment des marques 
hriHantÈs de la reconnoisaaace du roi. Je 
m^imaginai que, parolssant aui( jeux d'Ar- 
dasire .a^use iln noùrej éclat, je me justifie- 
rois plus iiisément auprès d'elle. Je pensai 
qu'elle m^en ^aôiueroit plus, et je goûtois d^a- 
vance le plaisir dlaUer porter ma nouTella 
fortune à ses pieds. 

Je lui appris la raison qui me fidsoil dif- 
férer sian départ; 6t ce fixt joela même qui 
la mit SKL «lâse^poir. 

Ma farour auprès du roi avoit été si ca- 
{ûde^ ^^'^^ Tattribua au goût que la prin* 
cesse, sœur du roi, avoit paru aroir pour 
moi. Cest imQ de ces choses que Ton croit 
toujôiu^S^ larsqù'Èlleâ ont été dites une ifois. 
Un esclave qii'Ardasire ayoit mis auprès âe 
moi, lid éciûrk ce qu'il âyoit entendu dire. 
L'idée AkOiB rjjvale fut âëeoiante pour elle. 
Gè fut bien ps k)rsqu^9De apprit les actions 
que je bernois de &îre : /çHef^dout^ point 
que lant de glcÛÉre neidAit augmenta Pamour. 
Je ne suis poâ&t princesise^ disoit-elle dans 
son indignatioh : mais |e secs bien.qu'il n'y 



.1 



ARSACE ET ISMÉNIB, tiT] 

en a aacune sur la terre que je croie mériter^ 
que je lui cède un cœur qui doit être i moi; 
et, si je Tai fait voir eu Médie, je le ferai 
voir en Margiane. 

Après uulle pensées ^ elle se fixa, et prit 
cette résolution. 

, Elle se défit de la plupart <k ses esclaves, 
en choisit de nouveaux , enyo^ra meubler un 
palais dans le pays d^ Sogdiens ^ se déguisa , 
prit avec elle des eunuques qui ne m'étoient 
pas connus, vint soccètemeiit à la cour. Elle 
s^aJboucha avec Fesclave qui lui étoit afBidé ^ 
et prit avec loi des mesures pour m'enlever 
dès le lendema^. Je devois aller me baigner 
dans la rivière. L'esclave me metoa dans un 
endroit du rivage où Ardasire m attendoit. 
J'étois à peine déshabillé, qu'on me saisit \ 
on jeta sur moi une robe de femme \ on me 
^fit eotrer dans une litière ftrmée : on mar- 
cha jour Qt nuit. Nous eûmes bient6t quitté 
la IKIbrgiane , et nous arrivâmes dans le pays 
des Sogdiens, On m'enferma dans un vaste, 
palais : on me Êdsoit entendre que la piin 
cesse, qu'on disoit avoir du goût pomr m^i , 
mavoit Ëiit enlever,, et condunre seerète- 
ment dans «ne terre de son apanage. 

Ardstôire ne vouloit point être connue , 



l8 ÀRSi.C£ ET ISMÉKIE. 

ni qne je fusse connu : elle cherchoit â jouir 
de mon erreur. Tous ceux qui n'étoient pas 
du secret la prenoient pour la princesse. 
Mais un homme enfermé dans son palai» 
auroit démenti son caractère. On me laissa 
donc mes habits de femme, et on crut que 
j'étoîs une fille nouyellement achetée, et 
destinée à la servir» 

J etois dans ma dix-septième année. On 
disoit que jWois toute la fraîcheur de la 
jeunesse, et on me louoit sur ma' beauté, 
comme si j'eusse été une fille du palais. 

Ârdasire^ qui savoitque la passion pour 
la gloire mavoit déterminé à la quitter | 
songea â amollir mon courage par toutes 
sortes de moyens. Je fus mis entre les mains 
de deux eunuques. On passoit les journées 
à me parer ; on composoit mon teint ; on mo 
baignoit; on yersoit sur moi les essences les 
plus délicieuses. Je ne sortois jamais de la 
maison; on m'apprenoit à trayaiUer moi- 
même à ma parure , et surtout on youloit 
m'accoutumer à cette obéissance sous la- 
quelle les femmes sont abattues dans les 
{;rands sérails d'Orient. 

J'étois indigné de me voir traité ainsi. 
n'y a rien que je n'eusse osé pour rompre 



ARSAC£ ET ISMJÉNIE. %ij 

mes chaînes; mais, me voyant sans armes^ 
entouré de gens qui avoient toujours l«i 
yeux sur moi , je ne craignols pas dVntre« 
prendre, mais de manquer mon entrepris^ 
Tespérois que dans la suite je serois moins 
soigneusement gardé ^ que je pourrois cor- 
rompre quelque esclave , et sortir de ce sé- 
jour, ou mourir. 

Je l'avouerai même , une espèce de curio- 
sité de voir le dénoûment de tout ceci sem- 
bloit ralentir mes pensées. Dans la honte , la 
douleur et la confusion , j'étois surpris de 
n'en avoir pas davantage. Mon âme formolt 
des projets *, ils finissoient tous par uq cer- 
tain trouble ; un charme secret , une force 
inconnue , me retendent dans ce palais. 

La feinte princesse étolt toujours voilée | 
et je n'entendois jamais sa voix^ Elle passtic 
presque toute la journée à me regarder par 
une jalousie pratiquée à ma chambre. Quel- 
quefois elle me faisoit venir à son. apparte- 
ment. Là , ses filles chantoient les airs les 
plus tendres : il me sembloitque tout expri^ 
moit son amour. Je nMtois jamais assez près 
d'elle V elle n'étoit occupée que de moi; il y 
avoit toujours quelque chose à raccommo- 
der à ma parure : elle Jéikisoit mes cheveux 

I. 



3o ÀllSÂC£ Et ISHÊNIE. 

pour les arraiiger encore.; elle n'étoit jamais 
conteaU de ce qu elte avoît fait. 

Un jour on rint me dire qu'elle me per- 
«iettoh de Tenir la voir. Je la trouvai sur ira 
iopha (3k pôuif>te : sds voiles la cotfvroi^t 
eiioorir; sa tête étoit mollement pendiée, et 
die sesJ^Ioit être dans une douce langueur. 
J'approchai, et une de ses femmes me parla 
ainsi : L'Amour tous Êivorise; c'est lui qui 
souf ce déguisement vous a feit venir ici. 
La princesse vous aime : tous. les coeurs lui 
seroient soumis , et elle ne veut que le vôtre. 

Gomment, dis-je en soupirant, pdurrois- 
je donn^ un coeur qui n est pas à moi? Ma 
chère Ârdasire en est la maîtresse ; elle lu 
«era toujours. ^ 

Je ne vis point qu' Ardasire marquât d'é* 
BiotioOL à ces paroles ; mais elle m'a dit de- 
puis qu'elle na jamais senti une si grande 
joie. 

Téméraire I me dit cette femme, la prin- 
cesse doit êtste ofifensée comme lés dieux , 
lorsqu'on est assez malheureux pour ne pas 
les aimer. 

Je lui rendrai, répondis^ je, toutes sortes 
d hommages ; mon respect , ma reconnoîs- 
sance ne finiront jamais : mais le destin^ le 



ARSÀCS ET ISMBNIB. 3i 

crael destin , ne me permet point de l'aimer. 
Grande princesse^ ajoutai-je en me jetant i 
ses genoux, je vous conjnre par votro gloira 
d'oublier un homme qui , pat un amour ^r«- 
nel pour une autre , ne sera jamais digne de 
vous. 

J'entendis qu'elle jeta an profond soupir? 
je crus m'apercevoirque son visage ^itcou- 
vert de larhies. Je me reprocfaok mon insen- 
sibilité ; j aurois vouki , ce que je ne trcovois 
pas possible , être fidèle à mon amour, et ne 
pas désespérer le sien. 

On me ramena dans mon appartement ; 
et, quelques jours >aprè& , je reçus ce billet, 
écrit d'une main qui m^étoit inconnue : 

(c L'amonrde laprincesseestriolent, mais 
« il n'est pas tyranntque : elle ne se plaindra 
« pas même de yos refos , si vous lui &ites 
ce voir qu ils sont légitimes. Venes donc lui 
« apprendre les raisons que tous avet pour 
« dtre )si fidèle à cette Ârdasire. » 

Je fus reconduit auprèe d'elle. Je lui ra^ 
contai toute Tbistoire de ma vie. Lorsque je 
lui piarlois de mon amèur, je Tentendois sou^ 
plrer. EUe tenoit ma main dans la sienne , 
et, dans ces moments touchants, elle la ser* 
roit malgré elle. 



3^ ÀRSÀCE ET ISUifriB. 

Recommencez , me disoit une de ces fem- 
mes y à cet endroit où vous fûtes si désespéré 
lorsque le roi de Médie vous donna sa fille. 
Hedites-nous les craintes que tous eûtes 
pour Axdasire dans votre ftdte. Parlez à la 
princesse des plaisirs que vous goûtiez lors- 
que vous étiez dans votre solitude chez les 
Margicns. 

Je n^avois jamstis dit toutes les circon- 
stances : je répétois, et elle croyjoit appren- 
dre; je finissois; et elle s'imaginoitque j ai- 
lois commencer. 

Le lendemain je reçus ce billet ; 

ce Je comprends bien votre amour, et je 
«c n exige point que vous me le sacrifiiez. 
<c Mais êtes-vous sûr que cette Ardasire vous 
« aime encore? Peut-être refusez- vous pour 
« une ingrate le cœur d'une princesse qui 
« vous adore. » 

Je fis cette réponse : ^> 

€( Ardasire m^aime à un tel. point, que 
(c je ne saurois demander aux dieux qu'ils 
«augmentent son amour. Hélas! peut-être 
fit qu elle m^a trop aimé. Je me souviensd'une 
xc lettre qu elle m'écrivit quelque temps après 
« que je Feus quittée. Si vous aviez vu lc$ 
f( expressions terribles et tendres de sa dou^ 



ÀESÀCB ET ISMiKIX. 33 

« leor, vous en auriez été touchée. Je crains 
a que, pendant qae je suis retenu dans ces 
ic lieux, le désespoir de m'avolr perdu , et 
« son dégoût pour la vie , ne lui dissent 
K prendre une résolution qui me mcttroit 
« au tombeau, » 

Elle me fit cette réponse : 

ce Soyez heureux y Arsace , et donnez tout 
c votre amour à la beauté qui vous aime : 
flc pour moi-^ je ne yeux que votre amitié. » 

Le lendemain je fus reconduit dans son 
appartement. Là je sentis tout ce qui peut 
porter à la volupté. On avoit répandu dans 
la chambre les parfums les plus agréables* 
Elle étoit sur un lit qui n^étoit fermé que 
par des guirlandes de fleurs : elle y parois* 
soit languissamment couchée. Elle me ten* 
dit la main , et me fit asseoir auprès d'elle. 
Tout j jusqu'au voile qui lui couvroit le vi- 
sage-, avoit de la grâce. Je voyois la forme 
de son beau corps : une simple toile qui se 
mouvoit sur elle me faisait tour à tour perdre 
et trouver des beautés ravissantes. Elle re* 
marqua que mes yeux étoient occupés; et, 
quand elle les vit s enflammer, la toile sem- 
bla s ouvrir d^elle-méme : je vis tous les tré» 
tors d*ane beauté divine. Dans ce moment, 



»^' r 



34 ARSAGE ET ISMÉNIE^ 

elle me serra la Bialti; mes yeux errèrent pisrp- 
tout II n^ a , m'^criai-je, qae ma chère Ar- 
dasire qui soit aussi belle; mais j atteste les 
dieux que ma fidélité.... £Ue Se jeta àmoA 
Gou , et me serra dans ses bras* Tout d'un 
coup la chambre s^obscurcit: sou Toild s'ou<- 
yrit -, elle me donna un baiser. Je fiiE tout 
hors de mol; une flamme subite coula dans 
mes veines, et échaufla tous mes sens* L^idée 
d'Ârdasire s'éloigna de moi. Un reste de sou* 
venir.. •• mais il ne me paroissoit qa^un 
songe.... jallois.... j'allois la préférer à ell^ 
même. Déjà j'avois porté mes mains sur soa 
sein } elles couroient rapidement partout : 
Famour ne se montroit que par sa fureur; il 
se précipitoit à la victoire : un moment de 
{dus, et Ardasire ne pouvoit pas se défendre; 
lorsque tout â coup elle fit un effort , elle fut 
secourue , eUe se déroba de moi , et je la 
pendis. 

' Je retournai dans mon appartjement, sur- 
pris moi-même de mon inconstance. Le 
lendemain on entra dans ma chambre, on 
me rendit les habits de mon sexe, et le soir 
on me mena chez celle dont l'idée m'enchan- 
toit encore. Rapprochai d'elle, je me mis à 
ses genoux, et, transporté d'amour, je par« 



▲ RSAGB ET ISHÉNIE. 33 

lai de mon bonheor , je me plaignis de mes 
propres refus; je demandai, je promis, j'exi- 
geai, j osai tout dire, je voulus tout voir; 
î'allois tout entreprendre. Mais je trouvai un - 
changement étrange; elle me parut glacée; 
ety lorscp'elle m'eut assez découragé, qu ella 
eut joui de tout mon embarras, elle me 
parla , et j'entendis sa voix pour la première 
fois : Ne voulez-vous point voir le visage de 
celle que vous aimez?... Ce son de voix me 
frappa; je restai immobile; j^espérai que ce 
seroit Ardasire, et je le craignis. Découvrez 
ce bandeau, me dit-elle. Je le fis, et je vis la 
visage d'Ardasire. Je voulus parler, et ma 
voix s'arrâta. L'amour, la surprise, la joie, la 
honte^ toutes les passions me saisirent tour 
à tour. Vous êtes Ardasire? lui dis- je. Oui, 
perfide, répondit-elle, je le suis. Ardasire, lui 
dis -je d^une voix entrecoupée, pourquoi 
vous jouez -vous ainsi d'un malheureux 
amour? Je voulus l'embrasser. Seigneur, dit- 
elle^ je suis à vous. Hélas! favois espéré de 
vous revoir plus fidèle. Contentez -vous de 
commander ici. Punissez -moi, si vous vou^ 
lez, de ce qu^ j^ai £iit.... Arsace, ajouta^ 
t-elleen pleurant, vous ne le méritiez pas. 
Ma chère Ardasire, lui dis- je, pourquoi 



36 JkRSAGE ET ISMENIE. 

me deseSféteZ'Yonsl Aoriez-youâ' voulu que 
j'eusse été insensible à des charmes que j^aji 
toujours adorés? Comptez que YCfns n'éte^ 
pas d'accord avec vous-même. N'étoit ce pas 
vous que j^aimois ? Ne sont-ce pas ces beau- 
tés, qui m'ont toujours charmé? Ah! dit eUe, 
vo*u» auriez aimé ime autre que moi. Je 
n'aurois point, lui dis-je, aimé ufie autre 
que vous. Tout ce qui n'auroit peint été 
vous m auroit déplu» Qu'eût -ce* été lorsque 
je n^aurois point vu cet adorable visage , que 
je n'anrois pas entendu cette voir, que je 
n aurob pas trouvé ces yeux? Mais, de grâce, 
ne me désespérez pas; songez que, de toutes 
les infidélités que Ion peut aire, j'ai sans 
doute commis la moindre. 

Je connus à la langueur de ses yeux 
qu'elle n'étoit plus irritée; je le connus à sa 
voix mourante. Je la tins dans mes bras. 
Quon est heureux quand on tient dans ses 
bras ce que Ton aime ! Gomment expiimer 
ce bonheur, dont teicès n'est que pour les 
vrais amants, lorsque lamdur renah après 
lui-même; lorsque tout promet, que tout 
demande, que tout obéit; lorsqu'on sent 
qu'on a tout, et que Ion sent que Ion n'a 
pas assez; lorsque Fâme ssmble s'abandon- 



▲ RSACE ET ISHÉIflE. Sj 

n€r et se porter au-4elà de la nature mime? 

Ardasîre, revenue à elle, me dit : Mon 
cher Ârsace , l'amour que j ai eu pour vous 
m'a fait Étire des choses bien extraordi* 
naires : mais un amour bien violent n'a de 
règle ni de loi. On ne le connoît guère, si 
Ton ne met ses caprices au nombre de ses 
plus grands plaisirs. Au nom des dieux, ne 
me quitte plus. Que peut-il te manquer? 
Tu es heureux si tu m'aimes : tu es sûr que 
jamais mortel n'a ét^ tant aimé. Dis-moi^ 
promets-moi, jure-moi que tu resteras ici. 

Je lui fis mille serments, ils ne furent in • 
terrompusque par mes embrassements, et 
elle les crut. 

Heureux Famour, lors même qu'il s'a- 
paise, lorsque, après qu'il a cherché à se 
faire sentir, il aime à se &ire connottre; 
lorsque , après avoir joui des beautés^ îl ne 
se seni plus touché que par les grâces! 

Nous vécûmes dans la Sogdiane, dans 
une félicité que je ne saurois vous exprimer. 
Je n'avois reste que quelques mois dans la 
Margiane; et ce séjour m'avoit déjà guéri de 
l'a^itipn» Pavois eu la &veur du rOi; mais 
je m'aperçus bientôt qu'il ne pouvoit ma 
pardonner mon courage et sa frayeur. Ma 



38 ^aSACB ET XSMÉNIE. 

préseace le mettoît dans rembarras; il ne 
pouyoit donc pas m'aimer. Ses courtisans 
sr'en aperçurent, et d^ lors ils se dondèrent 
bien de garde de me trop estimer; et, pour 
que je n^ensse pas sauvé Fétat du p^il, tbut 
le monde conveneit à la cour qu'il n'y avoit 
pas eu de pérîL ' 

Ainsi, également dégoûté de l'esclavage 
et des esdaves, je ne connus plus d^autre 
passion crue mion amour pour Ardasire; et je 
m^ostimai cent fois plus beureux de rester 
dans k seule dépendance que j'aimois que 
de rentier dans une autre que je ne pouvois 
queh^. 

n nous parut que le génie nous avoit sui- 
vis : nous nous retrouvâmes dans la même 
abondance, et nous vtmes toujours db nou-' 
veaux {ff^ges* 

Un pécheur vint noçs vendi^e un poisson: 
on m^a^qMXEta une b^gue ton riche» qu on 
avoit trouvée <lans son gosii»^. 

Un jour, manquant d'aigent, j'e^Lvoyâi 
vendre quelques pierreries à la vltte pra- 
chaibe : ai| înW appot^ le prix; ^t ^el- 
ques jours après je vis sur ma table les pier- 
reries. 

Grands dieux I dis- je en moi-<méme, il 



A&SACE £1 ISMÉNIE. 89 

«est donc in^ssible de m'appaavrir I 
Nou& Yonlàiiicis tenter le génie, et nous 
lai demandâmes tune somme immense. 
nous fit bien TDÎr <{ue nos yoeax étoient in- 
discrets ; nous tFOuvtaes quelques jours 
après, sur la table, la plus petite somme que 
nous eussions encore reçue. Nous ne pûpaes, 
en la yoyant/nous empéchef de rire. Le gé- 
nie nous joue , dit Ardasire. Âb ! m'écriai-je,^ 
les dieux sont de bons dispensateurs :1a xoé* 
diocrité qu'ils nous accordent vaut Bietf 
mieux que les trésors qu'ils nous refusent 

Nous n'avions aucune des passions tristes* 
L'av^eagie ambition, la soif d'acquérir^ l'en- 
^ da dominer, sembloient s'éloi^r de 
noiîs^at être les passions d'un autre uni* 
vers», Ces sortes de biens ne sont faits que 
pour âitrer dans le vide des âmes que la na- 
ture n'a point remplies : ils n'ont été imagî* 
nésipie par ceux qui se sont trouvé^ ÎXK»- 
pables de bien sentu* les autres. 

Je vous ai déjà dit qiie nous çtibils ado- 
rés 4q £(BtS^ petîlie nation qui fermait DQtce 
maison» Nous nous aindôns iasdasive «et 
moi; .et sa» doufie-j^ l'e&t naturel de )'a^ 
monrest de rendre heureux ceux qnîê^ai* 
ment. Mm cette bienveillance générale que 



40 ARSACE ST ISHÉNIE. 

nous trouvons dans tous ceux qui sont au-* 
tour de nous peut rendre plus heureux que 
l'amour même. Il est impossible que ceux 
qui ont le cœur bien fait ne se plaisent au 
milieu de cette bienveillance générale. 
Etrange effet de la nature! Thomme n'est 
jamais si peu à lui que lorsqu'il paroît Tétre 
davantage. Lecœiir n^est jamais le cœur que 
quand il se donne, parce que ses jouissances 
sont hors de lui. 

• C'est ce qui fait que ces idées de gran- 
deur , qui retirent toujours le cœur vers lui- 
même y trompent ceux qui en sont enivrés; 
c est ce qui fait qu'ils s'étonnent de n'être 
point heureux au milieu de ce qu'ils croient 
être le bonheur; que, ne le trouvant point 
dans la grandeur , ils cherchent plus de gran- 
deur encore. S'ils n'y peuvent atteindre, ils 
se croient plus malheureux; s'ils y attel- 
lent, ils ne trouvent pas encore le bon- 
heur. 

C'est l'orgueil qui, à force de nous possé- 
der ^ nous empêche de notts posséder, et qui, 
nous concentrant dans nous-mêmes, y porte 
toujours la tristesse. Cette tristesse vient de 
la solitude du cœuï*, qui se sent toujours fait 
pour jouir, et qui né jouit pas; qui se aient 



ARSACE ET ISMENIE. ^î 

toujours &it pour les autres ^ et qui ne les 
trouye pas. 

Ainsi nous aurions goûté des plaisirs que 
donne la nature toutes les fois qu'on ne la 
fuit pas; nous aurions passé notre vie dans 
la joie, l'innocence et la paix ; nous aurions 
compté nos années par le renouvellement 
des fleurs et des fruits; nous aurions perdu 
nos années dans la rapidité d'une vie h^Ur 
reuse; j^aurois vu tous les jours Ârdasire, et 
je lui aurois dit que je Taimois; la même 
terre auroit repris son âme «t la mienne : 
mais tout à coup mon bonheur s évanouit , 
et j'éprouvai le revers du monde le plus 
affreux. 

; Le prince du pays étoît un tyran capable 
de tous les crimes; mais rien ne le rendoit 
si odieux que les outrages continuels quHl 
&isoit à un sexe sur lequel il n'est pas seule- 
ment permis de lever les yeux. Il apprit par 
une. esclave sortie du sérail d'Ardasîre 
qu'elle étoit la plus belle personne de FO- 
rient : il n'en fallut pas davantage pour le 
déterminer à me l'enlever. Une nuit , une 
grosse troupe de gens armés entoura ma 
maison, et le matin je reçus un ordre du 
tyran de lui envoyer Ârdasire. Je vis l'im- 

4. 



4^ '' ARSAGE ET ISMENIE. 

possibilité de la Êiire sauver. Ma première idée 
fiit de lui aller donner la mort daâs le som- 
meil ob' elle étoit ensevelie. Je pris mon 
épée, je courus , j'entrai dans sa chambre , 
j'ouvris les rideaux ; je reculai d'horreur > et 
tous lâes sens se glacèrent. Une nouvelle rage 
me saisit : je voulus aller me jeter au milieu 
de ces satellite!^ et immoler tout ce qui se 
pi^sent^oit à moi. Mon esprit s'ouvrit pour 
un dessein plus suivi> et je me calmai. Je ré- 
solus de prendre les habits que j'avois eus il 
j atoit quelques mois , de mont^ , sous le 
nom d'Ârdasire^ dans la litière que le tyran 
lui avoit destinée, de me &ire mener à lui. 
Outre que je ne voyois point d'autre res- 
source, je sentois en moi- même du plaisir 
à £9iire une action de courage sous les mêmes 
habits avec lesquels Taveugle amour avoit 
auparavant avili mon sexe. 

J'exécutai tout de sang-froid. J'ordonnai 
que l'on cachât à Ârdasire le péril que je 
courois, et que^ sitôt que je serois parti, on 
la fit sauver dans un autre pays. Je pris avec 
moi un esclave dont je connoissois le cou- 
rage, et je me livrai aux femmes et aux eunu- 
ques que le tyran avoit envoyés. Je ne restai 
pas deux jours en chemio; et, quand j'ar- 



▲R8AGB ET ISKBNIB* 4^ 

rivai , la nuit ëtoit déjà avancée. Le tyran 
donnoit on festin à ses femmes et à ses cour- 
tisans dans une salle de ses j^din&.Il étoît 
dans cette gaieté sttipide que donne la dé- 
bauche lorsqu'elle a été portée à rezcès. Il 
ordonna que Ton mé fit venir. JWtrai dans 
la salle du festin : il mè fit mettre auprès de 
lui , et je sus cacher ma funur et le'désordre 
de mon âme. Jétois ùcnAmB incertain dan& 
mes souhaits : je youlois attirer les regards 
du tyran ; et, quand il les toutnoit vtrs moi y 
je sentois redoubler ma rage. Parce qu'il me 
croit Ardasire, disob-je en moi-même, il ose 
m'aimer. 11 me sembloit que je voyoîs mul- 
tiplier ses outrages , et qu^il avoit trouvé 
mille manières d'offenser mon amour. Ce- 
pendant j'étois prêt à jouir de la plus af- 
freuse vengeance ; il s enflammoit^ et je le 
voyois insensiblement approcher de son 
malheur. Il sortit de la salle du festin, et me 
mena dans un appartement plus. reculé ^de 
ses jardins, suivi dun seul eunuque et de 
mon esclave. Déjà sa fureur brutale alloit 
réclaircir sur mon sexe. Ce fer, m'écriai- je , 
t'apprendra mieux que je 5nis nn honuiie ! 
Meurt, et qu'on dise aux enfers que Tépoux 
d^Ârdasire a puni tes crimes ( Il tomba à mes 



44 ÀRSACE ET ISM^NIE. 

pieds y el dans ce moment la porte de l'ap* 
partement s'ouvrit; car sitôt que mon es- 
clave avoit entendu ma voix, il avoit tué 
leonuque qui la gardoit, et s'en étoit saisi. 
Nous fuîmes ; nous errions dans les jardins ; 
nous reocontrâuLes un homme; je le saisis . 
Je tepbHigerai, kd-dis-^je^ce poignard dans 
le sein, si tu ne me fais sortir d'ici. G'étoit 
un jardinier, qui, tout tremblant de peur , 
me mena à une porte qu'il ouvrit; je la lui 
fis refermer, et lui ordonnai de me suivre. 

Je jetai mes habits, et pris un manteau 
d'esdave. Nous errâmes dans les boisyét, 
par un bonhjeur inespéré, lorsque nous 
étions accablés de lassitude, nous trouvimcs 
un. marchand qui faisoit paître ses cha- 
meaux; nous l'obligeâmes de nous. mener 
hors de ce funeste pays. 

A mesure que j'évitois tant de dangers, 
mon cœur devenoit moins tranquille. Il fal- 
loit revoir .Ardasire, et tout me faisoit 
craindre pour çlle. Ses femmes et ses eunu- 
ques lui avoienl; caché Thorreur de notre si- 
tuation: mais, ne me voj^ant plus auprès 
d^elle, elle me croybit coupable ; elle s'ima- 
ginoit que j avois manqué à tant de ser- 
ments que je lui avois faits. Elle ne pouvoit 



AltSACB ET ISHÉNIE. 4^ 

concevoir cette barbarie de l'avoir £sdt en- 
lever sans lui rien dire. L^amour voit tout ce 
qa^îl craint. La vie lui devint insuppor- 
table ; elle prit du poison : il ne fit point son 
eflfet violemment. J'arrivai, et je la trouvai 
mourante. Ardasire, lui dis-je^ je vous perdsl 
vous mourez, cruelle Ârdasirel Hélas! qu a- 
vois-je £9iit?... Elle versa quelques larmes. 
Arsace, me dit-elle, il n y a qu'un moment 
que la mort me sembloit délicieuse; elle me 
paroit terrible depuis que je vous vois. Je 
sens que je voudrois revivre pour vous, et 
que mon âme me quitte malgré elle. Con- 
servez mon souvenir; et, si j'apprends qu^il 
vous est cher, comptez que je ne serai point 
tourmentée chez les ombres. J'ai du moins 
cette consolation, mon cher Ârsace^de mou- 
rir dans vos bras. 

Elle expira. Il me seroit impossible de 
dire comment je n'expirai pas aussi. On 
m'arracha d'Ârdasire, et je crus qu'on me 
séparoit de moi-même. Je fixai mes yeux sun 
elle, et je restai immobile; j'étois devenu 
stupide. On m'ôta ce terrible spectacle, et 
je sentb mon âme reprendre toute sa sensi- 
bilité. On m'entratna : je tournois les yeux 
vers ce Êital objet de ma douleur ; j'aurois 



46 ARSACB ET ISMÉNIE. 

ionné mille vies pour le ypir encore un mo- 
ment. JPentrai en fureur, je prb mon épée; 
j'allois me percer le sein, on m'arrêta. Je 
sortis de ce palais funeste, jt n'y rentrai 
plus. Mon esprit s'aliéna; je courois dans les 
bois; je remplissois Tàir de mes cris. Qnand 
je devenois plus tranquille, toutes les forces 
de mon âme la fixoient à ma douleur. Il me' 
sembla qu'il ne me restoit plus rien dans le 
monde que ma tristesse et le nom d' Arda- 
sire. Ce nom, je le prononçois d'une voix 
terrible, et je rentrois dans le silence. Je ré- 
solus de m'ôter la vie , et tout à coup j entrai 
en fiireur. Tu \eux mourir, me dis-je à 
moi-même, et Ârdasire n est pas yengéel Tu 
veux mourir, et le fils du tyran est en Hyrca- 
nie , qui se baigne dans les délices ! U vit , et 
tu veux mourir! 

J^ me suis mis en chemin pour l'aller 
chercher. J^ai appris qu'il vous avoit déclaré 
la guerre ; j^ai volé à vous. Je suis arrivé trois 
jours avant la bataille ^ et j'ai fiiit Faction que 
vous connoissez. J'aurois percé le fils du ty- 
ran; j^ai mieux aimé le faire prisonnier. Je 
veux qu^il traîne dans la honte et dans les 
fers une vie aussi malheureuse que Fa mienne. 



ARSACE ET ISUijXlEs 47 

J'bspère que quelque jour il apprendra que 
j'aurai Êtit-mourir le dernier des siens*. J'a* 
voue pourtant que, depuis que je suis vengé, 
je ne me trouve pas plus heureux , et je sens 
bien que l'espoir de la vengeance flatte plus 
que la vengeance même. Ma rage que j'ai sa* 
tis&ite, l'action que vous avez vue, les ac- 
clamations du peuple, seigneur, votre ami* 
tié même, ne me rendent point ce que j^ai 
perdu. 

La surprise d'Aspar avoit commencé près- 
quWec le récit qu'il avoit entendu. Sitôt 
quHl avoit ouï le nom d'Arsace , il avoit re- 
connu le mari de la reine. Des raisons d'état 
Tavoient obligé denvoyer chez les Mèdes 
Isménie,laplas jeune des filles du dernier 
roi , et il Ty avoit fut élever en secret sous le 
nom d*Ardasire. Ul'avoit mariée à Ârsace; 
il avoit toujours eu des gens affidés dans le 
sérail d'Ârsace; il étoit le génie qui par ceai 
mêmes gens avoit répandu tant de richesses 
dans la maison d' Arsace , et qui par des voies 
très-simples avoit £ût imaginer tant de pro* 
diges. 

n avoit eu de très-grandes raisons pour 
cacher à Arsace la naissance d'Ardasire : Ar- 
sace , qui avoit beaucoup de courage, auroit 



48 AR5ACK ET ISH^NIE. 

pu faire valoir les droits de sa femme sur la 
Bactriane , et la troubler. 

Mais ces raisons ne subsistoient plus, et, 
quand il entendit le récit d'Ârsace,il eut 
mille fois enyie de Finterrompre : mais il 
crut qu^il n'étoit pas encore temps de lui ap« 
prendre son sort. Un ministre accoutumé à 
arrêter ses mouvements revenoit toujours à 
la prudence; il pensoit à préparer un grand 
événement, et non pas à le nâter. 

Deux jours après le bruit se répandit que 
Feunuque avoit mis sur le trône une fausse 
Isménie. On passa des murmures à la sédi- 
tion. Le peuple furieux entoura le palais ; il 
demanda à haute voix la tête d'Aspar. L'eti- 
nuque fit ouvrir une des portes, et, monté 
sur un éléphant, il s'avança dans la foule : 
Bactriens , dit-il, écoutez-moi. Et comme on 
murmuroit encore : Ecoutez-moi , vous dis- 
je. Si vous pouvez me faire mourir à présent, 
vous pourrez dans un moment me faire mou- 
rir tout de mêmeJ Voici un papier écrit et 
scellé de la main du feu roi : prosternez- 
vous, et adorez-le; je vais le lire. 

Il le hit: 

a Le ciel m'a donné dieux filles qui se res- 
K semblent au point que tous les yeux peu- 



« yent s y tromper. Je ^snlîù» cpe cela »e 
« doxine occasion à de plus gramls b'eiiblei 
d et i des gueires plus funestes. Vous donc y 
« Âspar 9 lumière de lempire , prenez la phu 
« jeune des deux; enyoyez-Ia secrètement 
(c dans la Médie ; et faites-en prendre smu. 
« Qu'elle y reste sous un nom supposé , tan- 
« dis que le bien de Tétat k demandera. » 

Il porta cet écrit au-dessus de sa lète, et 
il s^inclina ; puis reprenant la parole : 

Isménie est morte, n^en doutez pas .'^miis 
sa sœur, la jeune Isménie, est sur le 4rône. 
Voudriez-vous vous plaindre de oc que , 
voyant la mort de la reine approcher, j^al 
tait venir sa sœur du fend de TAsie? Me re- 
procberiez-vous d'avoir été assez heureux 
pour vous la rendre, et la placer €i&v ^i Irâiie 
qui , depuis la mort de la reine sa soeur, lui 
appartient? Si jai tû la mort 'de la reine ^ 
Fétat des affaires ne }'a-t41 pas demandé? me 
blâmez-vous d'avoir fait une action de 6^ 
lité avec prudence? Posez donc les arfives. 
Jusqu'ici vous n^tespointconpabl(B«;d< s«e 
moment vous ie seriez. 

Âspar expliqua ensuite comment 41 ai^^it 
confié la jeune Isménie & deux vieux ewau- 
qucs; cxmiment on i\i?oit transportée en 

K. 5 



5o AESACS ET ISMÉNIE. 

Mëdie sous un nom supposé; comment II 
Tavoit mariée à un grand seigneur du ^ys ; 
comment il lavoit fait suivre dans tous les 
lieax où la fortune l'ay oit conduite; com- 
ment la maladie de la reine Favoit déterminé 
à la faire enlever pour être gardée en secret 
dans le sérail; comment, après la mort de la 
reine, il Tavoit placée sur le trône. 

Gomme les flots de la mer agitée s'apai- 
sent par les zéphirs, le peuple se calma par 
les paroles d'ii^par. On n'entendit plus que 
des acclamations de joie; tous les temples 
retentirent du nom de la jeune Isménie. 

Âspar inspira à Isménie de voir Tetra n ger 
qui avoit rendu un si grand service à la Bac- 
ti'iane : il lui inspira de lui donner une au- 
dience éclatante. Il fut résolu que les grands 
et les; peuples seroient assemblés, que là il 
seroit déclaré général des armées de Tétat , 
et que la reine lui celndroit Tépée. Les prin- 
cipaux de la nation étoient rangés autour 
d'une gr«tnde salle , et une foule de peuple 
en occupoit le milieu et Tentrée. La reine 
étoit sur S3n trône, vêtue d un habit superbe. 
Elle avoit la tête couverte de pien^eries; elle 
avoit, selon 1 usage de ces solennités, levé 
son voile, et Ton voyoit le visage de la 



ARSAGE ET ISMiNIE. 5l 

beauté même. Arsace parut, et le peupla 
coremcnça ses acclamations. Arsace , les 
yeux baissés par respect , resta un moment 
dans le silence , et adressant la parole à la 
reine : 

Madame, lui dit-il d'une voix basse et 
entrecoupée, si quelque chose pouvoit ren- 
dre à mon âme quelque tranquillité, et me 
consoler de mes malheurs.... 

La reine ne le laissa pas achever; elle crut 
d'abord reconnoître le visage, e4e reconnut 
encore la voix d'Arsac3. Tout hors d'elle- 
même , et ne se connoissant plus , elle se pré- 
cipita de son trône , et se jeta aux genoux 
d'Arsace. 

Mes malheurs ont été plus grands que les 
tiens , dit-elle , mon cher Arsace ! Hélas ! je 
croyois ne te revoir jamais , depuis le fatal 
moment qui nous a séparés. Mes douleur» 
ont été mortelles. 

Et, comme si elle avoit passé tout à coup 
d'une manière d'aimer à une autre manière 
d'aimer, ou qu'elle se trouvât incertaine sur 
rimpétuosité de Faction qu'elle yenoit de 
faire, elle se releva tout à coup, et une rou- 
geur modeste parut sur son visage. 

Bactriens, dit- elle, c'est aux genoux de 



Sa AltSAGS ET ISMisriH* 

Min époux que vous m avez vue. C'est v^ 
lelicité d -aroir pu faire paroître devant vcnis 
mon amour. J'ai descendu de mon trône 
pBûtce que je n'y étois pas avec lui , et j'at- 
teste les dieux que je n y remonterai pas sans 
lui. Je goAte ce j^aisir, que la plus belle ac- 
ûon de mon règne, c'est par kii qu'elle a été 
£tt<te 9 et que c'est p^ur moi qu'il Fa Êûte. 
Grands, peuples, et citoyens, croyez -vous 
que celui qui règne suj* moi soit digne de ré- 
gner sur v^Uj$? Approuvez-vous mon choix? 
éii^î^vous Arsace? dites-ie-moi^ parlez. 

A peîne le$ dernières paroles de la rein^ 
ficrent-^Ues entendues , que tout le palais re- 
tentitd'acclamatîons; on n'entendit plus que 
le nom d^Arsacc et ôelui dlsméuie. 

Pendant tout ce temps ^ xArsace étoit 
i:*omme stupide. Il voulut parler, sa voix 
<s-anSta; îl voulut se mouvoir, et il resta 
sans action. Il ne voyoit pas la reine; il ne 
voyoil |>as le peuple; & peine ent^ndoit-il 
ies acdamation» : la joie le troubloit tdyie- 
ment , que son ftme ne put sentir toute sa 
l^idilé. 

Mais , jquand Aqiar eut fait retirer le pei»- 
pie , Arsaee pencha ia tête sar la mai» Jie h 
iH»ae. 



▲ll^ACt ET ISMÉKIE. 53 

ÈJtàiism, vous Vivez 1 vous virez, ma 
chère Ardasire ! Je moarois tous les jours de 
douleur. Comment les dieux vous ont-iU 
rendue à la vie? 

Elle se hâta de lui raconter comment UQe 
de ses femmes avoit substitué au poison une 
liqueur enivrante. Elle avoit été trois jours 
sans mouvement ; on Favoit rendue à la vie : 
sa première parole avoit été le nom d^ Alsace; 
ses yeux ne s'étoient ouverts que pour le 
voir; elle Vaivoii lait chercher, elle lavoit 
cherché elle-même. Aspar Favoit Êiit enle- 
ver, et, après la mort de sa sœur, il Favoit 
placée sur le trône. 

Aspar avoit rendu éclatante Fentrevue 
d'Arsace et d'Isménie. Il se ressouvenoit de 
la dernière sédition. U croyoit qu'après avoir 
pris sur lui de mettre Isménie sur le trône , 
il n'étoit pas à propos qu'il parut avoir con- 
tribué à y placer Àrsace. Il avoit pour 
maxime de ne faire jamais lui-même ce que 
les autres pouvoient faire, et d aimer le bien, 
de quelque main qu'il pût venir. D'ailleurs^, 
connoissant la beauté du caractère d'Arsace 
et dlsménie, il désiroit de les faire paroîtî^ 
dans leur jour. Il vouloit leur coaciber c^ 

5. 



54 ÀRSACE ET ISMÉNIE. 

respect que s'attirent toujours les grandes 
âmes dans toutes les occasions où elles peu- 
vent se montrer. Il cherchoit à leur attirer 
cet amour que l'on porte à ceux qui ont 
éprouvé de grands malheurs. 11 vouloit faire 
naître cette admiration que Ton a pour tous 
ceux qui sont capal^les de sentir les belles 
passions. Enfin il croyoit que rien n'étoit 
plus propre à faiie perdre à Arsace le titre 
d'étranger, et à lui faire trouver celui de Bac- 
trien dans tous les cœurs des peuples de 1^ 
Bactriane. 

Arsace jouissoit dW bonheur qui lui pa- 
roissoit inconcevable. Ardasire, qu'il croyoit 
morte, lui étoit rendue ; Ardasire étoit Ismé- 
nie; Aïdasire étoit reine de Bactriane; Ar- 
dasire l'en avoit fait roi. Il passoit du senti- 
ment de sa grandeur au sentiment de son 
amour. Il aimoit ce diadème, qui, bien loin 
d'être un signe d'indépendance , l'avertissoît 
sans cesse qu'il étoit à elle; il aimoit ce trôno, 
parce qu'il voyoit la main qui Yy avoit fdit 
monter. 

Isménie goûtoit pour. la première fois le 
plaisir de voir qu'elle étoit une grande reine. 
Avant l'arrivée d'Arsace , elle avoit une 



ARSACE ET ISHJNIB. 55 

grande fortune , mais il lui manquoit un 
cœur capable de la sentir : au milieu de sa 
cour 5 elle se trouvoit seule ; dix millions 
d'hommes étoient à ses pieds , et elle se 
croyoit abandonnée. 

Arsace fit d'abord venir le prince d'Hyr- 
canie. 

Vous avez , dit-il , paru devant moi , et 
ies fers ont tombé de vos mains : il ne faut 
point qu'il y ait dlnfortuné dans Fcmpire 
du plus heureux des mortels. 
' Quoique je vous aie vaincu , je ne crois 
pas que vous m'ayez cédé en courage ; je 
vous prie de consentir que vous me cédiez 
en générosité. 

Le caractère de la reine étoit la douceur^ 
et sa fierté naturelle disparoissoit toujours 
toutes les fois qu'elle devoit disparoitre. 

Pardonnez-moi, dit-elle au prince dTIyr- 
canie, si je n'ai pas répondu à des feux qui 
n'étoient pas légitimes. L'épouse d'Arsace 
ne pouvoit pas être la vôtre : vous ne devez 
vous plaindre que du destin. 

Si l'Hyrcanie et la Bactriane ne forment 
pas un même empire , ce sont des états faits 
pour être alliés. Isménie peut promettre de 



56 ^I^SikCB ET ISB^ÂniE. 

Famitié, si elle n a pu promettre de l'amoar. 

Je 9ms j répondit le priace , accablé da 
tant de malheurs et comblé de tant de bien- 
faits, que je ne sais si je suis un exemple de 
la bonne ou de la mauvaise foï'tuue. 

J'ai pis les aa^mps contre vous pour me 
venger d'un mépris que vous n'aviez pas. 
Ni vous ni moi ne méritio&s que le ciel fa- 
vorisât mes projets. Je vais retourner dans 
lHyreanie; et j'y oublierois bientôt mes mal- 
heurs, si je ne comptois parmi mes malheurs 
celui de vous avoif vtbe^ et celui de ne plu2» 
vous voir. 

Votue beauté sera chantée dans tout l'O- 
rient ; elle rendra le siècle où vous vivez plus 
célèbre que tous les autres ;et , dans les races 
futures , ks noms d'Ârsace et d'Isméiiie se- 
ront les titres les plus flattetu's pour les belles 
et les amants. 

Un événement impévu demanda la 
présence d'Arsâce dlans une province du 
m; aume : il quitta Isinénie. Quels tendres 
adieux! quelles douces larmes! C'étoit moins 
un sujet de s'affliger qu une occasion de s^at- 
téndrir. La peine de se quitter se )0fgnit à 
Vidée à» k douceur à0 se £evoir«M^ 



AnsJiCB ET isaiÂariB. Sj 

Pendaut Fabsenèe âà rai, toutfilt, par 
ses soins 9 disposé de manière quie le temps, 
le lieu^ ks p^rsoQ>>es, chaque événoment, 
offiroient à Isménie des marques de son sou* 
venir. Il étoit éloigné , et ses actions disoienC 
quil étoit auprès d'elle ; tout étoit dmtelli- 
geoce pour lui rappeler Ârsace : elle ne trou- 
voit point Arsace j mais elle trouvoit sou 
amant. 

Arsace écrÎToit continuellement à Ismé- 
nie; elle lisoit : 

« «Tai vu les superbes villes qui conduis 
« sent à vos frontières; j^ai vu des peuples 
<c innombrables tomJber à mes genoux. Tout 
« me disoit que je régnois dans la Bactriane : 
« je ne voyois point celle qui m en avoit fait 
(E roi , et je ne Tétois plus. » 

Il lui disoit : 

« Si le ciel vouloit m*accorder le breuvage 
<t d'immortalité tant cherché dans TOrient , 
« vous boiriez dans la même coupe , ou je 
« n'en approcherois pas mes lèvres -, vous se- 
(c riez immortelle avec moi, ou je mourrois 
« avec voiis. » 

Il lui mandoit : 

« J al doimé votre nom & la ville que j ai 



58 àRSACE ET ISMÉNIE. 

« fait bâtir : il me semble qu'elle sera habi- 
<t tée par nos sujets les plus heureux. » 

Dans une autre lettre, après ce que Ta- 
mour pouvoit dire de plus tendre sur les 
charmes de sa personne, il ajoutolt : 

« Je vous dis ces choses sans même cher- 
ce cher à vous plaire : je voudrois calmer mes 
fc ennuis ; je sens que mon âme s^apaise en 
« vous parlant de vous. » 

Enfin elle reçut cette lettre : 

(( Je comptois les jours , je ne compte plus 
« que les moments , et ces moments sont plus 
fc longs que les jours. Belle reine, mon cœur 
<c est moins tranquille à mesure que j'appro* 
« che de vous. » 

Après le retour d'Arsace, il lui vint des 
ambassades de toutes parts; il y en eut qui 
parurent singulières. Arsace étoit sur un 
trône qu'on avoit élevé dans la cour du pa- 
lais. L'ambassadeur des Parthes entra d'a- 
bord ; il étoit monté sur un superbe cour- 
sier : il ne descendit point à terre , et il parla 
ainsi : 

« Un tigre d'Hyrcanie désoloit la contrée, 
ce un éléphant l'étoufia sous ses pieds. Un 
fc jeune tigre restoit, et il étoit déjà aussi 



( 



iLRSACK ET ISMÉNIE. Sq 

fc cruel que son père; 1 éléphant en délivra 
« encore le pays. Tous les animaux qui crai- 
« gnoient les bêtes féroces venoient paître 
(c autour de lui. 11 se plaisoit à voir qu il étoit 
(( leur asile , et il disoit en lui-même : On dit 
<( que le tigre est le roi des animaux; il n'en 
« e:7t que le tyran , et j'en suis le roi. » 

L'ambassadeur des Perses parla ainsi : 

« Au commencement du monde ^ la lune 
« fut mariée avec le soleil. Tous les astres du 
(c firmament vouloient l'épouser. Elle leur 
« dit : Regardez le soleil, et regardez<vous ; 
« vous n^avez pas tous ensemble au!(ant de 
K lumière que lui. » 

L'ambassadeur d'Egypte vint ansiiite, et 
dit: 

a Lorsque Isis épousa le grand Osîris, ce 
« mariage fiit la cause de la prospérité de l'E- 
« gypte, et le type de sa fécondité. Telle sera 
« la Bactriane; elle deviendra heureuse par 
« le mariage de ses dieux. » 

Ârsace faisoit mettre sm les murailles de 
tous ses palais son nom avec celui dlsménie. 
On voyoit leurs chiffres partout entrelacés. 
Il étoit défen i!u ce ne peindre Arsace qu avec 
Isménie. 



6o ARSACB ET tSMl^NIB. 

Toutes les actions qui demandoient qucV 
({Ue sévérité, il youloit paroitre les faÎFe seul; 
Û toulut que les grâces fussent Eûtes sousson 
ttotà et celui d'Isménie. 

Je vous aime , lui disoit - il , à cause de 
Votre beauté divine et de vos grâces tou- 
jours nouvelles. Je vous aime encore, parce 
que , quand j'ai fait quelque actiou digne 
d'un grand roi , il me semble que je vous 
plais davantage. 

Vous avez voulu que je fusse votre roi , 
quand je ne pensois qu'au bonheur détre 
votre époux ; et ces plaisirs dont je m^éni- 
vrois avec vous , vous m avez appris à les 
fuir lorsqu'il s'agîssoit de ma gloire. 

Vous avez accoutumé mon âme à la clé* 
mence; et, lorsque vous avez demandé des 
choses qu^il u'ëtoit pas permis d'accorder , 
vous WLàyez toujours fait respecter ce cœur 
qui les avoit demandées. 

Les femmes de votre palais ne sont point 
entrées dans les intrigues de la cour : elles 
ont cherche la modestie et l'oubli de tout ce 
qu'elles ne doivent point aimer. 

Je crois que le ciel a voulu Êiire de moi 
uu grand prince , puisqu'il m'a fait trouver 



CB ET ISMÉiri». 6l 

dans les éctueils ordinaires dea rois des se- 
tHrars pouf devenir Tertueax. 

Jamais les Baetriem ne virent des tetnp^ 
SI heureux. Ârsaoe et Isinénie disoieut qu'ib 
«égnoient sur le meilièur peuple de l'univers^ 
les Bactriens disoient qu ils vivotent soizs les 
meilleurs de tous les princes. 

U disoit qu'étant né sujet , il avoit sou* 
haité nulle fois de vivre sous un boa prince y 
et que ses sujets faisoicnt sans doute les 
mêmes rosux que lui. 

U ajoutoit qu ayant le ceeur dlsménie, il 
devoit lui oflrir tous les cœurs de l'univers : 
il ne pouvoit lui apporter un trône , mais 
des vertus capables de le remplir. 

n croyoit que son amour devoit passer 
à la postérité, et qu'il n'y passeroit jamais 
mieux quavec sa gloire. U voiiloit qu'on 
écrivît ces paroles sur son t^raj3eftu : Is«f éicib 

A EU POUR EPOUX UVr KOf CJli&i DSSIWOftTBLS. 

H disoit qu'il atmo^it Aspar , son premier 
ministre; parce qu'il parloit toujours des su- 
jets ^ plus rarement du roi, et jamais de lui- 
même. 

Il a, djsoit-il, trois grandes choses ; Tes* 
prit iustt, ie cœur sensible, ^1 Kàme «iti^ 
tfère. 



6a ARSACE ET ISM^NI^. 

Arsace parloît souvent de l'innocence de 
son administration. Il disoit qq'il conservoit 
ses mains pures, parce que le premier crime 
qu'il commettroit décider oit de toute sa vie, 
et que là commenceroit la chaine dune in- 
finité d'autres. 

Je punirois, disoit- il, un homme sur des 
soupçons. Je croirois en rester là : non ; de 
nouveaux soupçons me viendroient en foule 
contre les parents et les amis de celui que 
j'aurois fait mourir. Voilà le germe dW se- 
cond crime. Ces actions violentes me fe- 
roient penser que je serois haï de nies sujets ; 
je commencerois à les craindre. Ce seroit le 
sujet de nouvelles exécutions, qui dèvien- 
droient elles-mêmes le sujet de nouvelles 
frayeurs. 

Que, si ma vie étoit une fois marquée de 
ces sortes de taches, le désespoir d'acquérir 
une bonne réputation viendtoit me saisir ; 
et, voyant que je n effacerois jamais le passé 5 
j abandonnerois Tavenir. 

Arsace aimbit si fort à conserver les lois 
et les anciennes coutumes des Bactriens^ 
qu'il trembloit toujours au mot de réforma- 
tion des abus, parce qu'il avoit souvent 
remarqué que chacun appeloit loi ce qui 



ARSACE BT ISAfiNIE» 63 

étoit conforme à ses y nés, et appeloit al.us 
tout ce qui choquoit ses intérêts; que, de 
corrections en corrections d'abus, au lieu 
de rectifier les choses^ on parveuoit à les 
anéantir. 

n étoit persuadé que le bien ne devoit 
couler dans un état que par le canal des 
lois; que le moyen de iaire un bien perma- 
nent, c'étoit; en faisant le bien, de les 
suivre'; que le moyen de faire un mal per- 
manent, c'étoit, en disant le mal, de les cho- 
quer : 

Que les devoirs des princes ne consis- 
toient pas moins dans la défense des lois 
contre les passions des autres que contre 
leurs propres passions : 

Que le désir général de rendre les hom- 
mes heureux étoit naturel aux princes; mais 
que ce désir nVboutisioit à rien, s'ils ne se 
procuroient continuellement des connois- 
sances particulières pour y parvenir : 

Que , par un grand bonheur , lé grand art 
de régner demâhdoit plus de sens que de 
génie, plus de désir d'acquérir des lumiè- 
res que de grandes lumières, plutôt des con- 
noissances pratiques que des connoissances 



64 ÂRSACB £T ISHÉlCItr. 

abstraites^ plutôt un certain discernement 
pour connoître les hommçs que la capacité 
de les former : 

Qu on apprenoit à connoitre les hommes 
en se communiquant à eux^ comme on ap* 
prend toute autre chose; qu'il est très-in- 
commode pour les défauts et pour les vices 
de se cacher toujours; que la plupart des 
hommes ont une enveloppe, mais qu'elle 
tient et serre si peu, qu'il est très-diffieile 
que quelque côté ne vienne à se découvrir. 

Ârsace ne parloit jamais des affaires qa^i 
pouvoit avoir avec les étrangers : mais U ai- 
moit à s'entretenir de celles de l'intérieur de 
ik>n royaume , parce que c'étoit le seul mejen 
de le bien connoitre; et là -dessus il disoit 
qu un bon prince devoit être secret j Aais 
qu il pouvoit quelquefois l'être trop. 

Il disoit qu'il sentoit en lui-même qa^il 
étoit un bon roi; qu'il étoit doux, affable, 
humain; ^u'il aimoit la gloire, qu'il aimoit 
ses ^ujels ; que cependant , si avec ces belles 
qualités il ne s ctoit gravé dans l'esprit les 
grands principes de gov?em«EBflat, Û seroit 
arrivé la chose du monde la plus trisle^ que 
fes sujets auroieat eu «n h&ù fCH, etqn'ièi 



AASACE £T ISMENtB. 6^ 

txaoïent peu joui de ce bonheur, et que oe 
beau présent de la Providence auroit été en 
quelque sorte inutile peur eux. 

Celui qui croit trouver le bonheur sw le 
b'ône ie troBipe , disoit Arsace : on n'y a (jue 
le bonheur qu^OQ y a |)orté, et souvent même 
6u y rii^ue ce bonkeiir que Ton a porté. Si 
donc les dkux, ajodtoitHll, nont pas fait le 
cemmaiidenielit pour le bonheur de ceux 
qui commandent ) il faut qu'ils faiebt &!t 
poilr le bonheur de ceUx qui obéissent. 

Arsace savoit donner, parce qu'il savolt 
refuser. 

Souvent ^ disoit-tl^ quatre villages ne suf- 
fisent pas pour faire un don k un grand sei- 
gneur prêt à devenir mi^rablë, ou à un mi- 
sérable ITrèt À devenir grand seigneur. Je 
puis bien enrichir la pauvreté d état; mais 
il m'est impossible d'enrichir la pauvreté de 
luxe. 

Ar$acé étoit plus curieux d'entrer dans 
les châunnè^es quei datis les palais de ses 
grands. 

C'est Ift que ^ trouve fttes yrats conseil- 
iers. Là }é ilieifëifô<»iwiè!ns de Ce qUe mon pa- 
Isué'ittèl^ottbUer* Hb me disent leurs be^ 



& 



66 RSACE ET ISMÉNIE. 

soins. Ce sont les petits malheurs de chacun 
qui composent le malheur général. Je m'in- 
struis de tous ces malheurs, qui, tous en- 
semble, pourroient former le mien. 

C'est dans ces chaumières que je vois ces 
objets trbtes, qui font toujours les délices 
de ceux qui peuvent les faire chaûger, et 
qui me font connoître que je puis devenir 
un plus grand prince que je ne le suis. J'y 
vois la joie succéder aux larmes ; au lieu que 
dans mon palais je ne puis guère voir que 
les larmes succéder à la joie. 

On lui dit un jour que, dans quelques 
réjouissances publiques, des farceurs avoient 
chanté ses louanges. 

Savez-vous bien, dit-il, pourquoi je per- 
mets à ces gcns-là de me louer? c'est afin de 
me faire mépriser la flajtterie^ et de la rendre 
vile à tous les gens de bien. J'ai un si grand 
pouvoir , qu'il sera toujours naturel de cher- 
cher à me plaire. J'espère bien que les 
dieux ne permettront point que la flatterie 
me plaise jamais. Pour vous, mes amis, 
dites-moi la vérité; c'est la seule chose du 
monde que je désire, parce que cest la 
seule chose du monde qui puisse me man- 
quer. 



ARSACE ET ISMÉNIE. G7 

Ce qui avoit troublé la fin du règne d'x\r- 
tamène, cVst que dans sa jeunesse il avoit 
conquis quelques petits peuples voisins, si- 
tués entre la Médie et laBactriane. Ils étoient 
ses alliés; il voulut les avoir pour sujets, il 
les eut pour ennemis; et, comme ils habi- 
toient les montagnes, ils ne furent jamais 
bien assujettis : au contraire , les Mèdes se 
servoîent d'eux pour troubler le royaume . 
de sorte que le conquérant avoit beaucoup 
afFoibli le monarque , et que , lorsque Arsaoe 
monta sur le trône , ces peuples étoient en- 
core peu affectionné.». Bientôt les Mèdes les 
firent révolter. Arsace vola, et les soumit. 11 
fit assembler la nation, et parla ainsi : 

c< Je sais que vous souffrez impatiemment 
« là domination des Bactriens : je n'en suis 
((point surpris. Vous aimez vos anciens rois 
« qui vous ont comblés de bienfaits. C'est à 
K moi à faire en sorte , par ma modération et 
(( par ma justice , que vous me regardiez 
« comme le vrai successeur de ceux que vous 
t( avez tant aimés. » 

Il fit venir les deux chefs les plus dange- 
reux de la révolte , et dit au peuple : 

(( Je les fais mener devant vous pour qi» 
« vous les jugiez vous-^mémes..» 



£8 i.KSACB £T ISMÉNIB. 

Chacun, en les condamnant, cherdia i 
se justifier. 

« Connoî^ez, lenr dit*ii^ le bonbeurqiie 
« vQiis avez Àe vivre bous un roi qm u a 
« point de passion lorâcpi^il punit,. e« f|ui 
« n en met que cfnand il récompense^; ^i 
jt croit que la gloire de vaincre u^est qifcel'ef- 
«c fet du sort, et <{a'il ne tient que deiul- 
« même celle de pardonner. 

a Vous vivrez heureux sous mon empire , 
<c et vous gatderez vos usages et vo^ lois. 
<< Oubliez que je vous ai vaincus par les 
K armes, et ne le soyez que par mos aâec- 
« tion. » 

Toute la nation vint rendre grâce à Ar- 
sace de sa clémence et de la paix. Des 
vieillards portoient la parole. Le- premier 
parla ainsi : 

ce Je crois voir ces grands arbres qui fost 
cr i ornement de notre contrée. Tu en es la 
« tige, et nous en sommes les feuilks : dles 
« couvriront les racines des ardeurs du so- 
c< leil. » 

Lé second lui dit : 

« Tu avois à demander aui dieux épie »05 
« montagnes s'abaissassent pour qli'elles ne 
(( pussent pas nous défendre contre toi. De* 



JLASiCB ET ISUÉNIE. ^ 

t mànde-lenr aujourd'hui qu'elles s elèveut 
« jusqu'aux nues , pour qu'elles puissenl 
u mieux te défendre contre tes ennemis. » 

Le troisième dit ensuite : 

« Regarde le fleure qui traverse notre 
« contrée; là où il est impétueux et rapide, 
K après avoir tout renversé, il se dissipe et 
<c se divise au point que les femmes le traver* 
« sent à pied. Mais, si tu le regardes dans les 
K lieux où il est doux et tranquille, il grossit 
(c lentement ses eaux , il est respecté des na- 
/ tt tions y et il arrête les armées. » 

Depuis ce temps , ces peuples furent les 
plus fidèles sujets de la Bacti iane. 

Cependant le roi de Médie apprit qu'Ar* 
iàce régnoit dans la Bactriane. Le souvenir 
de FaBront qu'il avoit reçu se réveilla dans 
son cœur. Il avoit résolu de lui faire la guerre. 
Il demanda le secours du roi dllyrcanie. 

« Joignez -vous à moi, lui écrivoit-il; 
« poursuivons une vengeance commune. Le 
« ciel vous destinoit la reine de Bactriane; 
« un de mes sujets yous Ta ravie r venez la 
« conquérir. » 

Le roi d'Hyrcanie lui fit cette réponse : 

« Je serois aujourd'hui en servitude cheï 
•t les Bactriens, si je n avois trouvé des en- 



70 A?.SACE ET ISMÉNIE. 

« nemi's généreux. Je rends grâce au ciel de 
« ce qu^il a voulu que mon règne commen- 
ce çât par des malheurs. L adversité est notre 
K mère ; la prospérité n'est que notre ma- 
« ràtre. Vous me proposez des querelles qui 
« ne sont pas celles des rois. Laissons jouir 
« le roi et la reine de Bactriane du bonheur 
« de se plaire et de s'aimer. » 



LE 



TEMPLE DE GNIDE. 



..«...• Noti mannura vestra coluxnbaBi 
Bradiia non faedene, non viucautt>scula'coDc)j(& 

Fragment d^un épiihalamê de l'empereur Galli&i 



PRÉFACE* 

DU TRADDCTEDR. 



Un amliassadeur de France à la Porte otto- 
mane, connu par son goût pour les lettres ,' 
ayant acheté plusieurs manuscrits grecs, il 
les porta en France. Quelles -uns de ces 
manuscrits m'étant tombés entre les iftains, 
fj ai trouvé Touvrage dont je donne ici la 
traduction. 

Peu d'auteurs grecs sont yenus jusgu^â 
nous, soit qu'ils aient péri dans la ruine des 
lûbliothèques , ou par la négligence des &« 
milles qtû les possédoient 

Nous recouvrons de temps en temps quel 
ques pièces de ces trésors. On a trouvé des 
ouvrages jusque dans les lombeaui^ de leurs 
auteurs ; et, ce qui est à peu près la même- 
chose, on a trouvé celui-ci parmi les Uvisies 
d'un évêque grec. 

On ne wi ni le non^ de Fauteur ^ ui I* 



I. 



^ PRÉFACE BtT TnADVGTStJR; 

temps auTuel il a yëcu. Tout ce qa'on et» 
peut dire , c^est qu'il n'est pas antérieur à 
Sapho, puisqu'il en parle dans son ouvrage» 

Quant à ma traduction, elle est fidèle. J'ai 
cru que les beautés qui n'étoteut pas dans 
mon auteur nétoient point des beautés; et 
j'ai couvent quitté Texpression la moins yivje 
pour prendre celle qui rendoit mieux sa 
pensée. 

J'ai été encouragé à cette traduction par 
le succès qu'a eu celle du Tasse. Celui qui Ta 
dite né trouvera pas mauvais qus je couse 
la même carrière que lui : il s'y est distingué 
d'une manière à ne rien craindre de ceux 
même à qui il a do.nné le plus d'émulation. 

Ce petit roman est une espèce de tableau 
où l'on a peint avec choix les objets lès pluji 
agréables. Le public y a trouvé des idées 
liantes y une certaine magnificence dans les 
descriptions, et de la naïveté dans les-.seo- 
timents. 

^' U y.a trouvé un taractère original, qui a 



»ll JFACE DU TRADtJCÏTEtJlU *fi 

tûX demander aax critiques quel en étoit 1» 
àiodèle , ce qui deyient un grand ëlôge , lors* 
que Fouvrage n'est pas méprisable d'ailleurs^ 

Quelques savants n^ ont point reconnu 
ée qu'ils appellent Part. Il n'est point, disent^ 
ils , selon les règles. Mais, si louvrage a plu , 
TOUS verrez que le cœur ne leur a pas dit 
toutes les règles. 

Un homme qui se mêle de traduire nci 
foullîe point patiemment que l'on n*estime 
pas son auteur autant qu'il le fait ; et j Wouo 
que ces messieurs m'ont mis dans une fii- 
rieuse colère : mais je les prie de laisser les 
jeunes gens juger d'un livre qui, en quelque 
langue qu'il ait été écrit, a certainement été 
&it pour eux. Je les prie de ne point les troiK 
hier dans leurs décisions. H n'y a que les tête» 
bien frisées et bien poudrées qui connoissent 
tout le mérite du Temple de Gnide. 

 l'égard du beau sexe, à qui je dois le 
peu de moments heureux que je puis comp- 
ter daui ma vie ^ je souhaite de tout mon 



j6 l^E JFACB DU TRADUGTBUft; 

cœur que cet ouvrage. puUse|lui plaire. S3 
l'adore encore; et, s il n'est plus Fobjet de. 
mes occupations , il Test de mes regrets. . 

Que, si les gens graves désiroient de moi 
quelque ouvrage moins frivole , je suis en 
état de les satisfaire. Il y a trente ans^que je. 
travaille à un livre de douze pages, qui doit 
contenir tout ce que nous savons sur la mé*, 
taphysique, la politique et la morale ^ et 
Coût ce que de grands auteurs ont oublié 
dans les volumes qu'ils ont donnés sur cet 
iciences-là. 



LE 

TEMPLE DE GNIDE. 



PREMIER CHANT. 



■ *y 



yivvs préfère le séjour de Gnide à celcû 
de Paphos et d'Amathonte. Elle ne descend 
point de l'Olympe sans venir parmi les Gni- 
diens. Elle a tellement accoutumé ce peuple 
lieureux à sa vue, qu'il ne sent plus cette hor^ 
reur sacrée qu^inspire la présence des dieux. 
Quelquefois elle se couvre d un nuage , et on 
la reconnoît à Fodeur divine qui sort de ses 
cheveux parfumés d ambrosie. 

La ville est au milieu d'une contrée sur 
laquelle les dieux ont versé leurs bienfaits à 
pleines mains : on y jouit d'un printemps 
étemel : la terre, heureusement fertile, y 
prévient tous les souhaits; les troupeaux y 
paissent sans nombre; les vents semblent 
n'y régner que pour répandre partout Tes* 
prit des fleurs ; les oiseaux y chantent sans 
cesse, V0U5 diriez que les bois sont harmo» 
oieux ; les ruisseaux murmurent dana lei 



>" 



X 



^8 X.E.T£&IPLB DS GiriDB. 

plaines; une chaleur doace fait tout éclore; 
Pair ne s y respire qu'at^ec la volupté. 

Auprès de la ville est le palais de Vénus: 
Vulcain lui-même en a bâti les fondements; 
il travailla pour son infidèle, quand il voulut 
lui faire oublier le cruel afiront qu'il lui fit 
devant les dieux. 

Il me seroit impossible de donner une 
idée des charmes de ce palais : il nV a que 
les Grâces qui puissent décrire les choses 
qu'elles ont faites. L'or, l'azur, les rubb, 
les diamants y brillent de toutes parts...... 

Mais j'en peins les richesses, et non pas le^ 
beautés. 

Les jardins en sont enchantés : Flore et 
Pomone en pnt pris soin ; leurs nymphes les 
cultivent. Les firuits y renaissent sous la main 
qui les cueille; les fleurs succèdent aux firuits. 
Quand Vénus s'y promène entourée de ses 
Gnidiennes, vous diriez que, dans leurs jeux 
folâtres , elles vont détruire ces jardins déli- 
cieux : mais, par une vertu secrète, tout se 
répare en un instant. 

Vénus aime à voiras danses naïves des 
filles de Gnide. Ses nymphes se confondent 
avec elles. La déesse prend part à leurs jeux; 
leltc se dépouille de sa majesté : assise au mir 



PREMIER CHANT. 79 

Geu d'elles , elle voit régner dans leurs cœuri 
la joie et rinnbcence. 

On découvre de loin une gmnde prairie, 
toute parée de FémaS des fleurs. Le berger 
vient les cueillir avec sa bergère; ir.ais celle 
quelle a trouvée est toujours la plus belle, 
et il croit que Flore Ta faite exprès. 

Le fleuve Céphéc arrose cette prairie , et 
y fait mille détours. Il arrête les bergères fu 
gitives; il faut qu'elles donnent le -tendre 
baiser qu'elles avoient promis. 

Lorsque les nymphes approcbent de ses 
bords, il s arrête; et ses flots qui fiiyoient 
trouvent des flots qui ne fuient plusc Mais, 
lorsqu'une d*elles se baigne, il est plus amou- 
reux encore ; ses eaux tournent autour d'elle: 
quelquefois il se soulève pour lembrasser 
mieux; il l'enlève, il fuit, il Fentraine. Ses 
compagnes timides commencent à pleurer : 
mais il la soutient sur ses flots; et, charmé 
d'un fardeau si cher, il la promène sur sa 
pbine liquide. Enfin, désespéré de la quit* 
ter, il la porte lentement sur le rivage, et 
console ses compagnes. 

A côté de la prairie est un bois de myr^ 
tes, dont les rontes fout mille détours. LeI 
amants y viennent se conter leurs peines< 



So j:.b.tempie de gnide. 

rAmour, qui les amuse , les conduit pat 
des routes toujours plus secrètes. 

Non loin de là est un bois antique et $a« 
cré, où le jour n'entre qu'à peine : des ché« 
nés , qui semblent immortels , portent au 
ciel une tête qui se dérobe aux yeux. On y 
sent une frayeur religieuse : vous diriez que 
c'étoit la demeure des dieux lorsque les hom- 
mes n'étoient pas encore sortis de la terre. 

Quand on a trouvé la lumière du jour^ 
on monte une petite colline, sur laquelle est 
le temple de Vénus : Tunivers n'a rien de 
plus saint ni de plus sacré que ce lieu. 

Ce fut dans ce temple que Vénus vit pour 
la première fois Adonis : le poison coula au 
cœur de la déesse. Quoi! dit-eUe, j'aimerois 
un mortel ! Hélas ! je sens que je l'adore. 
Quon ne m'adresse plus de vœux; il n'y a 
plus à Gnide d'autre dieu qu'Adonis. 

Ce fut dans ce lieu qu'elle appela les 
Amours , lorsque , piquée d un défi témé- 
raire , elle les consulta. Elle étoit en doute 
si elle s exposerok aux regards du berger 
troyen. Elle cacha sa ceinture sous ses che- 
veux ; ses nymphes la parfumèrent , elle 
monta sur son char traîné par des cygnes, 
<et arriva dans la Phi^rgie. Le berger balan* 



l^RSlflBR CHÂirt. 81 

çoit entre Jnnon et Pallas; il la vit, et sei 
regaids errèrent et mourarent : la pommd 
d'or tomba aux pieds de la déesse; il youlut 
parler , et son désordre décida. 
. Ce fut dans ce temple que la jeune Psyché 
vînt avec sa mère j lorsque FAmour , qui vo« 
loit autour des lambris dorés , fut surpris loi* 
même par un de ses regards. Il sentit tous 
[es maux qu'il fait souffi'ir. C'est ainsi, dit* 
il, que je blesse I Je ne puis soutenir mon 
arc ni mes flèches. 11 tomba sur le sein de 
Psyché. Ahl dit-il, je commence à sentir 
que je suis le dieu des plaisirs. 

Lorsqu on entre dans ce temple, on sent 
dans le cœur un charme secret qu'il est im* 
possible d exprimer : Pâme est saisie de ces 
ravissements que les dieux ne sentent eux* 
mêmes que lorqu ils sont dans la demeura 
céleste. 

Tout ce que la nature a de riant est joint 
i tout ce que lart a pu imaginer de plus 
noble et de plus digne des dieux. 

Une main, sans doute immortelle, la par* 
tout orné de peintures qui semblent respirer. 
On y voit la naissance de Vénus , le ravisse* 
ment des dieux qui la virent2 son embarras 



flb tB TEMPLE DE GKIBE« 

de së^voir toute nue y et cette pudeur qui est 
la première des grâces. 

On y voit les amours de Mars et de k 
déesse. Le peintre 'a représenté le dieu sur 
eon char, fier et même terrible : la Renom- 
mée yole autour de lui ; la Peur et la Mort 
marchent devant ses coursiers couverts d'é- 
cume; il entre dans la mêlée, et une pous- 
sière épaisse commence à le dérober. D'un 
autre côté , on le voit couché languissam* 
ment sur un lit de roses ; il sourit à Vénus : 
vous ne le reconnoissez qu^à quelques traits 
divins qui restent encore. Les Plaisirs font 
des guirlandes dont ils lient les deux amants : 
leurs yeux semblent se confondre; ils soupi» 
rent; et, attentifs Tun à l'autre, ils ne regar- 
dent pas les Amours qui se jouent autour 
d'eux. 

Dans un appartement séparé, le peintra 
8 représenté les noces de Vénus et de Vul- 
cain : toute la cour céleste y est assemblée. 
Le dieu paroit moins sombre , mais aussi 
pensif qu^à l'ordinaire. La déesse regarde 
d'un air fi'oid la joie commune : elle lui 
donne négligemment une main qui sembla 
le dérober -, elle retke de dessus lui des 



prds qai pcMTtent à peine , et se tooma àa 
côté des Grâces. 

Dam un autre tableait, on yoit Junon qui 
fait la cérémonie du mariage. Vénus prend 
la coupe pour jurer k Vulcain une fidélité 
étemelle : les dieux sourient , et Vulcain Té» 
coûte avec plaisir. 

De l'autre côté, on yoit le dieu impatient 
qui entraine sa divine épouse : elle fait tan! 
de résistance , que Ion croiroit quç c est la 
fille de Gérés que Pluton va ravir, si Toeil 
qui voit Vénus pouvoit jamais se tromper. 

Plus loin de là y on le voit qui Tenléve 
pour l'emporter sur le lit nuptial. Les dieux 
suivent en foule. La déesse se débat, et veut 
échapper des bras qui la tiennent. Sa robe 
fuit ses genoux, la toile vole : mais Vulcain 
réparc ce beau désordre , plus attentif à la 
cacher qu^ardent à la ravir. 

Enfin , ou le voit qui vient de la poser sur 
le lit que THymen a préparé : il Tenferme 
dans les rideaux ; et il croit ïy tenir pour 
jamais. La troupe importune se retire : il est 
charmé de la voir s'éloigner. Les déesses 
jouent entre elles : mais les dieux parois» 
sent tristes i et la tristesse de Mars a ffwh 



84 £B TEIÉFLS n^B 6NIDB. 

^e chose d'aussi sombre ^ue la noiie ja* 
lousie. 

Charmée de la magnificence de son tem* 
pie y la déesse elle-même y a voulu' établir 
son culte : elle en a réglé les cérémonies , 
institué les fêtes ; et elle y est en même temps 
la divinité et la prétresse. 

Le culte qu'on lui rend presque par toute 
là terre est plutôt une profanation qu une 
religion. Elle a des temples où toutes les fil- 
les de la ville se prostituent en son honneur^ 
et se font une dot des profits de leur dévo* 
tion. Elle en a où chaque femme mariée va, 
une fois en sa vie, se donner à celui qui la 
choisit y et jette dans le sanctuaire Fargent 
qu'elle a reçu. Il y en a d'autres où les cour* 
tisanes de tous les pays^ plus honorées que 
les matrones , vont porter leurs oifi*andes. Q 
y en a enfin où les hommes se font eùnu* 
ques , et s'habillent en femmes pour servir 
dans le sanctuaire, consacrant à la déesse', 
et le sexe qu'ils n'«Qt plus, et celui qu^ils ne 
peuvent pas avoir* 

Mais elle a voulu que le peuple de Guide 
êùt un culte plus pur, et lui rendît dés hon- 
neurs plus dignes d'elle^ Là , les sacrifices 



. ^XBHIER CHAirT. 85 

font des soupirs , et les offrandes un cœur 
tencbre. Chaque amant adresse ses vœux à 
sa maîtresse, et Vénus les reçoit pour elle. 

Partout où se trouve la beauté , on Tadore 
comme Vénus même : car la beauté est aussi 
diyine qu'elle. 

Les cœurs amoureux viennent dans le 
temple ; ils vont embrasser les autels de la 
Fidélité et de la Constance^ 

Ceux qui sont accablés des rigueurs d'une 
cruelle y viennent soupirer : ils sentent di^ 
minuer leurs tourments ; ils trouvent dans 
leur cœur la flatteuse espérance. 

La déesse, qui a promis de faire le bon»- 
heur des vrais amants, le mesure toujours à 

leurs peines. 

La jalousie est une passion qu'on peaf 
avoir, mais qu'on doit taire. On adore en^ 
ftecret les caprices de sa maitresse , comme 
on adore les décrets des dieux, qui devien* 
nent plus justes lorsqu'on ose s'en plaindre. 

On met au rang des faveurs divines le 
feu ^ les transports de l'amour, et. la fureur 
même : car moins on est mailre de son cœnr^ 
plus il est à la déesse. 

Ceux qui n ont point donné leur caw 
sont des pro&nes qui ne peuvent pas ents&f 



86i tS TEM3PLfi SK GITIBB. 

dans le temple : ils adressent de loin lenrt 
vœiix à la déesse , et lui demandent de les 
délivrer de cette liberté, qui n^est (ju^une îm^ 
puissance de former des désirs. 

La déesse inspire aux filles de la modes^ 
lie : cette qualité charmante donne un nou* 
veau prix à tous les trésors qu'elle cache. 

Mais jamais, dans ces lieux fortunés, elle) 
D ont rougi dune p'ission sincère, d*un sen- 
timent naïf, d un aveu tendre. 

Lé cœur fixe toujours lui-même le mo^ 
ment auquel il doit se rendre : mais c'est une 
profanation de se rendre sans aimer. 

L'Amour est attentif à la félicité des Gni- 
diens ; il choisit les traits dont il les blesse. 
Lorsque voit une amante affligée, accablée 
des rigueiirs d'un amant , il prend une flèche 
trempée dans les eaux du fleuve d oùblL 
Quand il voit deux amants qui commen- 
cent à s'aimer, il tire sans cesse sur eux de 
nouveaux traits. Quand il en voit dont Fa- 
mour s'afibiblit , il le f^it soudain renaître ou 
mourir; car il épargne toujours les derniers 
jours d'une passion languissante : on ne 
passe point par les dégoûts avant de cesser 
d aimer ; maisde plus grande» dôuççurs foz^f 
«dUier les iboinidbes> 



L*Amoar a été de son carquois les traits 

cniels dont il blessa Phèdre et Ariane, qui^ 

mêlés d'amour et de haine, serrent a mon- 

rlrer sa puissance, comme la foudre sert ft 

Élire conuoitre Fempire de Jupiter. 

A mesure que le dieu donne le plai»» 
d'aimer, Vénus y joint le bonheur de plaire. 

Les filles entrent chaque jour dans 1» 
sanctuaire pour faire leur prière à Vénn& 
Elles y expriment des sentiments naï& 
comme le cœur qui les fait naitre. Reine 
d'Amathonte, disoit une d elles, ma flamme 
pour Thyrsis est éteinte : je ne te demande 
pas de me rendre mon amour ; ùis seules 
ment qulxiphile m'aime. 

Une autre disoit tout bas : Puissant» 
déesse , donne-moi la force de cacher quel* 
temps mon amour à mon berger, pour aug^ 
menter le prix de Tayeu que je yeux lui eo 
faire. 

Déesse de Cythère, disoit une autre, je 

cherche la solitude ; les jeux de mes corn* 

pagnes ne me plaisent plus. J^aime peut-être} 

Àh ! si j'aime quelqu'un , ce ne peut être qu^ 

. Daphnis. 

Dans les jours de fête, les filles et le^ 
jeunes garçons Tiennent réciter des hymnea 



8$ tB TBUÏX.S 0B GVXOB* 

eoi Vhonneur de Vénas : sonyent ils chaii* 
tent sa gloire en chantant leurs amours, - 

Un jeune Gnidien , qui tenoit par la mail» 
sa maîtresse, chantoit ainsi : Amour , lors« 
que tu vis Psyché, tu te blessas sans doute 
des nvèmes traits dont tu vijBUS de blesser 
mon cœur : ton bonheur n'étoit pas dijQ^ent 
du mien ; car tu scntois mes feux , et moi j'ai 
senti tes plaisirs. 

Jai vu tout ce qae je décris. Jai été à 
Gnide; j'y ai vu Thémire, et je Tai aimée : 
je lai vue encore , et je l'ai aimée dayantage. 
Je resterai toute ma vie à Gnide avec eUe, 
et je serai le plus heureux des mortels. 

Nous irons dans le temple , et jamais il 
n'y ^era entré un amant si fidèle : nous irons 
dans le palais de Vénus , et je croirai que 
c'est le palais de Thémire : j'irai dans la 
prairie, et je cueillerai des fleurs que je met* 
trai sur son sein : peut-être que je pourrai la 
conduire dans le bocage 6ii tant de routes 
vont se confondre; et quand elle s^a 4gà* 
fée.... L'Âmoùr, qui m'inspire| me déf^^ 
de révéler ses mystères. 



W ^ ym/m/utt > iaw m wfiww<><>»wi<w>)iWKW 



SECOND CHANT. 

Il y a à Gnide un antre sacré que les nym- 
phes habitent 9 où la déesse rend ses oraclcs« 
La terre ne mugit point sous les pieds; les 
cheveux ne se dressent point sur la tête : il 
n'y a point de prêtresse comme à Delphes ^ 
où Apollon agite la Pythie ; mais Vénus elle- 
mémo écoute les mortels sans se jouer do 
leurs espérances ni de leurs craintes. 

Une coquetle de l'ile de Crète étoît venue 
à Gnide : elle marchoit entourée de tons les 
jeunes Gnidiens; elle sourioit à Fun , parloit 
i Toreille à l'autre , soutenoit son bras sur un 
troisième , crioit à deux autres de la suivre. 
Elle ctoit belle, et parée avec art; le son de 
sa voix étoit imposteur comme ses yeux. 
del! que d'alarmes ne causa-t-elle point aux 
vraies amantes! Elle se présenta à Toracle , 
aussi fière que les déesses; mais soudain 
nous entendîmes une voix qui sortoit du 
sanctuaire : Perfide, comment oscs-tu por; 
ter tes artifices jusque dans les lieux où 
je r^ne avec la candeur? Je vais te punir 
i^xme manière cruelle : je t'ôterai tes char* 

mes; mais je te laisserai le cœur comme il 

a. 



^ LE TEMPLE DE GICIDE. 

est. Tu appelleras tous les hommes que ta 
verras, ils te fukont comme une ombre 
plaintive ; et tu mourras accablée de refus et 
de mépris* 

Une courtisane de Nocrétis vint ensuite , 
toute brillante des dépouilles de ses amants. 
Va , dit la déesse , tu te trompes si tu crois 
Élire la gloire de mon empire : ta beauté fait 
voir qu'il y a des plaisirs , mais elle ne les 
donne pas. Ton cœur est comme le fer; et, 
quand tu verrois mon fils même, tu ne sau- 
rois l'aimer. Va prodiguer tes faveurs aux 
hommes lâches qui les demandent et qui 
s'en dégoûtent; va leur montrer tes charmes 
que Ton voit soudain, et que Ton perd pour 
toujours : tu n'es propre qu'à Êiire mépriser 
ma puissance. 

Quelque temps après vint un homme 
riche qui levoit les tributs du roi de Lydie* 
Tu me demandes, dit la déesse , une chose 
que je ne saurois faire, quoique je sois la 
déesse de Tamour. Tu achètes des beautés 
pour les aimer; mais tu ne les aimes pas, 
parce que tu les achètes. Tes trésors ne te 
seront point inutiles, ils serviront à te dé^ 
goûter de tout ce qu'il y a de plus charmant 
dans la nature. 



MCOVB CRAlfT. ^1 

Cn jeune homme de Doride , nommé 
Aristée y se présenta ensuite. Il ayoit vu à 
Gnide la charmante Camille ; il eu étoil 
éperdument amoureux : il scntoit tout l'ex- 
cès de son amour, et il yenoit demander à 
Vénus qu il pût laimer davantage. 

Je connois ton cœur, lui dit la déesse : tu 
Kais aimer. J*ai trouvé Camille digne de foi; 
j aurois pu la donner au plus grand roi du 
monde; mais les rois la méritent moins que 
les bergers. 

Je parus ensuite avec Thémire. La déesse 
me dit : Il n y a p^int dans mon empire de 
mortel qui me soit plus soumis que toi. Mai« 
que teux-tu que je fasse ? Je ne saurois te 
rendre plus amoureux, ni Thémire plus char- 
mante. Ah! lui dis-je, grande déesse, j'ai mille 
grâces à vous demander : faites que Thémire 
ne pense qu à moi; qu^elle ne voie que moi ; 
qu^elle se réveille en songeant à moi , quelle 
craigne de me perdre quand je suis présent, 
quelle m'espère dans mon absence; que, 
toujours charmée de làe voir, elle regrette 
encore tous les moments quelle a passés 
sansmoL 



.•' *> 



TROISIÊiME CHANT. 

Il y a à Gnîde des jeux sacrés qui se renon* 
Tellent tous les ans : les femmes y vieunent 
de toutes parts disputer le prix de la beauté. 
Là les bergères sont confondues avec les 
filles des rois; car la beauté seule y porte les 
marques de Tempire. Vénus y préside elle* 
même : elle décide sans balancer; elle sait 
bien quelle est la mortelle heureuse qu elle 
a le plus favorisée. 

' Hélène remporta ce prix plusieurs fois : 
elle triompha lorsque Thésée Teut ravie; 
elle triompha lorsqu'elle eut été enlevée par 
le fils de Priam; elle triompha enfin lors-* 
que les dieux l'eurent rendue à Ménélas 
après dix ans d^espérance. Ainsi ce prince , 
au jugement de Vénus même, se vit aussi 
heureux époux que Thésée et Paris avoienl 
été heureux amants. 

Il vint trente filles de Corinthe, dont les 
cheveux tomboient à grosses boucles sur les 
épaules. Il en vint dix de Salamine , qui n'a- 
voient encore vu que treize fois le cours du 
soleil. U en vint quinze de File Lesbos; et 
elles se di^oient Tune à Tautre : Je jme sens 



' " CE TEMFtE DE GlflDS. g3 

tout émue; il ny a rien de si charmanl qud 
vous : si Vénus vous voit des mêmes yeux 
<pie moi, elle tous couronnera au milieu de 
toutes les beautés de l'univers. 

n vint cinquante femmes de Milet. Rien 
n^approchoit de la blancheur de leur teint 
et de la régularité de leurs traits : tout fai« 
soit voir ou promettoit un beau corps : et les 
dieux qui les formèrent n'auroient rien Êiit 
de plus digned eux, s^ils n'avoicnt plus cher* 
ché à leur donner des perfections que des 
grâces. 

Il vint cent femmes de l'île de Chypre. 
Nous avons, disoient-elles, passé notre jeu- 
nesse dans le temple de Vénus; nous lui 
avons consacré notre virginité et notre pu* 
deur même. Nous ne rougissons point de 
nos charmes : nos manières, quelquefois 
hardies et toujours libres, doivent nous don- 
ner de l'avantage sur une pudeur qui s'a- 
larme sans cesse. 

Je vis les filles de la superbç Lacédémone. 
Leur robe étoit ouverte par les côtés, de- 
puis la ceinture, de la manière la plus im* 
modeste; et cependant elles faisoient les 
prudes, et soutenoient qu'elles ne violoient 
la pudeur que par amour pour la patrie. 



\^ 



jffi^ tS TEMPLE DE GITIDBé 

Mer fitmeuse par tant de. naufrages , vous 
layez conserver dés dépôts précieux. Votui 
TOUS calmâtes lorsque le tiavire Argo porta 
ia toison d'or sur yotre plaine liquide; et, 
lorsque cinquante beautés sont parties de 
Colchos et se sont confiées à vous, vous vous 
êtes courbée sous elles. 

Je vis aussi Oriane , semblable aux dées- 
ses. Toutes les beautés de Lydie entouroient 
leur reine. Elle avoit envoyé devant elle 
cent jeunes filles, qui avoient présenté à 
Vénus une offi'ande de deux cents talents, 
Candaule étoit venu lui-même^ plus distin- 
gué par son amour que par la pourpré 
royale ; il passoit les jours et les nuits à dé^ 
vorer de ses regards les charmes d'Oriane; 
ses yeux erroient sur son beau corps, et ses 
yeux ne se lassoient jamais. Hélas! disoit-il, 
je suis heureux; mais c'est une chose qui 
n'est sue que de Vénus et de moi : mon bon- 
heur scroit plus grand, s'il donnoit de Icn- 
vie. Belle reine, quittez ces vains ornements; 
faites tomber cette toile importune ; mon- 
trez-vous à Tunivers; laissez le prix de la 
beauté, et demandez des autels. 

Auprès de là étoient vingt Babyloniennes; 
tilles avoient des robes de pourpre brodée» 



TROISIÈHB GHÀïrt. 9S 

d'or; elles croyoientque leur luxe augmcor 
toit leur prix. Il y en avoit qui portoient^ 
pour preuve de leur beauté, les richesses 
qu elle leur avoit fait acquérir. 

Plus loin, je vis cent femmes dEgjpte^ 
qui ayoient les yeux et les cheveux Doirs* 
Leurs maris étoient auprès d'elles ; et ils di* 
soient : Les lois nous soumettent a vous en 
rhonneur disis; mais votre beauté a sui 
nous un empire plus fort que celui des lois t 
nous vous obéissons avec le même plaisir 
que l'on obéit aux dieux; nous sommes les 
plus heureux esclaves de Funivers. 

Le devoir vous répond de notre fidélité; 
mais il n^ a que 1 amour qui puisse nous 
promettre la vôtre. 

Soyez moins sensibles à la gloire que vous 
acquerrez à Gnide qu'aux hommages que 
vous pouvez trouver dans votre maison, au- 
près d'un mari tranquille, qui, pendant que 
vous vous occupez des affaires du dehors , 
doit attendre, dans le sein de votre famille « 
le cœur que vous lui rapportez. 

Il vint des femmes de cette ville puîsr 
iante qui envoie ses vaisseaux au bout de 
Tunivers : les ornements fatiguoient leur 



C;6 tt TEMPLE 0E OVtht. 

léte superbe; toutes les parties du mondiez 
sembloient avoir contribué à leur parure. 

Dix beautés vinrent des lieux où com- 
tnence le jour : elles étoient filles de FAu- 
rore; et, pour la voir, elles se levoient tous 
les jours avant elle. Elles se plaignoient du 
âoleil qui faisoit disparoître leur mère; elles 
se plaignoient de leur mère, qui ne se mon-» 
troit à elles que comme au reste des mor- 
tels. 

Je vis sous une tente une reine d'uni 
peuple des Indes. Elle étoit entourée de ses 
filles, qui déjà faisoient espérer les charmes 
de leur mère : des eunuques la servoient., et 
leurs yeux regardolent la terre; car, depuis 
qu^ils avôient respiré Tair de Gnide, ils 
avoient senti redoubler leur aSreuse mélan- 
colie. 

Les femmes de Cadix qui sont aux extré- 
mités de la terre, disputèrent aussi le prix. 
Q n'y a point de pays dans l'univers où une 
belle ne reçoive des hommages; mais il n y a 
que les plus grands hommages qui puissent 
^aiser Fambition d'une belle. 

Les filles de Gnide parurent ensuite. 
Belles sans ornements, elles av(Ment des 



TSOISliBTE GBASrT. ffj 

.]grices au liea de perles et de hi^s^ Oii ne 
Yoyoit sur leur tâte que les présents de 
flore : mais ils y étoieut plus dignes des 
embrassements de Zépkyre. Leur robe n'a* 
rait d'autre mérite que celui de marquer une 
taille charmante, et dWoir été filée de 
leurs propres mains. 

Parmi toutes ces beautés, on ne 'vil point 
la jeune Caihille. !Elle avoit dit : Je ne Tteux 
point disputer le prix de la beauté; il me 
suffit qoe mon cher Aiistée me trouTr belle* 
Diane rendoit ces jeux célèbres par sa 
présence. Elle n'y yeneit point dkputer le 
prix; o»r les déesses ne Se comparent point 
aux mortelles. Je la vis senle^.elleétoit belle 
comme Vénus- : je la vis: auprès ^e Vénus ^ 
•elle n!étoit plus que Diane,, y 

Il n'y eut jamais un si grand spectacle : 

' les peuples étoient séparés des peix^es ; les 
yeux-erroient de pap en pays, depuis le 
ÇDudtant jnisqu a ramtore : il sembloit que 
Gnide tàt tout Funirers^ 
' ' Les dieux ont pairtagé la beauté ^[itreles 
&atiMs,'CDmme la nature la partagé entre 
les déesses. Là on Toy oit la beauté fière de 
PaMas, id la grandeur et la majesté de Ju* 
noQ, plus loin la simplicité de Diane, la 
h 9 



gjB LIT TEHPItB DE 61HIDE. 

délieat^se de Tbétis^ le charme des Grftces, 
et quelquefois le sourire de Vénu& 

H s^mbloit qae chaque peuple eût une 
manière particulière d'exprimer sa pudeur, 
et que toutes ces femmes voulussent se jouer 
des yeux : les unes découyroient la gorge, et 
cachoient leurs épaules; les autres mon- 
troient les épaules ^ et couvroient la gorge ; 
celles qui vous déroboient le pied vous 

'pay oient par d'autres charmes; et là ou 
rougissoit de ce qu'ici on appeloit bien 
séance. 

Les dieux sont si charmés de Thémîre , 
qu'ils ne la regardent jamais saos sourire de 

* lem* ouvrage. De toutes les déesses, il n'y a 
que Vénus qui la voie avec plaisir, et que 
les dieux ne raillent point d\in peu de ja* 
lousie. . • 

^ .Coçime on remarque une rose au milieo 
des fleurs qui naissent dans Therbe, on dis« 

' tingua Thémire de tant de belles. ËUes n'eu- 
rent pas le temps, d'être ses rivales': elles 
finrebtiviàinciies avant ^û la eraindre. Dès 

' qu'elle psaaAy Vénns ne^regarda qu'elle.. Elle 
appela lés Grâces : Allez la couronner, leur 
dit-elle : de toutes les beautés que ]> vois ^ 
c'est la seule qui vous resaemblc. 



QUATRIÈME CHANT. 

Pendant que Thémîre était occupée avec 
Ses compagnes au culte de la déesse, j^entrai 
dans un bois solitaire : j ^ trouvai Je tendre 
Aristée. Nous nous étions vus le jour que 
nous allâmes consulter loracle; c'en fut 
assez pour nous engager à nous entretenir : 
car Vénus met dans le cœur, en la présence 
d'un habitant de Gnide , le charme secret 
que trouvent deux amis, lorsque, après une 
longue absence, ils sentent dans leurs bras 
le doux objet de leurs inquiétudes. 

Ravis Tun et l'autre, nous sentîmes que 
notre cœur se donnoit : il sembloit que la 
tendre Amitié étoit descendue du ciel pour 
se placer au milieu de nous. Nous nous ra- 
.contâmes mille choses de notre vie. Voici à 
peu près ce que je lui dis : 

Je suis né à Sybaris, où mon père Anti- 
loque étoit prêtre de Vénus. On ne met 
point dans cette ville de difiërence entre les 
voluptés et les besoins; on bannit tous les 
£^ts qui pourroient troubler un sommeil 
tran^ille ; on donne des prix, aux dépens 
du public, à ceux qui peuvent découvrir 



tOO LE TEMPLE DE ONIDS. 

des voluptés nouvelles ; les citoyens ne s» 
nouviennent que des bouITons qui les ont 
iliyertis, et ont perdu la mémoire des magis- 
trats qttî les ont gouvernés. 

On y abuse de la fertilité du- terroir, qui 
y produit une abondance étemelle ; et les 
faveurs des dieux sur Sybarls né serveni 
qu'à encotirager le luxe et la mollesse. 

Les hommes sont si eileminés, leur pa« 
rure est si semblable à celle des femmes, ils 
composent si bien leur teint, ils se frisent 

,avec tant dart, ils emploient tant de temps 
à se corriger à leur miroir, qu'il semble quîl 
n'y ait qu'un sexe dans toute la ville. 

Les femmes se livrent, au lieu de se ren* 

. dre ; chaque jour voit finir les^ésirs et les 
espérances de chaque jour : on ne sait ce 
que c'est que d'aimer et d'être aimé ; on n est 
occupé que de ce qu'on appelle si fausse- 
ment jouir. 

Les Êtveurs n'y ont que leur réalité pro- 

. prej et toutes ces circonstances qui les ac- 
compagnent si bien , tous ces riens qui sont 
a un si grand prix , ces engagements qui pa- 
roissent toujours plus grands, ces pètitea 
choses qui valent tant, tout ce qui prépare 
un heureux moment^ tant de conquêtes au 



QUATRIÈME CHANT. JOl 

lieu d'une y tant de jouissances ayant la der» 
nière î tout cela est inconnu à Sybaris. 

Encore si elles ayoient la moindre modes» 
tie, cette foible imagé àç la vertu pourroit 
plaire : mais non ; les jeux sont accoutumés 
à tout voir y et les oreilles à tout entendre. 

Bien loin que la multiplicité des plaisirs 
donne aux Sybarites plus de délicatesse, ils 
ne peuvent plus distinguer un jsentiiQent 
d'avec un sentiment. 

Us passent leur vie dans un^ joie pure- 
ment extérieure : ils (quittent un plaisir qui 
leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira 
encore; tout ce qu'ils imaginent e^t un nou- 
veau sujet de dégoût. 

Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, 
semble navoir de délicatesse que pour les. 
peines : un citoyen fut fatigué toute une 
nuit d'une rose qui s'étoit repliée dans .sou 
lit. 

La mollesse a tellement afibiblileurcorps^ 
qu ils ne saui'oient remuer Içs naoij^re? i^r- 
deaux; ils peuvent à peine se soutenir sur 
ieurs pieds , les voitures les plus douces les 
font évanouir ; lorsqu ils sont dans les festins^ 
l'estomac leur manque à tous ks instants. 

Ils passent Ijur vie sur des sièges renr 

9 



102 LE TEMPLE DE GNIDE. 

Térsés,' sur lesquels Us sont obligés de se re 
poser tout le jour, sans être fatigués : ils 
sont brisés quand ils vont languir ailleurs* 

Incapables de porter le poids des armes , 
timides devant leurs concitoyens, lâches de- 
vant les étrangers, ils sont des esclayes toiit 
prêts pour le premier maitre. 

Dès que je sus penser, j'eus du dégoût 
pour la malheureuse Sybaris. J'aime la 
vertu , et j'ai toujours craint les dieux im- 
mortels. Non, disois-je, je ne respirerai pas 
plus long- temps cet air empoisonné : tous 
ces esclaves de la mollesse sont faits pour 
vivre dans leur patrie, et moi pour la 
quitter. 

J'allai pour la dernière fois au temple, et , 
m'approchant des autels où mon père avoît 
tant de fois sacrifié : Grande déesse, dis- je à 
haute voix, j'abandonne ton temple, et non 
pas ton culte : en quelque lieu de la terre 
que je sois , je ferai fiimer poui* toi de Fen- 
cens ; mais il sera plus pur que celui qu'on 
t'ofie à Sybaris. 

Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette lie 
est toute pleine des monuments de la fureur 
de l'Amour. On y Voit lé taureau d airain , 
ouviage de Dédale pour tromper ou pour 



QUÀTAliMB CHANT. lo3 

latisfaire les égarements de Pasiphaé; le la- 
byrinthe , dont l'Amour seul sut éluder lar* 
tifice; le tombeau de Phèdre, qui étonna le 
Soleil 9 comme ayoit fait sa mère ; et le tem- 
ple d'Ariane, qui, désolée dans les déserts, 
abandonnée par un ingrat, ne se repentoit 
pas encore de Fayolr suivi. 

On y voit le palais dldoménée, dont le 
retour ne fat pas plus heureux que celui des 
autres capitaines grecs : car ceux qui échap* 
pèrent aux dangers d'un élément colère troi^ 
vèrent leur maison plus funeste encore. 
Vénus irritée leur fit embrasser des épouses 
perfides, et ils moururent de la main qulb 
croyoient la plus chère. 

Je quittai cette ile si odieuse à une déesse 
qui devoit faire quelque jour la félicité de 
ma yie. 

Je me rembarquai , et la tempête me jetsl 
à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de 
Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des 
femmes, la foibl^sse de leur corps, et la 
timidité de leur âme. Grande Vénus, laisse 
brûler les femmes de Lesbos d'an feu légi* 
time; épargne à la nature humaine tant 
dliorreurs. 



toi' ^^ TEMPLE DE GRIOV. 

Mitylène est la capitale de Lesbos; cW^. 
ta patrie de la tendre Sapho. Immortelle, 
comme les Muses, cette fille infortunée brûle 
d un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à 
elle " même j trouvant ses ènnub dans ses 
charmes,' elle hait son sexe, le cherche tou* 
jours. Comment, dit -elle, une flamme si 
vaine peut^elle être si cruelle? Amour , tu es 
cent fois plus redoutable quand tn te joues 
que quand tu t'irrites/ 

Enfin je quittai Lesbos, et le sort me fit 
trouver une ile plus profane encore; c'éftoit 
c^Ue de Lemnos. Vénus n'y a point de tem* 
pie : jamais les Leâiniens ne lui adressèrent 
de vœux. Nous rejetons, disent-ils, un culte- 
qui amollit les cœurs. La déesse les en a sou^ 
vent punis : mais^ sans expier leur crime, 
ils en portent la peine, toujours plus impies 
à mesure qu'ils sont plus affligés. 

Je me remis en mer, cherchant toujours 
quelque terre chérie des dieux ; les vents me 
portèrent à Délos. Je restai quelques mois 
dans cetteile sacrée. Mais , soit que les dieux 
n^iàk préviennent qiielquefois sur ce qui 
Àoulb arrive, soit que notre âme retienne de 
la Divinité dont elle est émanée quelque foi- 



jQfJATRiAlfS CBANT, IttS 

bleccmiioissaiice de ravenir, je sentis qa0, 
mon destin , que mon bonheur mdme , m*ap?. 
peloient dans un autre pays. 

Une nuit que j^étois dans cet état tran-^ 
quiUe où Tâme^ jplus à elle-même, semble 
être déliyrée de la chaîne qui la tient assu«< 
jettie j il m apparut^ je ne sus pas d^abord 
si c^étoit une mortelle ou une déesse. Un 
charme secret étoit répandu sur toute sa 
personne : elle n etoit point belle comme 
Vénus, mais elle étoit ravissante comm# 
eUe : tous ses traits n'étoient point réguliers^ 
mais ils enchantoient tous ensemble : vouai 
n^y trouviez point ce quon admire, mais ce 
qui pique : ses cheveux tomboient négli* 
gemment sur ses épaules, mais celte négli* 
gence étoit heureuse : sa taille étoit char^ 
mante ; elle avoit cet air que la nature donne 
seule, et dont elle cache le secret aux pein* 
très même. Elle vit mon étonnement; elle 
en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, md 
dit-elle d'une voix qui pénétroit le cœur, 1^ 
' seconde des Grâces : Vénus, qui m^envoie| 
veut te rendre heureux; mais il faut que tu 
ailles ladorer dans son temple de Gnide: 
EUe fuit; mes bras la suivirent : mon songe 
«'envola avec elle; et il ne m^ resta quun 



ro6 T.B TBMPLt DS &19I0«, 

doux regret de ne la plus voir y mêlé du plai« 
sir de Tavoir vue. 

Je cpiittai donc l'tle de Délos : j'arrivai à 
ûnide« Je puis dire <jue d'abord je respirai 
Pamour. Je sentie, je ne puis pas bien expri* 
mer ce que je sentis. Je n'aimois pas encore, 
mais je cherchois à aimer : mon cœur se* 
chauffoit comme dans la présence de quel- 
que beauté divine. J^avançai , et je vis de 
loin de jeunes filles qui jouoient dans la 
prairie : je fîis d'abord entraîné vers diés. 
Insensé que je suis , disois - je : j'ai , sans ai- 
mer , tous les égarements de l'amour : mon 
cœur vole déjà vers des objets inconnus ; et 
Ces objets lai donnent de l'inquiétude. J^ap- 
prochai : je vis la charmante Thémire. Sans 
doute que nous étions &its Fun pour l'autre : 
je ne regardai qu-elle } et je crois que je se- 
rois mort de douleur, si elle n'avoit tourné 
sur moi quelques regards^ Grande Vénus , 
m écriai - je, puisque vous devez me rendre 
heureux, faites que ce soit avec cette ber^* 
gère : je renonce à toutes les autres beautés*^ 
elle seule peut remplir vos promesses et tous 
les vœux que je ferai jamais. 



CINQUIÈME CHANT. 

Je parlois encore au jeone Âristée de mes 
tendres amours ; Ss lui firent soupirer les 
siens. Je soulageai son cœur en le priant de 
me les raconter. Voici ce qull me dit : je 
n^oublierai rien ; car je suis inspiré par le 
même dieu qui le faisoit parler. 

Dans tout ce récit , tous ne trouverez 
rien que de très-simple : mes aventures ne 
sont que les sentiments d^un cœur tendre , 
que mes plaisirs , que mes peines; et, comme 
mon amour pour Camille Ëiit le bonheur^ il* 
iait aussi toute Thistolre de ma yie. 

Camille est fille dW des principaux ha- 
bitants de Gnide ; elle est belle ; elle a une 
physionomie qui va se peindre dans tous les 
cœurs; les femmes qui font des souhaits de- 
mandent aux dieux les grâces de Camille ; 
les homme&^i la voient veulent la voir tou- 
jours , ou craignent de la voir encore. 

Elle a une taille charmante y un air noble , 
mais modeste, des yeux vifs et tout prêts à 
être tendres, des traits faits exprès Fun pour 
Fautre , des charmes invisiblement assortis 
pour la tyrannie dis cœurs. 



I08 tS TEJIPI.E BE GNIDE. 

Camille ne cherche point à se parer ; mais 
•lie est mieux parée que les autres femmes» 

Elle a un esprit que la nature refuse pres- 
que toujours aux belles. Elle se prête égale» 
ment au sérieux et à lenjouement : si vous' 
voulez, elle pensera sensément; si vous you- 
lez 2 ette badinera comme les Grâces, 

Plus on a d'esprit , plus on en trouve à 
Camille. Elle a quelque chose de si naïf ^ 
qu il semble qu elle ne parle que le langage 
du cœur. Tout ce quelle dit, tout ce qu'elle 
(ait , a les charmes de la simplicité ; vous 
trouvez toujours une bergère naïve. Des grâ- 
ces si légères , si fines , si délicates , se font 
remarquer, mais se font encore mieux sentir. 

Avec tout cela, •Camille m'aime : elle est 
ravie quand elle me voit ; elle est fâchée 
quand je la quitte; et, comme si je pouvois 
vivre sans elle, elle me fait promettre de re- 
tenir. Je lui dis toujours que je l'aime, elle 
me croit : je lui dis que je Tadore , elle le 
sait; mais elle est ravie comme si elle ne le 
âavoit pas. Quand je lui dis qu elle fait la 
félicité de ma vie, elle me dit que je fais le 
bonheur de la sienne. Enfin elle m'aime tant^ 
qu elle me feroit presque croire que je suif 
digne de son amour*^ 



CtNQVlinS CHANT.. 109 

II y avoît un mois que je voyoîs Camille 
sans oser lui dire que je Faimois ,. et sans oser 
presque me ie dire à moi-même : plus je la 
trouvoîs aimable, moins j^espérois d être ce- 
lui qui la retidroit sensible. Camille, tes 
charmes me touchoient; mais ils me disoient 
que je ne te méritois pas. 

Je cherchoîs partout à t'oublîer; je vou* 
lois effacer de mon cœur ton adorable image. 
Que je suis heureux! je n'ai pu y réussir j 
cette image y est restée, et elle y vivra tou*- 
jours. 

Je dis à Camille : Taimois le bruit 4u 

monde ^ et je cherche la solitude : j avoisdes 

vues d'ambition , et je ne désire plus que ta 

présence ; je voulois errer sous des climat» 

reculés, et mon cœur n'est plus citoyen que 

des lieux où tu respires : tout ce qiji n'est 

point loi s est évanoui de devant mes yeux 

Quand Camille m'a parlé de sa tendresae|^ 

, elle a encore quelque chose à me dire^ elle 

croît avoir oublié ce qu'elle ma juré mille 

foÎ5..ïé suis si charmé de lentendre, que je 

"fëîas quelquefois de ne la ps croire , pour 

. qu'èHe louche encore mon cœur : biient6t 

\ tkgne entre nous ce doux silence qui est Ir 

* plus télidre langage des apaants. 



1 10 LE T2HPLB 0E GHipS. 

Quand j!ai été absent de Camille , je veut 
lui rendre compte de ce que j'ai pu voir ou 
entendre. De quoi m entretiens-tu? me dit- 
elle : parle-moi de nos amours ; ou , si tu n'as 
rien pensé 9 si tu n'as rien à me dire^ cruel ,. 
laisse-moi parler. 

Quelquefois elle me dit en m^emKrassant : 
Tu es triste. Il est rrai^ lui dis-je : mais la 
tristesse des amants est déUcieuse ; je sens 
couler mes larmes , et je ne sais pourquoi , 
car tu m'aimes; je n'ai point de sujet de me 
plaindre , et je me plains : ne me retire point 
de la langueur où je suis ; laisse-moi soupirer 
en même temps mes peines et mes plaisirs. 

Dans les transports de lamour, mon âme 
est trop agitée ; elle est entraînée vers son 
bonheur sans en jouir; au lieu qu'à présent 
je goûte ma tristesse même. N'essuie point 
mes larmes : qu'importe que je pleure , ^m^ 
que je suis heureux? 

Quelquefois Camille me dit : Aîme-moi. 
Oui, je t'aime. Mais comment m'aimes-tu? 
-fiélaS) lui dis-je , je t'aime comme je t'aimois; 
car je ne puis comparer l'amour que j'ai pour 
loi qu'à celui que j'ai eu pour toi-même. 

J'entends louer Camille par tous ceux qui 
la connoissent ; ces louanges me toncher^t 



.' CXKQtTXiME CHANT* JIl 

comme si elles ip'étoieiU persimnelled , et j-eo 
suis plus flatté qn'ell^^méme^ 

Quand il y a quelqu'un aviec nous , elle 
parle avec tant d esprit, que je suis enchanté 
de ses moindres paroles; mais j^aimerois en- 
core mieux qu elle ne dit rien. 

Quand eUe fait des amitiés A quelqu'un ^ 
je Toiidrois être celui à qui elle fait des ami- 
tiés, quand tout à coup je faisi réfiei^ion <pù 
je ne serois point aimé d'elle. 

Prends garde , Camille , sn^f. impostures 
des amants. Ils te diront qu'ils t aiment | et 
ils diront yrai ; ils te diront qu'ils t'aiment 
autant que moi ; mais je jure par les dieux 
que je t'aime davantage. 

Quand je l'aperçois de loin , mon esprit 
s^égare : elle approche, et mon cœur s agite : 
j'arrive auprès d^e, et il semble que mon 
flme veut me quitter, que cette flme est à 
Camille, et qu'elle va lanimer. 
- Quelquefois je veux lui dérober une fa- 
veur; elle me la refuse, et dans un instant 
elle m'en accorde une autre. Ce n'est point 
un artifice : combattue par sa pudeur et son 
amour, elle voudroit me tout refuser, elle 
voudroit pouvoir me tout accorder. 

Elle me dit : Ne vous suffît -il pas que j< 



tI9 t« r\LU9LE SB ^iriDB. 

TOUS aime? que pouvez «-tous désirer apràs 
mon cœur? Je désire, lui dis -je, que tu 
fasses pour moi une &uteqne l'amour fait 
faire , et que le grand amour justifie. 

Camille, yi je cesse un jour de t'aimer, 
puisse la Parque se tromper, et prendre ce 
jour pour le dernier de mes jours! Puîsse- 
*l-élle effiicer le reste d'une vie que je trou- 
Verois déplorable , quand je me souviendroi^ 
des plaisirs que j^ai eus en aimant! 

Aristée soupira, et se tut; et je vis bien 
<|u11 ne cessa de parler de Camille que pour 
pense!* à elle» 



SIXIÈME CHANT. 

Pendant que nous parlions de nos amours^ 
nous nous égarâmes; et, après avoir erre 
long-temps, nous entrâmes dans une grande 
prairie : nous fûmes conduits ])ar un cbc- 
min de fleurs au pied d un rocher alTrtfux. 
Nous yimes un antre obscur; nous y en- 
trâmes, croyant que cMtoit la demeure de 
quelque mortel. O dieux! qui auroit pensé 
que ce lieu eût été si fiinesle? A peine y 
eus-je mis le pied , que tout mon corps fré^ 
mit, mes cheveux se dressèrent sur la tète. 
Une main inv siWe m entrainoit dans ce fa- 
tal séjour : à mesure que mon cœur s agi toit, 
il chercboit à s agiter encore. Ami^ mç- 
criai-je, cnti^ons plus avant, dussions-nous 
voir augmenter nos peines, ^avance dans ce 
lieu^ où jamais le soleil nVntra , et que leis 
vents n'agitèrent jamais. Jy vis la Jalousie ; 
son aspect étoil plus sambre que terrible : la 
Pâleur, la Tristesse, le Silence, Fentou- 
roieut; et les Ennuis voloient autour d elle. 
Elle souffla sur nou^^ elle nous mit la' m^in 
sui'le cœur, elle nous frappa sur la tète; çt 
nous ne vîmes, nous n imaginaires plus ijius 



lA 



Il4 l'S TEMPLE X)B 'CITIDSJ 

des monstres. Entrez plus avant y nous dit* 
elle, malheureux mortels;' allez trouver une 
déesse plus puissante que moi. Nous vîmes 
une affi'euse divinité à ta lueur des langues 
enflaminées des serpens qui siffloiënt sur sa 
tête; c^étoit la Fureur: Elle détacha un de 
ses serpens, et le jeta sur moi : je voulus le 
prendre; déjà , sans que je Feusse senti , il 
s'étoit glissé dans mon cœur. Je restai un 
moment comme stupide; mais, dès que le 
poison se fut répandu dansâmes veines, je 
crus être au milieu des enfers : mon âme fut 
embrasée; et^ dans sa violence, tout mon 
corps la contenoit â peine : j'étois si agité, 
qu Û me sembloit que je tournois sous le 
fouet des Furies. Nous nous abandonnâmes 
à nos transports; nous fîmes cent fois le 
toiu* de cet antre épouvantable : nous allions 
de la Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à 
la Jalousie : nous criions, Thémire! nous 
criions , Camille ! Si Thémire ou Camille 
étoient venues, nous les aurions déchirées 
de nos propres mains. 

Enfin nous trouvâmes la lumière du jour; 
elle nous parut importune , et nous regret- 
tâmes presque l'antre affreux que nous 
ations quitté. Nous tombâmes de lassitude ; 



IIXI&ttB GHAUt. ni 

et ce repos même noua parut insupportable. 
Nos yeux nous refusèrent des larmes, et 
notre cœur ne put plus former de soupirs. 

Je fus pourtant un moment tranquille : le 
soleil commençoit à verser sur moi ses doux 
pavots. O dieux! ce sommeil même devint 
cruel. J'y voyois des images plus terribles 
pour moi que les pâles ombres : je me réveil- 
lob à chaque instant sur une infidélité de 
Thémire; je la voyoîs.... Non,.je n'ose en- 
core le dire; et ce que j'imaginois seulement 
pendant la veille , je le trouvois réel dans 
les horreurs de cet alTreux sommeil. 

Il faudra donc, diç-je eu me levant , que 
je fîiie également les ténèbres et la lumière! 
Thémire, la cruelle Thémire m'agite comme 
les Fiuies. Qui Feût cru, que mou bonheur 
seroit de Foublier pour jamais ! 

Un accès de fureur me reprit. Ami, m'é- 
criai-je 9 lève-toi. Allons exterminer les trou- 
peaux qui paissent dans cette prairie : pour^ 
suivons ces bergers dont les amours soQt si 
paisibles. Mais non : je vois de. loin uq 
temple; c'est peut-être celui de l'Amour : 
'Allons le détruire , allons briser sa statue, et 
lui rendre nos fureurs redoutables. Nous 
Gourûsnes) et il semUoit qu^ Tardcur àa 



1l6 LETfiMl^LE DE'OirtDE. 

commettre tm drittq nous doimât des forces 
nouyelles : nous-^ttaTorsântes ies boisj les 
prés, les guérets; nous né fûmes pas anétés 
un instant : une colline s'élevoit en vain , 
nous y montâmes; nous entrâmes dans le 
temple; il iétoit consacré à Bacchus. Que la 
puissance des dieux est grande! notre fureur 
fat aussitôt calmée. Nous nous regardâmes , 
et nous vîmes avec surprbe le désôr^e où 
nous étions. 

Grand dieu, m'écriai-je, je te rends moins 
grâces d avoir apabé ma fureur apie de m'a* 
voir épargné un grand crime'! £t n'appra* 
chant de la pifêtresse : IV^us aommes aimes 
du dieu que vous servez j il vient de calmer 
les transports dont nous ^tons agités; à 
peine sommes-nous entrés dans ce lieu, qufi 
nous avons s^ti s^ favetir présente. Nous 
voulons lui faire un Sâfcriffice : daignei; Tof- 
"frirpoùr nèais,> divine prétresse. J'allai cHcf- 
cliéruiîe victime, et je rapportai^ âisps pîedi. 
' ' F^iadant cpie la prétresse se poéparoit à 
^ïéoS le coup mortel, Arisiée.pbnonçi 
ces paroles : Divin Bacchus, tu aimes avoir 
là joie s^ le visage des hçmme^ ; nos plaisirs 
sont un culte pour toi; et tu ne veux ètk 
'adoré <]ue parjes moit4B l^ plQ3 hemeiaw î 



Quelquefois tu égures doucement notre 
raison : mais, quand quelque divmité cruelle 
nous l'a ôtée , il n^ a que toi qui puisses 
nouis la rendre. . . 

La noire Jalousie tient rAmour sous sou 
esclavage ; m{iis tu lui àtes TeDapire qu elle 
prend sur nos cœurs , et tu la &is rentrer 
dans sa demeure af&euse. 

Après que le sacrifice fat fait , tout le peu- 
ple s'assembla autour de nous ; et je racon- 
tai à la prâtivase comment nous avions ét^ 
tourmentés dans la demeure de la Jalousie, 
Et tout à coup nous entendîmes un grand 
bruit et un mélange confus de voix et d'in- 
struments de musique. Nous sortîmes du 
temple , et nous vîmes arriver une troupe 
de Bacchantes qui firappoient la terre de 
leurs thyrses, criant à haute voix , E^ohé! 
Le vieux Silène suivoit , monté sur son âne : 
sa tête semblait chercher la terre; et, sitôt 
qu^on abandénnoit son corps j il se balan- 
çait comme par inesure* La tipupe avoit le 
visage bad>ouillé de lie» Pan paroissoit en- 
suite avec sa flûte, et les satyres entouroient 
leur roi. La joie régnait avec le désordre ; 
UQfe iSpJiie aimable mêloit ensembb les jeux , 
lesfaUkries, les* danses^ les chansons. Enfin 



Ii8 lE YEHPLE ,BB .9RID8 

je* vis Bacchos : il étott sut un char tratnrf 
par des tigres^ tel que le Gange le yit , au 
bout de 1 univers, portant partootia joie et 
la victoire. 

Âses côtés étoitla belle Ariane. Princesse, 
vous vous plaigniez encore de Tinfidélité de 
Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne 
et la plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. 
Si vous n'aviez pas cessé de pleurer, vous 
auriez rendu un dieu plus malheureux que 
vous, qui n'étiez qu'une mortelle. Il vous 
dit : Aimez-moi : Thésée fuit; oie vous sou- 
venez plus de son amour, oubliez jusquàsa 
perfidie : je vous rends immortelle pour vous 
aimer toujours. 

Je vis Bacchus descendre de son char; je 
vis descendre Ariane; elle entra dans le 
temple. Aimable dieu ! s'écria-t-eUe, restons 
dans ces lieux, et soupirons-y nos amours ; 
Élisons jouir ce doux climat dWe joie éter- 
nelle. C^est auprès de ces lieux que la reine 
des cœurs a posé son empire; que le dieu de 
la joie règne auprès d'elle, et augmente le 
bonheur de ces peuples déjà si fortunés. 

Pour moi, grand dieu! je sens déjà que 
je t*aime davantage. Quoi! tu pourrois quel- 
que jour me paroître encore plus aimable I Q 



sixîiHE CHANT.' I fQ 

n j a que les Immortels qui puissent aimer à 
l'excès, et aimer toujours davantage; il n^ 
a qu^eux qui obtiennent plus qu'ils n'espè- 
rent, et qui sont plus bornés quand ils dési- 
rent que quand ils jouissent. 

Tu seras ici mes étemelles amours. Dans 
le ciel , on n^est occupé que de sa gloire ; ce 
n'est que sur la terre et dans les lieux cham- 
pêtres que Ton sait aimer. Et pendant que 
cette troupe se livrera à une joie insensée y 
ma joie , mes soupirs , et mes krmes même ^ 
te rediront sans cesse mes amours. 

Le dieu sourit à Ariane; il la mena dans 
le sanctuaire. La joie s^empara de nos cœurs : 
nous sentîmes une émotion divine. Saisis 
des égarements de Silène et des transports 
des Bacchantes, nous prîmes un thyrse; et 
nous nous mêlâmes dans leis danses et dans 
les concerts. 



SEPTIÈME CHANT. 

j\ous quittai mes les lieux consacrés à Bac* 
chus : mais bientftt nous crûmes sentir que 
nos maux n^avoient été que suspendus. Il est 
vraî que nous n'avions point cette fureur 
qui nous avoit agités; mais la sombre trisr 
tessç ayoit saisi notre Ame , et nous étions 
dévorés de soupçons et d'inquiétudes. 

Il nous sembloit que les cruelles déesses 
ne nous avoient agités que pour nous faire 
pressentir des malheurs auxquels nous étions 
destinés. 

Quelquefois nous regrettions le temple 
de Bacchus; bientôt nous étions entraînes 
vers celui de Gnide : nous voulions voir 
Thémire et Camille, ces objets puissants de 
notre amour et de notre jalousie. 

Mais nous n'avions aucune de ces dou- 
ceurs que Ton a coutume de sentir lorsque , 
sur le point de revoir ce qu'on aime, Famé 
est déjà ravie , et semble goûter d avance 
tout le bonheur qu'elle se promet. 

Peut-être, dit Aristéc, que je trouverai le 
berger Lycas avec Camille ; que sais-je s'il 
ne lui parle pas dans ce moment ? O dieux J 
l'infidèle prend plaisir à Fentendre I 



LE TEMPLE DE GI7IDE. 121 

On disoit lautre jour, repris -jo, que 
Thyrsis, qui a tant aimé Thémire, devoit 
arriver à Grnide; il Fa aimée, sans doute 
qu'il Faimé encore : U Ëiudra que je dispute 
un cœur que je croyois tout à moi. 

L'autre jour, Lycas cfaantoit ma Camille : 
que j'étois insensé! j'étois rayi de 1 entendre 
louer. 

Je me souviens que Thjrsis porta à ma 
Tfaémire des fleurs nouvelles. Malheureux 
que je suis! elle les a mises sur son sein! 
C est uji présent de Thyrsis , disoit-elle. Ah I 
j'aurois dû les arracher et les fouler à meS' 
pieds. 

• n n'y a pas long-temps que j allai avec 
Camille faire à Vénus un sacriiSce de deux 
tourterelles : elles m^échappèrent, et s'envo- 
lèrent dans les airs. 

J^avois écrit sur des arbres mon nom avec 
celui de Thémire : j'avois écrit mes amours, 
je les lisois et relisois sans cesser un matin 
je les trouvai effacées. 

Camille, ne désespère point un malfhen^ 
réux qui t'aime : l'amour qu'on irrite peut 
avob tous les effets de la haine. 

Le premier Gnidien qui regardera ma 
Thémire 2 je le poursuivrai jusque dans le 
.1. II 



I2d{ LE TEMPLE DE GMDB. 

temple ; et je le puakai , fut-il £^iu p^eds de 
Vénus, 

Cependant nçus airîvimeSïprèsîcïç l-ai9tr^ 
sacré où la déesse rçnc) s^s, o^açleçu Ij^ peuple 
étoit comme les flpts dç la mei^ agitée : ceux- 
ci Venoient dWtendre , les autres aUoient 
db^rcheif leur réponse. 

Nous entrâmes dans la foule; je perdis 
l'heureux ArUtée : déjà il a^oit embrassé sa 
CamiUe ; et moi je cherchois encotce n^a Thé- 
miré. \ . 

Je la trouvai enfin. Je senfti^. ma jalpi^ie 
redoubler à sa yuç , je sentis renaître mes 
premières fureurs : mais elle me regarda, et 
je devins ti^anq^^lle. C^est ainsi que les dieux 
renvoient les Furies lorsqu elles sortent des 
enfers. 

O dieux! me dit-elle, que lu m^s coûté 
de larookesl T^pis foi]», le sbleil a parcouru sa 
carrière*, ]» çfc^jgupis ds t'ayoir pprdu ppui 
jamais» Cjette parole me fait treuabler. J'ai 
été consulter l'oracle. Jç D,'ai poLoyt. demandé 
si tu m'aimoîsj béla^I je jxe youloià que sa- 
voir si tu yivois; encove, Véni^s vient de me 
répondre que tu mi'aUnesjoujouFS^ 

Excuse, lui dis-j^e, ul) in£>r<iuiié qui t au- 
roit h^e^ si so;q âip^ eA etoit capable* I^es 



SEPTIÈME CHAKt. 123 

diei^Z; dans les mains desquels je sais , peu 
yent me Ëiire perdre la raison: ces dieux , 
Thémire , ne peuvent pas m'ôter mon 
amour, 

La cruelle Jalousie m'a agité, comme dans 
le Tartare on tourmente les ombres crimi- 
nelles. J'en tire cet avantage , que je sens 
mieux le bonheur qu'il y a d'être aimé de toi 
^près laflreuse situation où m'a mis k 
crainte de te perdre. 

Viens donc avec moi , viens dans ce bois 
solitaire : il faut qu'à force d'aimer j'expie 
les crimes que j'ai faits. C'est un grand 
crime, Thémire, de te croire infidèle. 

Jamais bs bois de l'Elysée^ que les dieux 
ont faits exprès pour la tranquillité des om- 
bres qu'ils chérissent; jamais les forêts de 
Dodone , qui parlent aux humains de leur 
félicité future ; ni les jardins des Hespérides , 
dont les arbres se courbent sous le poids de 
l'or qui compose leurs firuits, ne furent plus 
charmants- (ps ce bocage enchanté, par la 
présen^&de Thémke. 

Je me s^^uviens qu'un satyre, qui smvoit 
une nymphe* qui fiiyoit toij^t éplorée, nous 
vit, et s'cop^ta. Heureux amants! s'écria-t^il, 
vos yeux Suivent 3'entendre et se répondre: 



1^4 LE-TEMPLE DE GNIDE, 

VOS soupirs sont payés par des soupirs : maïs 
moi je passe ma vie sur les traces dWe ber- 
gère farouche , malheureux pendant que je 
la poursuis, plus malheureux encore lorsque 
je Tai atteinte. 

Une jeune nymphe , seule dans ce bois , 
tious aperçut et soupira. Non , dit-elle , ce 
n'est que pour augmenter mes tourments 
que le cruel Amour me fait voir un amant 
si tendre. 

Nous trouvà,mes Apollon assis auprès 
d une fontaine : il avoit suivi Diane , qu^un 
daim timide àvoit menée dans ces bois. Je le 
reconnus à ses blonds cheveux, et à la troupe 
immortelle qui étoit autour de lui. 11 accor- 
doit sa lyre : elle attnre les rochers ; les arbres 
la suivent; les lions restent immobiles. Mais 
nous entrâmes plus ayant dans les forêts , 
appelés en vain par cette divine harmonie. 

Où croyez-vous que je trouvai l'Amour? 
Je le trouvai sur les lèvres de Thémire; je le 
trouvai ensuite sur son sein : il s étoit sauvé 
à ses pieds; je l'y trouvai encore : il se cacha 
sous ses genoux; je le sujvis; et je l'aurois 
toujours suivi, si Thémire tout en pleurs, 
Thémire irritée , ne m'eût arrêté. îl étoit à 
sa dernière retraite ; elle est si charmante, 



fjp!ïL ne sauroit la quitter. C'est ainsi qu^une 
tendre Êtuvette, que la crainte et lamoiir 
retiennent sur ses petits, reste immobile 
sous la main avide qui s^approche, et ne 
peut consentir à les abandonner. 

Malheureux que je suisi Thémire écouta 
mes plaintes, et eUe n*en fut point attendrie : 
elle entendit mes prières , et elle devint plus 
sévère. Enfin je fus téméraire : elle s'indigna; 
je tremblai : elle me parut fâchée ; je pleurai: 
elle me rebuta ; je tpmbai , et je sentis que 
mes soupirs alloient être mes derniers sou- 
pirs y si Thémire n avoit mis la main sur mon 
cœur, et ny eût rappelé la vie. 

Non , dit-elle , je ne suis pas si cruelle que 
toi ^ car je n'ai jamais voulu te faire mourir , 
et tu veux m'entrainer dans la nuit du tom< 
beau. Ouvre ces yeux mourants, si tu ne 
veux que les miens se ferment pour jamais. 

EUe m'embrassa : je reçus ma grâce, 
hélas! sans espérancQ de devenir coupable^ 



Comme la |nèoe siÛTante m*a paru être du même an* 
lear , f ai cru devoir la traduire et la mettre id. 



11^. 



CËPHISE ET L'AMOUR. 

Un jottf que j'errws dans les bois xKdalîe 
avec la jeune Céphîse , je trouvai î'Amour 
(jui dormoit couché sur des fleurs , et cou- 
vert par quelques branches de myrte qui ce- 
doient doucement aux halemes des zéphir^. 
Les Jeux et les Ris, qui le suivent toujours, 
étoietit allés folâtrer loin de lui : il étoit seuL 
Javois TAmout en mon pouvoir : son arc el 
îbn carquois étoient à ses c6tës; et, si j'avois 
voulu, j'auTôis volé les armes de FAmour'. 
Céphise prit Tare du plus grand des dieux : 
elle y mit un trait sans que je m'en aper- 
çusse j et le lança contre moi. Je lui dis en 
souriant : Prends-en un second; faîs-moi 
une autre blessure , celle-d «st trop 'douce. 
Elle voulu t'aju^eriin autise trait; ii lui tomba 
sur le pied, et elle criadoucement :'c'étoit le 
Irait le plus pesant qui fi\t dans le carquois 
de l'Amour, Elle le reprit, le fit voler, il me 
frappa, je me baissai. Ah! Céphise, tu veux 
donc me faire mourir! Elle s'approcha de 
r^mour.Il dort profondément, dit-elle; il 
s est fatigué à lancer ses traits. Il faut cueil- 
lir des fleurs pour lui lier les pieds «t les 



CSPHISB ET L'amour. ^ 127 

mains* Âh I je n'y puis consentir; car il noua 
a toujours fayorisés. Je va» donc, dit-elle, 
prendre ses armes , et lui tirer une flèche de 
toute ma force. Mais ilse réveillera, lui dis- je. 
Eh bienl qu'il se réveille t que pourra- t-il 
faire que nous blesser davantage ? Non , non ; 
laissons-le dormir ; nous testerons auprès de 
lui, et nous en serions plus enflamMés^ 

Céphise prit alof s d^s feuilles de myrte et 
de roses. Je veux , dit-elle , en couvrir l'A- 
mour. Les Jeux et les Ris le chercheront, et 
ne pourront plus le trouver. Elle les jeta sur 
lui, et elle rioit de voir le petit dieu prelsque 
enseveli. Mais àr quoi m'amusé-je? dit-elle. : 
il faut lui couper les ailes, afin quil n'y ait 
plus sur la terre d hommes volages ; car ce 
dieu va de cœur en cœuf , et porte partout 
l'inconstance. Elle prit ses ciseaux , s'assit j 
et, tenant d une main le bout des ailes dorées 
de FÀmour, je sentis mon cœur frappé de 
crainte* Arrête , Céphise 1 Elle ne m'enten- 
dit pas. Elle coupa le sommet des ailes de 
l'Amour, laissa ses ciseaux, et s'enfuit. 

Lorsqu'il se fat réveillé, il voulut voler, 
et il sentit un poids qu'il ne connoissoit pas. 
n vit sur les fleurs le bout de ses ailes ; il se 



128 GÉPHI8E ET L*âMOXJR. 

mit à ipleurer. Jupiter, qui 1 aperçut du haut 
àz rOlympe j lui envoya un nuage qui le 
porta dans le palais daGnide , et le posa sur 
le sein de Vénus. Ma mère, dit-il, je battois 
de mes ailes sur votre sein: on me les a cou- 
pées : que vais-jc devenir? Mon_fils, dit la 
belle Gypris. , ne pleurez point ; restez sur 
mon 3ein, ne bougez pas; la chaleur va les 
faire, renaître. Ne voyez -vous pas qu'elles 
sont plus grandes? Embrassez -moi : elles 
croissent; vous les aurez bientôtcomme vous 
les aviez ; j^en vols déjà le sommet qui se 
dore : dans un moment.... G^est assez ;vo^ 
lez^ volez, mon fils. Oui, dit-il, je vais me 
hasarder. Il s envola; il se reposa auprès de 
Vénus , et revint d abord sur son sein. Il re-. 
prit Tessor ; il alla se reposer un peu plus 
loin, et revint encore sur le sein de Vénus. 
Il l'embrassa ; elle lui sourit : il Fembriissa 
encore , et badina avec elle ; et enfin il s'é- 
leva dans les airs, d'où il règne sur toût&Ja 
oature. 

L'Amour, pour se venger de Céphise, Ta 
rendue la plus volage de toutes les belles; il 
la &it brûler chaque jour d^une nouvelle 
flamme. Elle ma oimé^ elle a aimé Daphnis, 



r 



CÉPHISS ET L^MOUR. 12J 

et elle aime aajourd^huiCIéon. Cruel Amour, 
cest moi que vous punissez I Je veux bien 
porter la peine de son crime : mais n auriez- 
yous point 4'autres tourments à me &ir« 
souflQnr? 



INVOCATION AUX MUSES.', 

Vierge du mont Pierîe * , entendez-vous 
le nom que je vous donne? inspirez-moi. Je 
eours une longue carrière; je suis accablé de 

i — — — — — - Mil ■■■■»■■■ ■■ ■■■■—■ ll»^ I ■■ ■ ■ ■ II» ■■ I ^ I I ■ I Ml».^ ■ ■ ■ ^ 

' Celte pièce se trouve dans un Mémoire liîstari(pie 
aur la vie et les ouvrac^es de Jacob Vernetj impriiné à 
Genève en l'JQO. 

L'intentjon de Montesquieu ëtoit de placer à la tète 
du second volume de V Esprit des Lois * une Invocation 
aux Muses : il l'avoit même déjà envoyée & Jacob Vernety 
ministre de Téglise de Genève , qui sëtoit chargé de re- 
voir les épreuves de l'ouvrage. 

Vemet trouva le morceau charmant , mais déplace 
dans YEsprit des Lois : il pria Montesquieu de le sup- 
primer. 

L'auteur n^ consentit pas d'abord ; il répondit : <i A 
K l'égard de l'Invocation aux Muses, elle a contre elle 
c( que c'est une chose singulière dans cet ouvrage , et 
(( qu'on n'a point encore faite : mais, quand une chose sin- 
« gulière est bonne en elle-même, il ne fautpasula rejeter 
« pour la sin^larité , qui devient elle-même une raison 
« de succès ; et il n'y a point d'ouvrage où il faille plus 
« songer & délasser le lecteur que dans celui-ci , à cause 
« de la longueur et de la pesanteur des matières. » 

Cependant, quinze jours après, Montesquieu changea 
d'opinion , et il écrivit à son éditeur : « J'ai été long- 

"' Ce second volume commence aa livre XX dans Té^ 
dBtion de Genève, qui parut, en 1 748 , chez Barillot 



IWVOCATION AUX MUSES. l3l 

tristesse et d'ennui. Mettez dans mon ëisprît 
ce charme et cette douceur que je sehtots 
autrefois, et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes 
jamais si divines que quand vous menez à la 
sagesse et à la vérité par le plaisir. 

Mais 5 si vous ne voulez point adoucir la 
rigueur de mes travaux, cachez le travail 
même : faites quon soit instruit, et que je 
n'enseigne pas j que je réfléchisse, et que je 
paroisse sentir; et, lorsque j'annoncerai des 
choses nouvelles, faites qu^on croie que je 
ne savois rien , et que vous m avez tout dit. 

Quand les eaux de votre fontaine sortent 
du rocher que vous aimez , elles ne montent 
point dans les airs pour retomber; elles cou- 
lent dans la prairie : elles font vos délices, 
parce qu'elles font les délices des bergers. 

Muses charmantes, si vous portez sur moi 
1 , . , — ■ - - 

«temps incertain, monsieur, au sujet de YInvocation ^ 
« entre un de mes amis qui vouloit qu'on la laissât, et 
(( vous qui vouliez qu'on 1 otât. Je me range à votre 
<c avis , et bien fermement , et vous prie de ne la pat 
a mettre. » 

{Note des éditeurs de Védition de 1 796, 5 vol iri-H.) 

* : Karrate , puells 

fierides ; prosit mihi vos dixisse puellaa. 

Juv. Sat. IV, V. 35 et 36, 



l3â INVOCATION AUX MUS£S. 

an seul de vos regards, tout le inonde lifa 
mon ouvrage 9 et ce qui ne sauroit être un ' 
amusement sera un plaisir^ 

Divines Muses, j,e sens que vous m'inspi- 
rez, non pas ce quon cliante à Ten;tpé sur 
les chalumeaux y ou ce qu'on répète à Délos 
sur la Ijre : vous voulez que ]e parle à la rai- 
son > elle est le plus par&it, le plus noUe et 
le plus exquis de nos sen^* 



POESIES. 



PORTRAIT 

DE HADAUE 

LA DUCHESSE DE MIREPOIX.' 

La beaotë qae je chante ignore cei appas. 
Mortels qpj la voyez, ditea-lui «ju'elle est belle, 

lïaïTe, simple, naturelle, 

Et timide sans embarras. 

Telle est la jacinthe nouvelle ; 

Sa tête ne s'élève pas 

Sur les ûsnx» qpl sont autour d'elle i 

Sans se montrer, sans se cadier, 

Elle se plaît dans la prairie' ;- 

Elle y pouiroit finir sa vie. 

Si Tœil ne venoit l'y chercher. 

MiBEPOix reçut en patt'ag^, 
La candeur , la douceur , la pàx ; 
Et ce' sont, entre nâUe attraits. 
Ceux dont elle veut faire usage. 
Pour altérer la dpucetir de ses traits, 
Le fier dédain n'osa jamais 
Se Êdre voir siir son. visagjet; 
Son esprit a cette chaleur. 
Du soleil qui commence h naître jl 
L'Hymen petd parler 'de son cœur. 
L'Amour pourroit le wéconooitre. ^ 

l. 19 



l34 PO]SSIES« 

ADIEUX A GÊNES', 

EN 1728. 

Adieu, Gènes détestable; 
Adieu, séjour de Plutus : 
Si le ciel m'est Êivorable, 
Je ne vous reverrai plus. 

Adieu, bourgeois et Dob!ess« 
Qui n'a pour toutes v^tus 
Qu'une inutile riohesse : 
Je ne vous reveirai plus. 

Adieu , superbe palais 

Où Tennui , par prëférenoe , 

■■ " ■ ■ ^ ' I ■ ■■■ i "^^^^™ I ■■ 

' Cette pièce avoit été donnée par Montesquieu à un 
de ses amis , à condition de ne la point £ûre voir, disant 
que c'étoit une plaisanterie faite dans un moment d'hu- 
meur, d'autant qu'il ne s*étoit jamais piqué d'être poète. 
Il la fit étant emb^qué pour partir de Gènes, Itù. il di« 
soit s^étre beaucoup enmiyq, paice qif'il n'y avoit formé 
aucune liaison , ni trouvé aucyo de ces empressements 
qu'on lui avoit marqua partout, a jUeurs en Italie. Il faut 
qua les Génois se soient bien civilisés -depuis, et aient 
beaucoup changé de méthoi^le daqs l'accueil qu'ils fi>nt 
BOX étrangers ; ou bien l'ennui fit que l'auteur voulut se 
divertir par cette petite satirç , qui ne sauroit être prise 
pour une chose sérieuse, ni comme i&a jugement de ce 
vovagenr éclairé. , „ , 



POÉSIES. i35 

A choisi sa résidenee : 

Ifi TOUS quitte pour jamâî^ 

Là le magistrat qaerelle , 
Et veut chasser les amantf , 
Et se plaint que sa chandella 
Brûle depuis trop long-texnpai 

Le vieux uoble , quel délice ! 
Voit son page à demi uu, 
Et jouit d'une avarice 
Qui lui £ut montrer le eu. 

Vous entendez d'un Jocrisic 
Qui ne dort ni nuit ni jour , 
Qu'il a gagné la jaunisse 
Par Tezcès de son amour. 

Mais un rent plus favorable 
A mes yœux vient se prêter. 
Il n'est rien de comparable 
Au plabir de vous quitter^ 

MADRIGAL 

A DEUX SOEUKS QUI LUX DEMANDOIEIll 
tJlVE CHAKSOIT. 

Vous êtes belle, et votre sœur est bellej 
81 j'eusse été Paris , mon choix eût été doux a 
La pomme auroit été pour vous , 
Mais mon cœur eût été pour elle. 



l36 POiSsiES. 



wvv¥t*'^'*':v\v%Mitnnnnnnn/%MKyi/v%%mvwt/* i miyvv*iy»9ivytfti^wyyyutiytlt^ 



CHANSON. 

IN ons n'ayons pour philosophie 
Que Tamour de la liberté. 
Plaisir, doucenis sans flatterie, 

Volupté., 
Portek àaps cette oompa^itf 

La gaité. 

lie iQocher qui -prévoit Torage 
Craint encor quand le port est boâ. 
Éternisons du badinage 

La saison i 
Oa manque , à force d'être sage , 

De raison. 

Le fier Caton, quand il se perce, 
Se livre à ses noires fiilieurs : 
Anacréon , qui &it commerce 

De douceurs, 
Attend le trépas et se berce 

Sur des fleuss. 

Que chacun boive à sa conquête. 
ICe vous en ££chez pas , époux ; 
Le sort que Ia*nuît itns Apprête 

Est plus Hou : 
Mais vos femmes, dans cette ftoy 
• Sont à noos. 



PoisiES. i3y 

CHANSON. 

Am OUB , après mainte Tictoire, 
Croyant régner seul dans le« cieniXi 
AUoit bravant les autres dieux, 
ypntant son triomphe et 'sa gloire. 

Eux, à la fin, qui se lassèrent 
De voir l'insolente Êiçon 
De ce tant superbe garçon , 
Du ciel, par dépit, le diassèrent, 

Banni du ciel , il vole en terre , 
Bien résolu de se venger. 
Dans vos yeux il vint se loger, 
Pour, de là &ire aux dieux la guerre. 

Mais ces yeux d'étrange nature 
L'ont si doucement retenu, 
Qu'il ne s'est depuis souvenu 
Du ciel des dieux, ni de l'injuie. 

ÉPITAPHE I)E MONTESQUIEU. 

■L'aigib a disparu. .... Montesquieu 
Du haut de la double GoUine , 
Revole pour jamais au lieu- 
De soi^ idmiortelle origîue. 
Qui de la r^on divine 
Reconnoitra mieux le chemin * 



l38 POESIES. 

Que le merveilleux écrivaiD 
Qui , sur les ailes du Génie ^ 
Une plujne d'or à la main, 
L« parcourut toute sa vi* ? 



PlBOV. 



I 

SONNET 

DE M. LE GBEV. ADÀMI , SÉNATEUH FLOllENTIN , 

SUR LA MORT DE MONTESQUIEU. 

liLUSTBB genioi che si largo Eam< 
Di sdenza socratica spargeati, 
E or splendi cinto dell' etenio lama 
Che deir util sudore in premio avestl 

Tu délia dotta mente i vaDjaiergaaii 
Ai fonti del volubile costume. 
Del dritto ai sacri arcani , e dietti a ^e>li 
Ecclesi voli il tuo saper le piume. 

Tu la Dorma segnasti onde in più forte 
La civile amistà nodo si stringa , 
Il più gran bene dell' umana sorte: 

TiùV:. . Ma ^al di ritrarti ebbi lusûiga ! 
Scan r opre tue fuor del potec di morte , 
Ht vi è dii meglio ti oolori o|»înfi. 







DIALOGUE 

DE 

SYLLA ET D'EUCRATE. 

Quelques jours après que Sylla se fut dé- 
mis de la dictature 9 j'appris cpie la réputa- 
tion que j^avois parmi les philosophes lui 
faisoit souhaiter de me voir. Il étoit à sa 
ntaison de Tibur, où il jouissoit des pre- 
miers moments tranquilles de sa vie. Je ne 
sentis point défaut lui le désordre où nous 
jette ordinairement la présence des grands 
hommes. Et dès que nous fumes seuls? 
SyIiLà, lui dis- je, tous vous êtes donc mis 
vous-même dans cet état de médiocrité qui 
afflige presque tous les humains? Vous avez 
renoncé à cet empire naturel que votre 
gloire et vos vertus vous donnoient sur tous 
les honunes? La fortune semble être gênée 
de ne pouvoir plus vous élever aux hon- 
neurs. 

EucRATE, me dit-îl, si je ne suis plus en 
spectacle à ruuivers, c^est la faute des choses 
humaines qui ont des bornes, et non pas la 



l40 DIALOGUE 

mienne. «Tai cru avoir rempli ma, destinée 
dès que je n^af plus eu à &ir« de grandes 
choses. Je n'étois point fait pour gouverner 
tranquillement un peuple esclave * . Taime 
à remporter des victoires, à fonder ou dé- 
truire des états, à &ire des ligues, à punir 
un usurpateur : mais pour ces minces dé- 
tails du gouvernement où les génies mé- 
diocres ont tant d'avantages, cette lente 
exécution des lois, cette discipline d'une mir 
lice tranquille, mon âme ne sauroit s'en oc- 
cuper. 

Il est singulier, hii dis-jc, que vous ayez 
porté tant de délicatesse dans l'ambition. 
Nous avons bien vu de grands hommes peu 
touchés du vain éclat et de la pompe qui en- 
tourent ceux qui gouvernent : mais il y eu 
a bien peu qui n'aient été sensibles au plai- 
sir de gouverner, et de faire rendre à leurs 
fantaisies le respect qui n'est dû qu'aux 
lois, 

Ermoi^ me dit-il, Eucrate, je n'ai jamais 
été si peu content que lorsque je me suis 
vu maître absolu dans Rome; que j'ai re- 

' Le manuscrit porte : Conunte ces rois à qui la vile 
db^issance de leurs sujets n« laisse aucuns vert tu 



0£ SYLLi. ET D EUCRATE* l4l 

gardé autour de mol , et que je n'ai trouvé 
ni rivaux ni ennemis. 

J^ai cru quW diroit quelque jour que je 
n^ayeis châtié que des esclaves. Veux- lu, 
me suis-je dit, que dans ta patrie il n y ait 
plus d'hommes qui puissent être touchés de 
ta gloire? Et, puisque tu établis la tyrannie, 
ne vois-tu pas, bien qu'il n'y aura point après 
toi de prince si lâche que la flatterie ne t'é- 
gale , et ne pare de ton nom , de tes titres, et 
de tes vertus même? 

Seigneur, vous changez toutes mes idée». 
De la ËLçon dont je vous vois agi^ir , je croyois 
que vous avieZi de l'ambition , mais aucun, 
amour pour la gloire : je voyois bien que 
votre âme étoit haute; mais je ne soupçon- 
nois pas qu'elle fût grande : tout, dans votro 
vie , .sembloit me montrer un homme dé-« 
voré du désir de commander, et qui, plein; 
des plus fu^e3tes passions * , se çhargeois. 
avec plaisii: de la honte, des remords, et do 
la basses3e même, attachés à la tyrannie.. 
Car cE^fin, vous avez tout sacrifié à votre 
puissance; vous. V0U3 êtes rendu redoutable 
à tous les Romains: vous avez exercé sani^ 

< Variant»^ : Pour satyaire à cette idëa . 



l4a DIALOGUE 

pitié les fonctions de là plus tettible magis- 
trature qui fut jamais. Le sénat n-e vit qu'eri 
tremblant un défenseur si impitoyable. 
Quelqu'un yous dit : Sylla, jusqu'à quand 
répandras -tu le sang romain? Veux-tu né 
commander quà des murailles? Pour lors 
vous publiâtes ces 'tables qui décidèrent de 
la vie et de la mort de chaque citoyen. 

Et c'est tout le sang que j ai versé qui 
m'a mis en état de faire la plus grande de. 
toutes mes actions. Si j'avois gouverné les 
Romains avec douceur, quelle merveille que 
l'ennui, que le dégoût , qu'un caprice, m'eus- 
sent £iit quitter le gouvernement? Mais je 
me suis démis de la dictature dans le temps 
qu'il n'y avoit pas un seul liomme dans l'u- 
nivers qui ne crût que la dictature étoit mon 
seul asile. J'ai paru devant les Romains , ci- 
toyen au milieu de mes concitoyens ; et j'ai 
osé leur dire : Je suis prêt à rendre compte 
de tout le sang que j'ai versé pour la répu- 
blique; je répondrai à tous ceux qui vien- 
dront me demander leur père, leur fils, ou 
leur frère. Tous les Romains se son tus de- 
vant moi. 

Cette belle action dont vous me parlez 



DE SYLLA ET D^BUCRATB. l43 

me paroît bien ixipnideiite. Il est vrai qUQ 
vous a^ez eu pour vous le nouvel étonne- 
ment 3ans lequel vous ayez mis les Ro- 
maine. Mais comment osâtes-vous leur par- 
ler de vous justifier , et prendre pour juges des 
gens qui vous dévoient tant de vengeances? 
Quand toutes vos actions n'auroient été 
que sévères pendant que vous étiez le maître^ 
elles devenoient des crimes âfireux dès que 
vous ne letiez plus. 

Vous appelez des j'imes, me dit-il, ca 
qui a Élit le salut de la république. Vouliez' 
;^ous que je visse tranquillement des séna- 
teurs trahir le sénat pour ce peuple qui , s'i- 
maginant que la liberté doit être aussi 
extrême que le peut être Tesclavage, cher* 
choit à abolir la magistrature même ! 

Le peuple, gêné par les lois et par la gra- 
vité du sénat j a toujours travaillé à renvers 
ser Fun et l'autre. Mais celui qui est assez 
ambitieu3P pour le servir contre le sénat et 
les lois, le fut toujours assez pour devenir 
son maître. C^sst ainsi que nous avons vu fi- 
nir tant de républiques dans la Grèce et 
dans l'Italie. 

Pour prévenir un pareil malheur, le sé- 
nat à toujours été obligé id'occuper à la 



l44 StAtOGUB 

guerre ce peuple Indocile. Il a été forcé, mal- 
gré lui , à ravager la terre ^ et à soumettre 
tant de nations dont l'obéissance nous pèse. 
A présent que Funivers n'a plus a ennemis à 
nous donner ; quel seroit le destin de la ré- 
publique?Et, sans. moi , le sénat auroit-il pu 
empêcher que le peuple, dans sa fiireur 
aveugle pour la liberté, ne se livrât lui- 
même à Marins, ou au premier tyran qui lui 
auroit fait espérer Findépendance? 

'. Les dieux , qui ont donné à la plupart des 
hommes une lâche ambition , ont attaché à 
la liberté presque autant de malheurs qu^â 
la servitude. Mais, quel que doive être le 
prix de cette noble liberté, il faut bien le 
payer aux dieux. 

La mer engloutit les vaisseaux, elle sub- 
merge des pays entiers; et elle est pourtant 
utile aux humains. 

La postérité ju,gera ce que Rome n'a pas 
encore osé examiner : elle trouvera peut- 
être que je nai pas versé assez de sang, et 
que tous les partisans de. Marins, n'ont pos 
été proscrits. 

hé Êiut que je Uavoue; Syjla, vous m'é- 
tonnez. Quoi! c^est pour le bien de votre 



DE SYLLA ET IT^EUCRATE. 1^5 

patrie que vous avez veisé tant de sang'! ei 
vous avez eu de Fattachemei^t pour elle'] 

£uGiLATi&9 ine 4itHii, ;}e u-^^us jaxuav^fcet 
am^^iur doBÛuant pour la patrie do^t .nous 
trouvons taiU d'exemples dans les premi,fic& 
teii^ de la république ^ et j'aime autant 
CQ]^waL ^1 porte laUamme et le fer jus^ 
(ffH&i^ murailles 4e sa ville ingrate,. qui J^it 
repanjir chaque.citoyen de lai&ont q^e lui 
^:Sàit'Chà(fii» citoyen, que celui ^i chassa 
les ôauloifi du Capitole. 

Je; ièe< me suis jankais piqué d^étre resdaii!;e 
lâ ridolâtr&de/la société de mçs pareils : c| 
cotamour tant.vanté ' est uQe,pas$ion.trop 
populaire pour être compatible avecla baur 
leur de mon âme* Je me sui^ uniquement 
fi^indiût.par.mesiréflesions^^.et suilout par 
le-m!éfiris que fai eu, pour les hommes. On 
peut juger, par la manière dont j^ai traité le 
seul, grand peuple.de Funivers, deir^epQçès de 
ce Qiéps'is pour, tous lesauti:es. 

J'ai .^ani qu'étant mu* la ten«, jl £ilh>it.^(ue 
fy &sse:Uhr<e..Si;j'éJ^oîsné>che^les. barbare 
fawçiis moiias<4l^cbé & ^vutjper le U'6n« 
pour ce«wa&4igr 4pe fKwr ne p^isi obéir. H^ 

> Le manuscrit porte : Pour b polid^pie» 
î. i3 



l46 DIAIOGUB 

4a^s une r^publicpe, fsà obtenu la gloire 
des conquérants en ne cherchant que celle 
des hommes libres. . « 

Lorsqu avec mes soldats je suîsentré dans 
Rome 9 je ne respirois ni la fureur ni la yen^ 
geance. J ai jugé sans haine, mais aussi sans 
pitié 9 les Romains étonnés. Vous étiez li- 
bres, aî-je dît ; et vous voulez vivre esclavesl 
Non. Alaîs mourez , et vous aurez l'avan- 
tage de mourir citoyens d'une ville libre. 
, J'ai cru qu^ôter la liberté à une ville dont 
f étois citoyen étoit le plus grand des crimes.- 
l'ai puni ce crime -là; et je ne me suis point 
embarrassé si je serois le bon ou le mauvais 
génie de la république. Cependant le gou- 
vernement de nos pères a été rétabli y le 
peuple a expié tous les afironts qu'il avoit 
faits aux nobles : la crainte a suspendu les' 
jalousies; et Rome n'a jamais été si tran% 
quille. . i 

Vous voilà instruit de ce qui m'a déter- 
miné à toutes les sanglantes tragédies que 
vous ayez vues. Si j'avois vécu dans ces 
jours heureux de la république où les ci- 
toyeiis, tranquilles dans leurs maisons j 
x:endoient aux dieux une âme libre, vous 
m'auriez vu passer ma vie dans cette retraite 



"H 



DE STLIA ST b*EtrCRATS, t^J 

mie je n^ai obtenue cpe par tant de sang et 
de sueur. 

Seigneur, lui dis-je, il est heureuse qu^ 
le ciel ait épargné au genre humain le nom- 
bre des hommes tels que yous. Nés pour la 
médiocrité, nous sommes accablés par le& 
esprits sublimes. Pour qu^un homme soit au- 
dessus de rhumanité, il en coûte trop cher 
à tous les autres* 

Vous ayez regardé Tambition des héros 
comme une passion commune , et vous n'a- 
vez fait cas que de Tambition qui raisonne. 
Le désir insatiable de dominer, que vous 
avez trouvé dans le cœur de quelques ci-» 
tojens, vous a fait prendre la résolution 
d'être un homme extraordinaire : Famour 
de' votre liberté vous a fait prendre celle 
d'être terrible et cruel. Qui diroit qu* un hé- 
roïsme de principe eût été plus funeste qu'un 
héroïsme dHmpétuosité? Mais si, pour vous 
empêcher d'être esclave , il vous a fallu usur- 
per la dictature, comment av^z-vous osé la 
rendre? le peuple romain, dites -vous, vous 
a vu désarmé, et n'a point attenté sur votre 
vie. C'est un danger auquel vous avez 
échappé; un plus grand danger peat vou| 



itteû^dre» U peut yous amyer de iroir ^çt- 
que jour un grand criminel jouir de totrcj; 
modération, et vous confondre dans la foub 
â^tm peuple soumis. 

J'u un nom , m/e dit - il, et U me ev^ 
pour ma sûreté et celle du peuple romain* 
Ce ROJQA arrête toutes les entreprises; et l\ 
v!y a, point d'apbition qui n en soit épou- 
vantée. Scylla respire; et son génie estplus 
puissant que celui de tous les Romainsu Sjlla 
a autour de^ lui Chéronnée, Orchomène et 
Signon:. Sylla a donné à cfaaqiip famille de 
Rome un exemple domestique et terribbt 
chaque Romain mkura toujours devant les 
yeux^ et) dans ses songes méme^ je lui ap* 
paroîtrai couvert de sang ; il croira voir lc0 
funestes tables , et lire son nom à la tête des 
proscrits» On murmure en secreticontre mfi» 
lois; mais dles ne seront pas effacées par 
des flots même de sang romain. Ne sui^-je 
pas au milieu de Rome? Vous trouverez en^ 
core chez moi le. javelot qiie j'a^aislO.iidbiO' 
mène y et le bouclier que je port^ sur les 
murailles d'Athènes. Parce que je zi!aipoint 
de lideors, en suis -je moins Syï^? Jai 
pp^/r pp^iie sénat av*ec la justice et Iqs lois.; 



DE SYLLA <ï ff'^trC&ATB. ^49 

!e sénat a pour lui mcm génie y ma fdrtimd 
et ma gloire. 

yxv&uE j lui dis-je , que , quand on a unt 
fois fait tremhler quelqu^un y on conserve 
presque toujours quelque ehose de Tayan* 
lage qu'on a pris. 

Sans dottfe^ me dît- E, j ai étonné les 
hommes ; et c'c^ beaucoup ' . Repasseï 
dans votre mémoire l'histoire de ma vie, 
vous verrez que j'ai tout tiré de ce principe , 
et qu'il a été Fâme de toutes mes actions^ 
Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Ma* 
nus : je fus indigné de voir un homme sans 
nom y fier de la bassesse de sa naissance, en- 
treprendre de ramener les premières Êimilles 
de Rome dans la foule du peuple; et, dans 
Cette situation, je portois tout le poids d'une 
grande âme. J'étois jeune, et je me résolus 
de me mettre en état de demander compte a 
Marins de ses mépris. Pour cela, je Fatta- 
quai avec ses propres armes, c'est-à-dire , 
par des victoires contre les ennemis de la 
république. 

Lorsque, par le caprice du sort, je fus 

I - ' «, Il I I ■!■ T ■ - - — ■ 

* VarUnte : Ûela me suffit 



l5o DIALOGUE 

obUgë de sortir de Rome, je me conduisis de 
même : j'allai faire la guerre à Mitbridate; et 
ie crus détruire Marius à force de vaijicre 
Tennemi de Marius, Pendant que je laissai 
ce Romain jouir de son pouvoir sur la popu- 
lace, je multipliois ses mortifications; et je 
le forçois tous les jours d'aller au Capitole 
rendre grâces aux dieux des succès dont je 
désesparois. Je lui faisois une guerre de ré- 
putation!, plus cruelle cent fois que celle 
que mes légions faisoient au roi barbare. U 
ne sortoit pas un seul mot de ma bouche qui 
ne marquât mon audace; et mes moindre^ 
actions, toujours superbes, étoient pour 
IVIarius de funestes présages. Enfin Mithri-"^ 
date demanda la paix : les conditions étoient 
raisonnables; et si Rome avoit été tran- 
quille, ou si sa fortune n avoit pas été chan- 
celante, je les aurois acceptées. Mais le 
mauvais état de mes affaires m'obligea de les 
rendre plus dures ; j'exigeai qu'd détruisît 
sa flotte, et qu'il rendît aux rois ses voisins 
tous les états dont il les avoit dépouillés. Je 
te laisse, lui dis-je, le royaume de tes pères, 
à toi qui devrois me remercier de ce que je 
te laisse la main avec laquelle tu as signé 
l' ordre de faire mourir en un jour cent mille 



DE STLLA ET D EUGRITB. iSl 

Uomains. Mithridate resta immobile; et Ma-*, 
^1115, au milieu de Rome, en trembla. 

Cette même audace qui m'a si bien servi 
Contre Mithridate, contre Marina, contro 
6on fils , contre Thélésinus , contre le peu*' 
pie j qui a soutenu toute ma dictature , a 
aussi défendu ma vie le jour que je l'ai quit- 
tée; et ce jour assure ma liberté pour jamais. 

Seigneur , lui dis- je , Marins. raisonnoit 
comme vous , lorsque , couvert du sang de 
«es ennemis et de celui des Romains, il mon- 
troit celte audace que vous avez punie. Vous 
avez bien pour vous quelques victoires do 
plus, et de plus grands excès. Mais^ en pre* 
nant la dictature ^ vous avez donné l'exem- 
ple du crime que vous avez puni. Voilà 
['exemple qui sera suivi , et non pas celui 
d'une modération qu'on ne fera qu'admirer* 

Quand les dieux ont souflert que Sylla se 
soit impunément fait dictateur dans Rome, 
ils y ont proscrit la liberté pour jamais. Il 
faudroit qu'ils fissent trop de miracles pour 
arracher à présent du cœur de tous les capi* 
laines romains Fambition de régner. Vous 
leur avez appris qu'il y avoit une voie bien 
plus sûre pour aller à la tyrannie et la gar* 



1 5:i DIALOGUE DB SYIXA ET D'etjCRâTE. 

de» sans péril. Vous avez divul^é ce fatal 
secret , et ôté ce qui fait seul les Bons cî- 
toyçns (Tune république trop ricBe et trop 
grande, le désespoir de pouvoir lopprimen 

h. changea de visage , et se tut un qkk 
ment. Je ne crains , me dit-il avec émotion j 
qu'un homme dans lequel je crois voir plu- 
sieurs Marins. Le hasard^ ou bien un desûik 
plus fort, me Ta fait épargner. Je le regarde 
sans cesse , j'étudie son âme : il y cache des 
desseins profonds. Mais, sll ose jamais for- 
mer celui de commander à des hommes que 
l'ai faits mes égaux , je jure par les dieux que 
je punirai son insolence ^ 



> Variante : Je jure par les dieux ^e je paniiai bî 
moins son crime ({ue son insolence. 



LYSIMAQUE. 

Lo&SQUB Alexaecke eut détruit Fempiro 
des Perses, il voulut que Ton crût qu'il étoil 
fils de Jupiter. Les Macédoniens étoient in- 
dignés de. voir ce prince rougir d'avoir Phi* 
lippe pour père : leur mécontentement s'ac- 
crut lorscpi'ils !ui vkent prendre les mœurs, 
les habits et les manières des Perses : et ils 
se reprochoîent tous d'avoir tant fait pour 
un homme qui commençoit à les mépriser. 
Mais on murmuroif dans l'armée , et on ne 
parloit pas. 

Un philosophe nommé Callisthène avoit 
suivi le roi dans son expédition. Un jour 
qu'il le salua à la manière des Grecs : D'où 
vient, lui dit Alexandre, que tu ne m'ado- 
res pas? « Seigneur, lui dit Callisthène , 
« vous êtes chef de deux nations : l'une , 
ft esclave avant que vous leussiez soumise, 
c( ne lest pas moins depuis que vous l'avez 
« vaincue ; lautre , libre avant qu elle vous 
« servît à remporter tant de victoires , l'est 
« encore depuis que vous les avez rempor* 
fc tées. Je suis Grec , Seigneur; et ce nom , 
• vous lavez élevé si kaat, ^e^ sans vous 



tS4 LT5IMAQUE. 

tf &ire tort, il ne nous est plus permis d« 
fc Tavilir* » 

. Les yices d'Alexandre étoient extrêmes 
comme ses vertus : il étoit terrible dans sa 
colère; elle le rendoit crueL 11 fit couper les 
pieds ^ le nez et les oreilles à Callisthène ; 
ordonna qu'on le mît dans une cage de fer, 
et le fit porter ainsi à la suite de Tarmée. 

Taimois Callisthène; et de tout temps,. 
lorsc[ue mes occupations me laissoient quel- 
ques heures de loisir, je les ayois employées 
à Fécouter : et , si j ai de l'amour pour la 
vertu, je le dois aux impressions que ses. 
discours faisoient sur moi* Jallai le voir. 
«Je vous salue, lui dis- je ^ illustre malheu« 
« reux , que je vois dans une cage de fer 
« comme on enferme une bête sauvage, pour 
« avoir été le seul homme de l'armée. » 

ce Lysimaque , me dit-il , quand je suis 
<c dans une situation qui demande de la force 
<r et du courage , il me semble que je me 
« trouve presqu'à ma place. En vérité , si 
te les dieux ne m avoient mis sur la terre que 
ce pour y mener une vie voluptueuse, je croi- 
« rois qu'ils m'auroient donné en vain uno 
€ âme grande et immortelle. Jouir des plai* 
c sir^ des sens est une chose dont tous les 



LT3IMAQUB. f55 

« hommes sont aisément capables : et si les 
« dieux ne nous ont faits que pour cela, ils 
ic ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils n'ont 
« voulu j et ils ont plus exécuté qu entrepris, 
ic Ce n est pas, ajouta-t-il, que je sois insen< 
« sible; vous ne mie faites que trop voir que 
K e ne le suis pas. Quand vous êtes vânu à 
« moi , j'ai trouvé d'abord quelque plabir à 
fc vous voir faire une action de courage \ 
f( mais, au nom des dieux, que ce soit pour 
« la dernière fois. Laissez-moi soutenir mes 
« malheurs , et n'ayez point la cruauté d j 

< joindre encore les vôtres. » 

« Callisthène, lui dis -je, je vous verrai 
« tous les jours. Si le roi vous voyoit abau* 
ft donné des gens vertueux, il n auroit plus 
(K de remords^ il commenceroit à croire que 
ce vous êtes coupable. Ah! j'espère qu'il ne 
«jouira pas du plaisir de voir que ses chà« 
^ timents me feront abandonner un ami. » 

Un jour Callisthène me dit : « Les dieux 
«immortels m'ont consolé, et, depuis ce 
c( temps, je sens en moi quelque chose de 
«divin qui m'a ôté le' sentiment de mes 
«peines. J'ai vu en songe le grand Jupiter. 

< Yous étiez auprès de lui; vous aviez un 
« 'sceptre à la main , et un bandeau royal sur 



l56 CYSIMAQUS; 

« le Ù0ïA. n yoii» a moittcé À moi^ et m'a 
« dit : Il te rendra plus heureux. L'émotîoa 
« oà j'étos& m'a réreilié. Je me sais troi»vé 
€t les maim élerëes au c:e) , et fabant des eC- 
« forts pcnir dire : Grand Jupiter^ si Lysir 
« ijnaque doit régner ^ fais qu'il règne, a^ec 
« justice. Lysimaque^ vous régnerez : croyez 
« un homme qui doit être agréable aux 
« dieux ^ puisqu'il souffire pour la vertu. >» 

Cependant Alexandre ajaat appris que 
je respectois la misère de. Caliisthèue, que 
I allois le voir, et que j'osois le plaindre, il 
entra dans une nouvelle fureur : « Va, dit-il^ 
«e combattre contre les lions, malheureux 
« qui te plais tant à vivre avec Ica bétes fé- 
« roces. » On différa mon supplice pouc b 
faire servir de spectacle à plus de genSb 

Le jour qui le précéda, j'écrivis ces. mots 
à Callisthène : « Je vais moiirir. Toutes, les 
« idées que vous nf'aviez données decna fbb^ 
ce ture grandeur se sont évanouies de mon 
« esprit. J'aurois souhaité d'adoucir le& maux 
ce dun homme tel (fo^ vous. » 

Prexape, à qui je m'étois coffi£é, m'ap^ 
porta cette réponse : « Lysioiiaque, si les 
«c dieux ont résolu que vous régniez, Alexach 
% dre ne peut pas vous àler k ^\ ear les 



« ItomBieB De itéskieùt fas \k h tobnlé 4Bi 
« dieux. » 

Cette lettre m^encouragea; et^ faisant rd> 
flexion que les hommes les plus heuieux et 
les plus malheureux sont également enyi* 
ronnéls de la main divine, je résolus de me 
eondttire, non pas par m^s espérances, mais 
par mon courage, et de défendre jusqu'à la 
fin une vie sur laquelle il y avoit de si 
grandes promesses. 

Un me mena dans la carrière. Il y avoit 
autour de moi un peuple immense qui ve- 
noit être témoin de mon courage ou de ma 
frayeur. Oh me lâcha un lion. J'avois .plî4 
mon manteau autour de mon bras : je lui pré- 
sentai ce bras; il VQxilut le dévorer; je lui 
saisis la langue, la lui arrachai, et le jetai 
à mes pieds. 

^e^ndre aimoit natureUement tes ac- 
tions courageuses : 3 adjpira ma résolution; 
et cp moment fut c^lui duï^our dptsa 
pandejtofi. 

Q H^fk^trajrpdei;; et me tendaDkUa «^ : 
•i^smuq^e^ s;ifi.diHl9 je te* rends mon 
c ^amlié 9 i^od^sioUa tk»mfi« iSfo ^oiève n'a 



l58 LTSIUÀ'QVE. 

.. "* > ' 't 

fi servi qu'à te fidre faire une actioD c[ai 
« manque à la yie d'Alexandre. » 

Je reçus ks grâces du roi; j'adorai les dé- 
crets des dieuX) et j^attendois leurs pro^ 
messes sans les rechercher ni les fuir. 
j6iexandre mourut, et toutes les nations fu- 
rent sans inàîtrei Les fils du roi étoient dans 
Ténfance; son frère Aridée n^en étoit jamais 
sorti : Olympias n^avoit que la hardiesse des 
ftmes foibles, et tout ce qui étoit cruauté 
étoit pour elle du courage : Roxane, Eury- 
dice, Statire, étoient perdues dans. la dou- 
leur. Tout le monde, dans le palais, savoit 
gémir, et personne ne savoit régner. Les ca- 
pitaines d'Alexandre levèrent donc les yeux 
sur son trône; mais Tambition de chacun 
fut contenue par l'ambition de tous. Nous 
partageâmes l'empire, et chacun de nous 
crut avoir partagé le prix de ses Êitigues. 

Le sort me fit roi d'Asie, et à présent que 

I'epujs tout, j'ai plus besoin que jamais des 
eçons de Callisthène. Sa joie m'annonce 
que jai fait quelque bonne action; et ses 
soupirs me disent que j'ai quelque mal à ré- 
parer. Je le trouvie entre mon peuple et moL 
Je suis le roi d'un peuple qui m'aime. Les 



X 



L7SI1IAQUR. |5^ 

pSres de famille espèrent la longueur de ma 
vie comme celle de leurs entants : les enfiints 
craignent de me perdre comme ils craignent 
de perdre leur père. Mes sujets sont heureux^ 
tt je le svis. 



i fci. ■■ ■ ■■■■■; M — ^— Jatéi T » ■ ■■ ■ 

ESSAI SUR LE GOÛT 

DÀVf 

LES aiOSES DE LA NATURE ETIJE VOX. 



Dans notre manière d'être actuelle, notre 
flme goûte trois sortes de plaisirs : il y en a 
qu'elle tire du fond de son existence méme^ 
d'autres qui résultent de son union avec le 
corps; d'autres enfin qui sont fondés sur les 
plis et les préjugés que de certaines institu- 
tions, de certains usages, de certaines habi- 
tudes lui ont fait prendre. 

Ce sont ces diâerents plaisirs de notre 
âme qui forment les objets du goût, comme 
le beau, le bon, l'agrés^le, le naïf, le déli- 
cat, le tendre, le gracieux^ le je ne sais 
quoi, le noble, le grand, le sublime, le ma- 
jestueux, etc. Par exemple, lorsque nous 
trouvons du plaisir à voir une chose avec 
une utilité pour nous, nous disons qu elle 
est bonne ; lorsque nous trouvons du plaisir 
à la voir sans que nous y démêlions une uti- 
lité présente, nous l'appelons belle. 

Les anciens n. avoient pas bien démêla 



tÈÈAi sijR IB août. îSt 

ceci ; ils f egardoîent comme des qualités p#- 
^itiyes toutes les qualités relatives de notre 
âme : ce qui fait que ces dialogues où Pla- 
ton &it raisonner Socrate, ces dialogues si 
admirés des anciens, sont aujourd'hui in- 
soutenables, parce qu'ils sont fondés sur 
une philosophie fausse; car tous ces raison- 
nements tires sur le bon, le beau, le parfait, 
le sage , le fou, le dur , le mou, le sec , l'hu- 
mide , traités comme des choses positives, ne 
iHgnifient plus rien. 

Les sources du beau, du bon, de l'agréa- 
ble, etc. , sont donc dans nous-mâmes ; et eo 
chercher les raisons, c'est chercher les cau- 
ses Açs plaisirs de notre âme. 

Examinons donc notre âme , étudion^-)a 
dans ses actions et dans ses passions, cher- 
ehons^la dans ses plaisirs; cVst là où elle se 
manifeste davantage. La poésie, la peinture, 
la sculpture, larchitecture, la musique, ta 
danse, lies différentes, sortes de jeent, enfin 
Ie$ ouvrages de là nature et de l'art peuvent 
lui donner du plaisir : Voyons pourquoi , 
Cotomént et quâmd ils le lui donnent; ren- 
dons4:'â(son*de nos sexitiments : cela pourra 
contribueiF A nous former le goût, qui n'esî 
Êxite cfaosè'i|ue Tayaotoge âe décbwr|ravd6 

14. 



l6a ESdAI SUR LE GOITT. 

• finesse et avec promptitude la mesure cb 
plaisir que chaque chose doit donner aux 
hojnmes. 

DES PLAISIRS DE l'àME. 

L'ame , indépendamment des plaisirs qui 
lui viennent des sens, en a qu'elle auroit in- 
dépendamment d'eux , et qui lui sont pro- 
pres : tels sont ceux que lui donnent la 
curiosité, les idées de sa grandeur, de ses 
perfections, l'idée de son existence opposée 
au sentiment du néant, le plaisir d'emibras- 
ser tout d'une idée générale, celui de voir 
un grand nombre de choses, etc., celui de 
comparer, de joindre et de séparer les idées. 
Ces plaisirs sont dans la nature de Yàme , 
indépendamment des sens, parce quils ap- 
partiennent à tout être qui pense; et il est 
tort indifférent d'examiner ici si notre âme 
a ses plaisirs pomme substance unie avec le 
corps, ou comme séparée- du corps, parce 
qu elle les.a toujours, et qu'ils sont les objets 
du goût : ainsi nous ne distinguerons point 
ici les plaisirs qui yiennent à l'âme de sa 
nature d'avec ceux qui lui viennent de son 
union avoc le corps; nous appellerons tout 
cela plaisix:s natm*els , que nous distingue- 



isssÀi 5UR LE ùovr. i63 

Tons des plaisirs acquis que Fàme se fait par 
de certaines liaisons avec les plaisirs natu*- 
rels ; et, de la même manière et par la même 
raison, nous distinguerons le goût naturel 
et le goût acquis. 

Il est bon de connoitre la source des plai^ 
fiirs dont le goût est la mesure : la connois- 
sauce des plaisirs naturels et acquis pourra 
nous servir à rectifier notre goût naturel et 
notre goût acquis. Il faut partir de Fétat où 
' est notre être , et connoître quels sont ses 
plaisirs, pour parvenir à les mesurer^ et 
même quelquefois à les sentir. 

Si notre âme n avoit point été unie au 
corps, elle auroit connu; mais il y a appa- 
rence qu'elle auroit aimé ce qu elle auroit 
connu : à présent nous naimons presque 
que ce que nous ne connoissons pas. 

Notre manière d'être est entièrement 
arbitraire; nous pouvions avoir été faits 
comme nous sommes, ou autrement. Mais^ 
si nous avions été faits autrement, nous au- 
rions senti autrement ; un organe de plus ou 
de moins dans notre macbiue nous auroit 
Élit une autre éloquence , une autre poésie ; 
une conlextiure diflërente des mêmes or 
ganes auroit Ëtit encore une autre poésie t 



|64 BftSAI StJR Lfi 60VT. 

par exemple, si la constitution de nos oi* 
ganes nous ayojt rendus capables d'une plus 
longue attention , toutes les règles qui pro- 
portionnent la disposition du su jet à la me- 
sure de notre attention ne seroient {dus ; si 
nous avions été rendus capables de plus de 
pénétration, toutes les règles qui sont fon- 
dées sur la mesure de notre pénétration 
tomberoient de même; enfin toutes les lois 
établies sur ce que notre machine est d une 
certaine Êiçon seroient différentes, si notre 
machi&e n'étoit pas de cette façon. 

Si notre vue avoit été plus foible et plus 
confuse, il auroit fallu moins de moulures 
et plus d^uniformité dans les membres de 
Tarcbltecture : si notre vue avoit été plus 
distincte, et notre âme capable d'embrasser 
plus de choses à la fois, il auroit fallu dans 
îarchitecture plus d'ornements : si nos 
oreilles avoient été faites comme celles de 
certains animaux , il auroit fallu réformer 
bien de nos instruments de musique. Je sab 
bien que les rapports que les choses ont en- 
tre elles auroient subsisté; mais le rapport 
quelles ont avec nous ayant changé^ les 
choses qui , dans Tétat présent, font un car- 
lain effet sur nous, ne le feroient plus v et, 



BSSAI SVK LZ GOUT. l65 

eomme la perfection des arts est de nous 
présenter les choses telles, qu^elles nous fat- 
sent le plus de plaisir qu'il est possible ^ il 
fiindroit qu^il y eût du changement dans les 
arts, puisqu'il y en auroit dans la manié» 
la plus propre à nous donner du plaisir. 

On croit d'abord qu'il su£Sroit de con- 
nôltre les diverses sources de nos plaisirs 
pour avoir le goût, et que, quand on a lu ce 
que la philosophie nous dit là -dessus, on a 
du goût, et que Ion peut hardiment juger 
des ouvrages. Mais le goût naturel n'est pas 
uneconnoissance de théorie; c'est une appli- 
cation prompte et exquise des règles même 
que Ion ne connoit pas. II n est pas néces- 
saire de savoir que le plaisir que nous donuB 
une certaine chose que nous trouvons belle, 
vient de la surprise; il suffit qu'elle nous 
surprenne, et qu'elle nous surprenne autant 
qu elle le doit, ni plus ni moins. 

Ainsi ce que nous pourrions dire ici, et 
tous les préceptes que nous pourrions don- 
ner pour former le goût ne p<&uvent regarder 
que le goût acquis, c'est-à-dire, ne peuvent 
regarder directement que ce goût acquis , 
quoiqu'ils regardent encore indirectement U 
goût naturel : car le goût acquis âSècli , 



i66 ESSAI stra le goût. 

chi^nge, augmente et diminue le goût natu* 
rel; comme le goût natui*el affecte, change , 
augmente et diminue le goût acquis. 

;La définition la plus générale du goût , 
sans considérer s'il est bon ou mauyais, juste 
ou non , est ce qui nous attache à une chose 
par le sentiment; ce qui n'empêche pas qu'il 
ne puisse s'appliquer aux choses inteUsc- 
tucUes j dont la connoissance &it tant de 
plaisir à l'àme, qu'elle étoit la seule félicité 
que certains philosophes pussent compren^ 
drc, L'âme connoit par ses idées et par ses 
sentiments; elle reçoit des plaisirs par ces 
idées et par ces sentiments; car, quoique 
nous opposions lidée au sentiment, cepen- 
dant, lorsqu'elle voit une chose , elle la sent ; 
et il n'y a point de choses si intèUectueQes 
qu'elle ne yoie ou qu'elle ne croie voir, et 
par conséquent qu'elle ne sente. 

DE l'esprit en G£I?ÉRAL« 

L'esprit est le genre qui a sous lui plu* 
sieurs espèces, le génie, le bon sens, le div 
cemement, la justesse, le talent et le goût. 

L'esprit consiste à avoir les organes bien 
constitués , relativement aux clioses où il 
s'applique. Si la chose est extrêmement par- 



BS8AI SUR LE GOV'T. 167 

ticulidre, il se nomme talent; s'il a plus de 
rai»port à un certain plaisir délicat des geus 
du monde y il se nomme goût; si la chosts 
particulière est unique chez un peuple , lo 
talent se nomme esprit , comme l'art de la 
guerre et l'agriculture chez les Romains^ la 
chasse chez les sauvages, etc. 

D£ LA CURIOSITE. 

Notre âme est faite pour penser, c^est- 
à-dire, pour apercevoir : or un tel être doit 
avoir de la curiosité; car, connue toutes les 
choses sont dans une chaîne oui chaque idée 
en précède une et en suit une autre, on no 
peut aimer à voir une chose sans désirer 
d'en voir une autre; et, si nous n'avions pas 
ce désir pour celle-ci, nous n^aurions eu au- 
cun plaisir à celle-là. Ainsi, quand on nous 
montre une partie d'un tableau, nous sou- 
haitons de voir la partie qu'on nous cache, 
à proportion du plaisir que nous a ùit celle 
que nous ayons vue. 

C'est donc le plaisir que nous donne un 
objet qui nous porte vers un autre; cest 
pour cela que l'àme cherche toujours des 
choses nouvelles et ne se repose jamais. 

Ainsi on sera toujours sûr de plair« à 



t68 ESSAI ÈVVi £E 00V% 

Tâme lorsqu'on lui fera roir beaucoup 3« 
choses , ou plus qu'elle a avoit espéré d'en 
voir. 

Par là ou peut expliquer la raison pour^ 
quoi nous avons du plaisir lorsque nous 
voyons un jardin bien régulier, et que nous 
en avons encore lorsque nous voyons un 
lieu brut et champêtre : c'est la même cause 
qui produit ces elTets. Comme nous aimons 
à voir un grand nombre d objets, nous vou- 
drions étendre notre vue, être en plusieurs 
lieux, parcourir plus d'espace; enfin notve 
ftme fuit les bornes , et elle voudrcnt , pour 
ainsi dire, étendre la splière de sa présence: 
ainsi c^est un grand plaisir pour elle de por- 
ter sa vue au loin. Mais comment le &ire7 
Dans les villes, notre vue est bornée par des 
maisons : dans les campagnes ^ elle l'est par 
mille obstacles; à peine pouvons^Doiis voir 
trois ou quatre arbres. L'art vient à notre 
secours, et nous découvre la nature, qu; se 
cache elle-même. Nous aimons l'art, et nous 
l'aimons mieux que k nature, cest-à-dire, 
la nature dérobée à nos yeux : mais quand 
nous trouvons de belles situations ^ quand 
notre vue en liberté peut voir au loin des 
prés^ des ruisseaux^ (^ coUiues^ et ces dii^ 



rssAi stm ZE €ovT. 169 

positions qui sont, poui* ainsi dire, créées 
expanës,elle est bien autrement enchantée 
que lorsqu'elle yait les jardins de Le Nostre; 
parce que la nature ne se copie pas, au lieu 
que l'art se ressemble toujours. C^est pour 
cëia que dans la peinture nous aimons taieux 
un pajsage que le plan du plus beau jardin 
du oiotide : c'est que la peinture ne prend la 
nature que U où elle est belle , là oii la vue 
se peut porter au loin et dans toute son 
étendue, là où elle est variée , là où elle peut 
être vue avec plaisir. 

Ce qui fait ordinairement une grande 
pensée, c'est lorsqu^on dit une chose qui en 
fait voir un grand nombre d^autres, et qu'on 
nous fait dé(5ouyrir tout d'un coup ce que 
nous ne pouvions espérer .qu'après une 
grande lecture. 

Floms nous représente en peu de paroles 
toutes les fautes d'Annibal. « Lorsqu'il pou- 
ce voit, dit-il, se servir de la victoire, il aima 
« mieux en jouir. » Cùm victorid posset uti, 
frui maluiu 

Il nous donne une idée de toute la guerre 

de Macédoine, quand il dit : « Ce fut vain* 

« cre que d'y entrer. » Introhse vicuiria 

fuit. 

I. i5 



170 SSSAI Sim LB GOUT» 

Il noas donne tout le spectacle de la vie 
de Scipion , (piand il dit de sa jeunesse : 
« C'est le Scipion qui croît pour la destruc- 
i< tion de l'ÂMque. » Hic erit Scipio qui in 
exitum Africœ crescit. Vous croyez voir un 
cn&nt qui croît ei: s'élève comme un géant. 

Enfin il nous fait voir le grand caractère 
d'Ânnibal , la situation de Funivers , et toute 
la grandeur du peuple romain , lorsqu'il dit: 
(c Ânnibal fugitif cberchoit au peuple ro- 
c< main un ennemi par tout l'univers. » Qui, 
profugus ex Africd, hostem populo romano 
toto orbe quœrehat. 

DES PLAISIRS DE l'oRDRE. 

Il ne suffit pas de montrer à Pâme beau- 
coup de cboses, il faut les lui montrer avec 
ordre : car pour lors nous nous ressouvenons 
de ce que nous avons vu , et nous commen- 
çons à imaginer ce que nous verrons; notre 
âme se félicite de son étendue et de sa pénc* 
tration. Alais, dans un ouvrage où il ny a 
point d'ordre, lame sent à chaque instant 
troubler celui qu'elle y veut mettre. La suite 
que fauteur s'est faite, et celle que nous 
nous faisons, se confondent; l'âme ne retient 
rien , ne prévoit rien ; elle est humiliée par 



E^SAI SUR LE GOUT.. 171 

» • » 

la confusion de ses idées ^ par l'inanité qui 
lui reste ; elle est yalnement fatiguée , et ne 
peut goûter aucun plaisir : c'est pour cela 
que y quand le dessein n'est pas d'exprimer 
ou de montrer la confusion , on met toujours 
de l'ordre dans la confusion même. Ainsi les 
peintres groupent leurs figures; ainsi cent 
qui peignent les batailles mettent-ils sur le 
devant de leurs tableaux les choses que Tœil 
doit distinguer, et la confusion dans le fond 
et le lointain. 

DES PLAISIRS DE LA VARIETE* 

Mais j s'il faut de l'ordre dans les choses, 
il £iut aussi de la variété : sans cela l'ânie 
languit, car les choses semblables lui parois- 
sent les mêmes; et, si une partie d'un tableau 
qu on nous découvre ressembloit à une au- 
tre que nous aurions vue , cet objet seroit 
nouveau sans le paroître, et ne feroit aucun 
plaisir. Et, comme les beautés des ouvrages 
de l'art, seinbkbles à celles de la nature, ne 
consistent que dans les plaisirs qu'elles non» 
font, il faut les rendre propres le plus que 
l'on peut à varier ces plaisirs; il faut foire 
vok à l'âme des choses qu'elle n'a pas vues j 



îji EksAt'strfe LE ohv'f. 

• • • • • . » 

il fàitt "que lé sTenthùènt (Ju*bn \\A doimo ^c& 
flifiëï'eîit (îe 'celui àvMlt Vîeiît Savoir. 

C'est âlriâi q^aie itsÉ hiitbftek nous pfeîseriJi 
pàV là vkriéïé ÛGS i*êdits , Ikè toîa^rïs par là 
Variété des jpi^odiges, tes frètes de théâtî*^ 
J)àv là tat'été de's jJàssïouS, tet que ceux qui 
sarelit instrtiîre wodî'frent ïé plus qu'As peu- 
V^iît le ton umïbrme de Flnstrurtioti. 

une longue uniformité reiccd tout insup 
potlablé : lé itiême oi*di*e àès périodes long- 
temps continué accable dans uïïèharangde; 
les mêmes nombres et les mêmes chutes met- 
tent de l'ennui dans ui ïông pfcrêriié. S'il est 
vrai que Ton ait fait cette fameuse allie de 
Mosco w à Petersbo'ùrg , te voyageur doit pé- 
rir dWhui, renfermé éntrç les deux rangs 
de cette allée ; et celui qui aura voyagé long- 
temps dans les Alpes, en descendra dégoûté 
(Jes sity^ations les plus heureuses et des points 
àe vue les plus charmants/ 

L'âme aime là variété ; rbaîs elle ne l'aime, 
avons - nous dit , que pArce qu'elle est faite 
pour côhnoître et pour voir : il faut doiïc 
qu'elle puisse voir, et que la VMété îe lui 
permette; c'est-à-dire, il faut qii une chose 
soit assez sîmplepoiff être aperçue , et assez 
variée pour être, aperçue avec plaisir. 



ESSAI SUR LE GOUT. jy3 

n y a (Jej choses qui paioi^ent yaviéos , 
et ne le sont point; d'avit]|^(?s qui parp:§$ent 
urâfonaes , et sont très- variées. 

J-.'arcliItecture gothique paroî^ très -va- 
riée : mais la confusion des omejmeiïts fatj- 
gue par leur petitesse ; cç qui J(ait q^ il p y en 
a aucun que nous puissioi^s distjiTiguéT 4'un 
^utre , et leur nombre fait qu'il n y en a qu- 
cun sur lequel l'œil puisse s'arr^t^f : de ma- 
nière qu'elle déplaît par les endroit^ même 
jju'on a choisis pour la rendra aigréablc. 

Un bâ^meuit d'ordre gothique est une 
eSj^èce d'énigme pour Topil qui jç voit ; et 
l'âme est embarrassée comme quand on lu: 
présente un pojme obscur. 

JLVrphîtecture gpcque y au contraire , 
parpît uniiqr^p,; ^^j comme elfe a le^ 
divisions qii'iljraut , et autant qu'il «ep f^i^t 
pour que Tâiffevoie précisément ce quellp 
peut voir sans se j^tjguçf , mais qu'elb ^n 
^oJLe a$4ez -po^ soça^pes^ e^^ gti cetfjs va- 
id^^B qiji la f^i^ >rf gof d^r s^y^Q glaisi^r. 

IJi fa^];,q4^, \ps gfapcfes choses aient 4^ 
.m^i^'Vff^f^^ te «rapds jKjQfmes pjxt à^ 
gp^^.h^jijSi^le^ grande ^ff'bres opxt de grandes 
.brancbp^ , 4t ics grandes montagnes sont 
composées d autres nxoz^tagnes qui sont au- 



i5. 



1^4 ESSAI SUR LE GOUT. 

dessus et au-dessous; cVst !a nature des 
choses qui fait cela. 

L'archîleclnre grecque qui a peu de di- 
visions , et de grandes divisions , imite les 
grandes choses; Pâme sen' une certaine ma- 
jesté qui y règne partout. 

C'est ainsi que la peinture divise en grou- 
pes de trois ou quatre figures celles qu'elle 
représente dans un tableau : elle imite la na- 
ture; une nombreuse troupe se divise tou- 
jours en pelotons; et c'est encore ainsi que 
la peinture divise en grandes masses ses 
clairs et ses obscurs. 

DES PLAISIRS DE LA SYMÉTRIE. 

f AI dit que Fâme aime la variété ; cepen- 
dant , dans la plupart des choses ^ elle aime 
à voir une espèce de symétrie. 11 semble que 
cela renferme quelque contradiction : voici 
comment j'explique cela. 

Une des principales causes des plaisirs de 
notre âme lorsqu'elle voit des objets, c'est 
la facilité quelle a à les apercevoir; et la 
raison qui fait que la symétrie plait à Fâme, 
c'est qu elle lui épargne de la pmne , qu'elle 
la soulagé , et qu^elle coupe, pour ainsi dire, 
Fouvrage par la moitié. 



JSSSAI SUR LB COUT. lyi 

De là suit une règle générale : partout où 
la symétrie est utile à l'âme et peut aider ses 
fonctions, elle lui est agréable; mais partout 
où elle est inutile 9 elle est Ëide, parce qu elle 
ôte la yariétë. Or les choses que nous voyons 
successivement doivent avoir de la variété; 
car notre âme n'a aucune difficulté à les voir: 
celles , au contraire , que nous apercevons 
d'un coup d^œil doivent avoir de la symé- 
trie. Ainsi, comme nous apercevons d'un 
coup d'œil la façade d'un bâtiment, un par-^ 
terre, on y met de la symétrie , qui plait à 
Fâme par la facilité qu elle lui donne d^em- 
brasser tout Tobjet. 

Comme il faut que Fobjet que Ton doit 
voir d'un coup d'oeil soit simple, il faut qu'il 
soit unique, et que les parties se rapportent 
toutes à l'objet principal : c'est pour cela 
encore qu'on aime la symétrie ; elle fait un 
tout ensemble. 

Il est dans la nature qu'un tout soit 
achevé , et l'âme qui voit ce tout veut qu'il 
n'y ait point de partie impariEsiite. C'est en- 
core pour cela qu'on aime la symétrie : il faut 
une espèce de pondération ou de balance- 
ment; et un bâtiment avec une aile, ou une 
aile pins courte qu'une autre , est aussi peu 



1^6 SSSÀI »UR lE GOUT. 

fini qù^ufi corps aryac un bras y on arec un 
bras trop court. 

DES CONTRASTAS. 

L^jLMB aime la symétrie , mais elle aime 
ftossî les contrastes. Ceci demande bian des 
explications. 

Par exemple y si la aatare demande des 
peintres et des sculpteurs qu^ils njuettent de 
la symétrie dans les parties de leurs figures, 
elle yeut ^ au contraire ^ qu'ils mettent des 
contrastes dans les attitudes. Un pied rangé 
comme un autre , un membre qui ya comme 
un autre, sont insupportables : la raison en 
est que cette Symétrie Ëiit que les attitudes 
sont presque toujours les mêmes, comme on 
le yoit dans les figures gothiques, qui se res> 
semblent toutes par là. Ainsi il n y a pins 
de yariété dans les productions de Fart. De 
plus , la nature ne nous a pas situés ainsi ; 
et, comme elle nous a donné du mouycment, 
elle ne nous a pas ajustés dans nos actions 
et dans 'nos manières comme des pagiMlrsr, 
et, si les hommes gânés et contraints sont in- 
supportables, que sera-ce des prododionsde 
fart? 

Il faut donc mettre des çontcaetesiZaiis les 



^s^l guR LE goi;t. 177 

altitudes, partout dans les ouvrage^ de sculp- 
ture, qui y naturelleiDent froide, ne peut 
mettre de feu que par la force du contraste 
et de la situation. - 

Mais, comme nous ayons dit ^ue 1^ variété 
que Ton a cherché à mettre dans le gotliique 
lui a donné de l'uniformité , il est souvent 
arrivé que la variété que Tgu a cherché à 
mettre par le moyen des contrastes est de- 
venue une symétrie et une vicieuse uniforr 
mité. 

Ceci ne se sent pas seulement dans de çer* 
tains ouvrages de sculpture et de peipture, 
mais aussi dans le style de quelqyes écri<- 
V£Ûns , qui , dans chaque phrase , mettent 
toujours le commence]|L<çnt eu cont,ra$te avec 
la fin par des aptithèses continuelles, );e]le0 
que saint Augustin et autres auteurs de la 
ba$s^ latinité , et quelques-uns de nos fno- 
dernef, coinn^ Saii^t-Ëvtemopt. ]Ce tour de 
phrase I toujo^rç le méiçe et tQujours unir 
&mm , dé^ît extrêpapment > çfi contraste 
perpétuel d(^yietijt sym^jtrie . et cette oppo^ 
^itig» tpçLJpitfs recherchée ^eviei^t unifor- 
JUilé, L'ospïit y trpitve:èi pçja* de variété, 
qae^ÎQrs^e ro^ ayez :vu une p^ie df I9 



1^8 ESSAI SUR t;E GOUT. 

phrase , vous devinez toujours Pautre ; vous 
voyez des mots opposés j mais opposés de 
la même manière ; vous voyez un tour de 
phrase, mais c^est toujours le même. 

Bien des peintres sont tombés dans le dé- 
faut de mettre des contrastes partout et sans 
ménagement ; de sorte que , lorsqu'on voit 
une figure, on devine d'abord la disposition 
de celle d'à côté : cette continuelle diversité 
devient quelque chose de semblable. D ail- 
leurs la nature, qui jette les choses dans le 
désordre , ne montre pas Taifectation d'un 
contraste continuel; sans compter qu'elle ne 
met pas tous les corps en mouvement , et 
dans un mouvement forcé. Elle est plus va- 
riée que cela; elle met les uns en repos, et 
elle donne aux autres différentes sortes de 
mouvements. 

Si la partie de Tâme qui connoit aime la 
variété j celle qui sent ne la cherche pas 
moins; car lame ne peut pas soutenir long- 
temps les mêmes situations , parce qu'elle est 
liée à un corps qui ne peut les soui&ir. Pour 
que notre âme soit excitée , u faut que les 
esprits coulent dans les nerfs : or il y a là 
deux choses; une lassitude dans les nerfs, 



ESSAI SUR LE 60VT. 179 

une cessation de la part des esprits qui ne 
coulent plus , ou qui se dissipent des lieux 
où ils ont coulé. 

Ainsi tout nous fatigue à la longue , et 
surtout les grands plaisirs : on les quitte tou- 
jours avec la même satisfaction qu^on les a 
pris; caries fibres qui en ont été les organes 
ont besoin de repos ; il faut en employer 
d'autres plus propres à nous servir, et dis* 
tribuer, pour ainsi dire, le travail. 

Notre âme est lasse de sentir; mais ne pas 
sentir, c est tomber dans un anéantissement 
qui l'accable. On remédie à tout en variant 
ses modifications ; elle sent , et elle ne sa 
lasse pas. 

DES PLAISIRS DE LA SURPRISE. 

Cette disposition de Tâme qui la porte 
toujours vers différents objets Êit qu'elle 
goûte tous les plaisirs qui viennent de la 
surprise : sentiment qui plaît à Tâme par le 
spectacle et par la promptitude de l'action; 
car elle aperçoit ou sent une clu>se qu'elle 
n'attend pas, ou d'une manière qu'elle, n'at- 
tendoitpas. 

Une chose peut nous surprendre comme 
merveilleuse ,- mais aussi comme nouvelle , 



i8p BSAA.! ftî^R iti ÇODT. 

^t encora o^çioie k^aU^dq^ i et , dans ce^ 
4erni^r>s c^^, le 6ep^jii|gBt principal fe fie 4 
un sentiment accessoire , (oxi^é ;sur ce qviÇ 
I4 chose eât qo^y^lle ou inattendHe» 

C'est par 14 quç les jçux de b^^^aFd aoua 
piquent '/ils sous fofit vpiri^ne suite con^i- 
lUuelle d'événei^eQts nqu attendus : c'est par 
I& que le^ jeux d§ soçiiSté ^o^B, plaisent j ils 
^t|t eiïcore une suite ^'éyéoeiuentç imprët- 
yus qui out.popr cause Tadre^se joipte a|t 
hasard. 

C W eacore par là que les pièces de thé4f* 
ire Hous pkî^eut : elles $e développent par 
degrés ^. cactieut les événements jusqaà ce 
qu ils arrivent , nous préparent toujours de 
nouveaux sujets de surprise^ et souvent nous 
piquent en nous les montrant tels que nous 
aurions dû les prévoir. 

Ënfiû les ouvrages d^esprlt ne sont ordi- 
nairement lus que parce qu'ils nous ména- 
gent des surprises agréables, et suppléent à 
l'insipidité des conversations , presque top.- 
jours languissantes, et qui ne ùxkA point ^est 
•effet. 

La surprise peut être produi t&paar làcbosc, 
^u j^i; la n^anière de l'apercevoir ^ car nous 
yqym^ ^ne fiUs/e flx^ graijde op ji^^^ 



ÈSSAÎ SVH tE doiUÏ. lii 

tite qa elle n est en effet, ou différente de ce 
qu elle est ; ou bien nous voyons la chose 
même , mais avec une idée accessoire qui 
nous 3trTprééd. Telle est dans une chose Ti- 
déc aiccèssôire de la difficulté del'ayoir feite, 
ou dé la petsontie qui la faite, ou du temps 
où elle à été fiiite , on de la manière dont elle 
a été feité, ou de quelque autre circonstance 
qui s'y jtrint. 

Suétone nous décrit les crimes de Néfoit 
avec un sang- froid qui nous surprend, en 
tious Élisant pi^csque croire qu'il ne sent 
point l'horreur de ce qu'il décrit. Il change, 
de ton tout à coup, et dit : « Uuûivers 
i< ayait sbuflert ce monstre pendant qua- 
& torze ànè , enfin il TafcaTidonna. » Taie 
monstrttrh per qxiaHtàrdècim annos perpes- 
siis 'terParum oi^hîs, tandem destituit Ceci 
frôduit dans Fcsprît diffêretotès so'ftes do 
stlrpHte^ ntms soàiiiïes surpris du thange- 
mcàï de style de l'auteur, de la découverte 
de si'dlfiéWrftehianiére de penser, de sa fa- 
çfoi'de ifehdrê en aussi peu detnots une dès 
^à'ndës Wrôîûf lofes qui soient aititées : 
àîtisï 'i'â'iûe trouve un ti'ès-gi*ahd noirttbrè de 
Senfliùfeirts différents qui concourent à 1 e- 
branîiét et à lui composer un plaisir. 

I. iG 



lS2 BSSAI SUR LE GOUT. 

DES DIVERSES CAUSES QUI PEUVElft 
PRODUIRE UN SENTIMENT. 

. Il &ut bien remarquer qa an sentiment 
D^a pas ordinairement dans notre âme une 
cause unique. C'est, s\ j'ose me servir de ce 
terme j une certaine dose qui en produit la 
force et la variété. L esprit consiste à savoir 
frapper plusieurs organes à la fois; et, si Fou 
examine les divers écrivains , on verra peut- 
être que les meilleurs, et ceux qui ont plu 
davantage, sont ceux qui ont excité dans 
Tàme plus de sensations en même temps. 

Voyez, je V0U5 prie, la multiplicité des 
causes. Nous aimons mieux voir un jardin 
bien arrangé qu'une confusion d'arbres ; 
i^. parce que notre vue, qui seroit arrêtée , 
ne Fest pas; 2?. chaque allée est une, et 
forme- une grande chose, au lieu que dans la 
confusion chaque arbre est une chose, et 
une petite chose; 3°, nous voyons un arran- 
gement que nous n avons pas coutume de 
voir; 4^. nous savons bon gré de la, peine 
que Ion a prise; 5**. nous admirons le soiii 
que l'on a de combattre sans cesse la na- 
ture, qui, par des productions qu'on ne 
lui demande pas , cherche à tout confondre; 



B5SAI SITR Ce GoVïé fl83 

ce qui est si vraî, qu'un jardin néglige nous 
est insupportalJe. Quelquefois la di£Sicultf 
de l'ouvrage nous plaît; quelquefois c'est la 
facilité; et^ comme dans un jardin magni* 
fique nous admirons la grandeur et la dé- 
pense du maître, nous voyons quelquefois 
avec plaisir qu'on a eu Fart de nous plaire 
avec peu de dépense et de travail. Le jeu 
nous platt; parce qu'il satisfait notre ava* 
rice, c'est-à-dire j l'espérance d'avoir plus; 
il flatte notre vanité par l'idée de la préfé- 
rence que la fortune nous donne, et de l'at- 
tention que les autres ont sur notre bon- 
heur; il satisfait notre curiosité en nous 
donnant un spectacle; enfin il nous donne 
les différents plaisijrs de la surprise. 

La dause nous plait pour la légèreté, par 
une certaine grâce, par la beauté et la va- 
riété des attitudes, par sa liaison avec la 
musique, la personne qui danse étant comme 
un instrument qiii accompagne; mais sur- 
tout elle plaît par une disposition de notre 
cerveau, qui est telle, qu'elle ramène en se- 
cret ridée de tous, les mouvements à de cer- 
tains mouvements 9 la plupart des attitudes 
à de certaines attitudeis. 



l6t ÉSâAI SUR LE aÔITT* 

> D£ LA Liaison accidentelle de 

CERTAINES IDÉES. 

PRË8(}tJE toujours les choses nous plai« 
sent et déplaisent à différents égards : par 
éxempde, les castrati d'Italie nous doivent 
faire peu de plaisir ^ i**. parce quil n'est pas 
étonnant qu accommodés comme ils sont y 
ils chantent bien; ils sont comme un instru^ 
ment dont l'ouvrier a retranché du bois 
pour lui feirè produire des sons; 2®. parce 
que les paséions qu'ils jouent sont trop sus- 
pectes de fausseté; 3®. parce qu'ils ne sont 
ni du sexe que nous aimons , ni de celui que 
nous estimons. D'un autre côté , ils peuvent 
nous plaire, parce qu'ils conservent long- 
temps un àir de jeunesse, et, de plus, qu'ils 
ont une voix flexible éX qui leur est particu- 
lière. Ainsi <:^aqùe ^hose nous ddnne uu 
sentiment qui est composé de beaucoup 
d'autres, lesquels ^'affinblisseut et se cho- 
^[treat quel^efois. 

Souvent notte âM'e se cotiipoâe elle^tnêmfe 
des raisons de pMâr^ et elle y réussit sur- 
tout par les liaisons qti'elle met aux choses. 
Ainsi une chose qui nous a plu nous plait 
encore par la seule raison qu'elle nous a plu, 



X5SAI StJR LZ .GOUT. i85 

.jaiçe ijpjde jious joignao^s ran,cienne idée A 
1a Pj^nyelle. Àiipisi, une actrice .<jw no^ ^ 
pj^u si^r le théâtre uou^ plaît enciore dans la 

. çip^iphre ; sf voix ^ sa déclamation , le ^onyji?- 
nprde Tavoijr yu adinirer, gue dis -je? lidfie 

.die la/prinpeaçe y jointe à la sienne ; tout ceja 

&^|. x^jofi espèce ^^ inélançe cjui forme Qtprcj 

.djçjJtcU^. plaisir. 

, .;Npu$ qomjpes toup pleins d'idées .acces- 
soires. Une Xemuxe qui aura une grande jé- 

«^[^t^fiqiji^et-un ^gqr défaut paucça lé ïppttre 
fp x^r^^it? et le fciire xçgaçder coiam? Uiue 

j|f ^ç. La plupart des femmes ,(jue nou^.o^- 

. ^ns n'ont pour elles" que la prçy,eçtio^ ^ur 
leur naissance ou leurs biens j les houpQUVS 
ou l'estime de certaines gens. 

' ' i ^ ' 

AUTRE EFFET DES LIAISONS QUE LAME 

MET AUX CHOSES. • 

J^ox{S jle-^Qns À 1^ .vie ,chiaippê.tï:p gjje 
. r^oççipjejaaijenpff dju^^ 
air jianj rép^î^pi dfins Aoute . la faJWe- ng^ifs 
li^,dey:on^ (>e3_4?scrîptîpp;S ^leurqupçjS; ,cps 
avc5nlui;es inajives , ces divines gjçs^îîiew^ç? , 
ce ^jectaple .4^un état ^isse? çli^fférent 4^ 
nàXf^ fojfr le désicçr, et qui n'exi.i5St .p^ 

i6. 



r86 ESSAI SUIC le GOUt. 

blance, enfin ce mébnge de passions et A$ 
tranf|uillîté. Notre Imagination rit à Diane , 
à Pan j à Apollon, aux Nymphes, aux bois, 
aux prés, aux fontaines. Si' lés premiers 
hommes ayoicnt vécu comme nous dans les 
villes, les poètes n'auroient pu nous décrire 
que ce que nous voyons tous les jours avec 
inquiétude, ou que nous sentons avec dé- 
goût; tout respircroit Favarice ,4 ambition, 
et les passions qui tourmentent. 

Les poètes qui nous décrivent la vie 
champêtre nous parlent de Fâge dW qu^ik 
regrettent, c'est-à-dire, nous patient d'un 
temps encpre plus heureux et plus tran- 
quille. 

DE LA DÉLICATESSE. 

I • 

Les gens délicats sont ceiscqui, à chaque 
idée ou à chaque goût , joignent beaucoup 
d'idées ou beaucoup de goûts accessoires. 
Les ge^ grossiers n'ont qu'une* 'sensation; 
ictir âme ne sait composer ni décomposer ; 
' Ils ne joignent ni n'ôtent rien à ce que la na- 
ture donne : au lieu que les gens délicats dans 
Famour se composent la plupart des plaisirs 
de Famour. Polyxène et Apicius portoient à 
la table bien des sensations inconnues à 



.ItSSXt SUR I,B GOUT. 187 

nous autros mangeurs vulgaires ; et ceux qui 
jugent avec goût des ouvrages d'esprit, ont 
;et se font une infinité de sensations que les 
: autres hommes n ont pas, 

nu JE NE SAIS QUOI. 

Il y a quelquefois dans les personnes ou 
dans les choses un charme invisible , une 
grâce naturelle qu'on n'a pu définir, et qu on 
a été forcé d'appeler le je ne sais quoi. Il me 
•semble que c'est un effet principalement 
fondé sur la surprise. Nous sommes touchés 
de ce qu'une personne nous plaît plusqu'elle 
ne nous a paru d'abord devoir nous plaire , 
ret nous sommes agréablement surpris de ce 
qu'elle a su vaincre des défauts que nos yeux 
nous montrent, et que le cœur ne croit plus. 
Voilà pourquoi les femmes laides ont très- 
souvent des grâces, et quil est rare que les 
.belles en aient. Car une belle personne fait 
; ordinairement le contraire de ce que nom 
, avions attendu : elle parvient à nous paroî- 
:tre moins aimable; après nous avoir surpris 
en bien , elle nous surprend en mal ; mais 
l'impression du bien est ancienne, celle du 
mal nouvelle : aussi lés belles personnes font- 
elles rarement les grandes passions, presque 



|d8 ESSAI SUR IC GOUT. 

toajours réservées à eefles (foi mit des grâ- 
ces, c'es:-à-dire , des agréments que nous 
n attendions pois t , et que nous n JLvions .pas 
sujet d attendre. Les graniies parures oot 
rarement, de la grâce, et souvent Thabille- 
ment des bergères en a. Nous admirons la 
majesté des draperies de P<aul V^éBosèse ; 
mais nous sommes toudiés de la sîmpiicitë 
de Raphaël et de la piff^té du Corpège. 
Paul Véronèse promet beaucoup, et paye ce 
•qu'il promet. Ilapliafël et le Corrège promet- 
tent peu^ et payent beaucoup^ et cela nous 
plaît davantage. 

Les grâces se trouvent {dus ordinairement 
dans l'esprit que dans le visage : car vol beau 
visage paroit d'abord, €it ne cache presque 
rien ; mais -rosprit ne se moiftre que peu â 
peu , que quand il veut , et autapt qu^il veut ; 
il peut «e cacher pom* parotide, et donner 
cette espèce de surprise qui fait les grâces. 

Les grâces 'se trouvent moins dans les 
traits du Visage que dans les manières ; car 
les manières naissent à chaque instant , -et 
peuvent à tous les moments créer des sur- 
prises : en un mot, unefemitae ne peut goève 
(^tre belle que d'une façon ; mais elle est jolie 
de cent mille. 



fSSSAI ^VVi^'%% GOUT. 1^9 

la loi des deux sexes a établi, piu'mi les 
nations pplicées et sauvages, que les hom- 
mes àemmà&TQi^at^ et que h^ f^nm^l ne 
:!birfmnt qu accorder c de JU il arrive qpe les 
^grâces sont plus partiqulièreioent attachées 
aux femmes. -Gomme elles oi^t tout k défea- 
dre^ elles ont tout à cacher; la moindre pa- 
role, le moindre gesS^ç^ titmt ce qiiil jSi^j\s 
choquer le premier (fevoir, se monire ^n 
elles, tout ce qui se met en liberté , deyielnt 
une gcèce ; et telle est la sagesse de la nature , 
^e ce qui œ seroit riéiii sans la loi dejf pu- 
deor devient d'un ^m^ dn&ni depuis ^ette 
heureuse loi, qui i^t le botiheur çb.l-iM;ii« 
vers. 

Comme la gêne et raiFec^tioli i^e :$aa- 
roient nous surp];^dre , les ^âces ne se 
trouvent ni daiis les A^îiniàres gêïiées ^ oi 
dans .1^ manières ^ajl^E^ctées, mais dafis une 
une cerraine .i}i)ef té pn fadil^t^éq^i ^st leotre 
les deux extrémités/, eft ràpie<cst:aç:éablç- 
ment surprise é$ voir que 1 oïl fii évit^ les 
deux «cueils. Il semblerpij;f|u<5 les! «Masjjères 
natoîelics devroient être tes plus ,âis^s : pe 
sont GeUes.<{ui le sont moins;; ofjr l^doçâllion 
qui noj]^ gène -nou^ fait toujours ipeisdr^. du 



çées , à lyucaia. Virgile , plus xii^t^I ^ fitlpp/s 
d'abof4 ^oio/i pour fraj^r en^Oe plu^.: 
JLucaju frap]ped'abor;drpiusppu;r frapper en- 
suite xu^ius. 

L'exacte p|:'(>poriion de )a fao^puse église 

de SaintrPierr^ fait qif!eHe ne pdf!Ç^ p^^ 

4^abord aussi grande <{U*elle l^cst; car nous 

ne savons d'abord ,o{i nous prendre pour 

.jliger 4^ fi^ grandeur. 3i elle étçit moitié 

large, nous serions frappés de sa .longueur; 

si elle étoit moins longue , nous le serions de 

sa largeur : mais, à mesure que Ton examine, 

roBil la yoit s'agrandir, rétonnen^enj jiug- 

/j^enip^Ofl peut laco^pai:eri^ixP5Ténées, où 

Vq&ilj, qui croyoit d'abord les me^i^er, d^- 

xoujvredeçmontagnesdeiT'ière le^i^^jut^gnc^j 

jpt se perd toujours dava;ntage. 

. Il arrJA^ç so^iye^t que ^notre jân^ sçpX 4? 

, p^i^ lor^u'eUe a un sentiment qu'e^e ne 

.pcui pàstdémêler.eUe^ôme, et .qu elle XQ\i 

.j^x^e<^seâhsolun^entdiffé^^ 

, fiait ^^ç; ce qui lui xlonne un sentiment Si^e 

^uq[>ri^ dont elle ne peut pas sortir. £q yoici 

.,1^ ^^xfiqiple. JLe dôme de Saint-Pierre ef\ 

Jiamçi^e. On fa^t .qi^e Michel-Ange ,, VQjaîit 

^le P^ntbéom, iqui étoit le .plus gr^Mi^tçiAFl® 

.4^ gQ^e„4it qi^'il cçi^yquipit J[^e un jp^^. 



BSSAI SVR LE GOUT, IqS 

inais qu'il youloït le mettre en Fair. Il fit 
donc sur ce modèle le dôme de Saint^Pierre; 
fûais il fit les piliers si massifs, que ce d6me^ 
qui est comme une montagne que Fou a sur 
la tête, paroît léger à Foellqùi le considère. 
L^âme reste donc incertaine entre ce qu^elle 
voit et ce quelle sait, et elle reste surprbe 
4e Toir une masse en même temps si énorme 
et si légère* 

DJBS BEAUTÉa QUI tŒSVJ/rZKT B^VV CERTAIB 
EBOÀRRAS DE I*'àME. 

SouvEOT la surprise vient à Fâme de ce 
qu'elle ne peut pas concilier ce qu'elle voit 
avec ce qu^elle a vu. Il y a en Italie un grand 
iac, quon appelle le Lac-Majeur, il Lago^ 
Maggioré; c'est une petite mer dont les 
bords ne montrent rien que de sautage. A 
quinze milles dans le lac sont deux iles d'un 
quart de lieue de tour, qu'onappell'e les jBor- 
romées^ qui ;sont, à mon avis, le séjour du 
moBde le plus enchanté. L'âme est étonnée 
de ce contraste romanesque, derappeter avec 
plaisir les merveilles des romans, où, après 
Woirpassépar des rochers et des pays arides, 
GfJL se trouve dans un lieu fait par les fées.. 

Tous les contrastas npus firappent, parce 
I. ij 



ig4 ZSSJLl SITR ZrS GOtJT. 

que les choses en opppaîtiQO se relèvesi 
foutes les deux :aûi9i, îor^u uni petit ho mnofi 
est auprès d'au grapd^ k-peUt fait paroître 
Tautre plus grand, et le grand fait p$^iUn 
Tautre plus petit. 

Ces sortes àfi surprises foat le plaisir qidç 
Ton trouve dans toutes les beautés d'oppo- 
sition, dans toutes les antithèses et figure^ 
pareilles. Quand Florus dit : « Sore et Âlgide 
« ( qui le croiroi t? ) nous ont été form • dables$ 
« SatriqueetCornicùreétoicntdesprovînceS5 
« nous rougissions des Borillens etdes Véro- 
« liens , Biais nùm. qu avons triomphé ; m&n 
c TibuT, notre faiihaui:g, Préiiestej> joù sont 
« nos maisons de plaisance, ëioieot le sujet 
« des vœux que nous allions faire au Capi* 
« tôle :'> cet auteur, dis-je, nous iisiimtie en 
même temps la grandeur de Rome et la p^ 
titesse de ses commencements ; et rétoano» 
ment porte sur ces deux choses. 

On pantr^maïquerkicombien estgrandç 
Ja difieveHoexies aiuithèsead'idée^df avec les 
antithÂs^d;«xpi:essiQ£uL!antiili^d($:i:pres^ 
sioaji aesl pas caofaiée ; cetie d idées VeSt.: ruÂc 
^ toujours le ihên^hàlat^ ra!ilre\en.cIiiMage 
comme on veut iFune «at vaniie^ IWlre noxir 
». LenkâmpJFlbrus^ienparldntdesSammtes, 



' 1 



ESSAI SUH LE GOUT. UQ^ 

ciltqae leurs vr les farent tellemeptfdéuwteii^ 
qu'il e^ diâ^cila 4e trouver à.pi;éseut le ^\t- 
jet de vi^gh^^.ç triompW: ut non facile 
apparei^t rnat^rlçi,4fi^uor et .vi^ginti tr.ionh; 
phorums\^l p^Fi \^ fl^meS;parolcs. qvii marr 
guent \a, dôJÎTWftoû de ce pp^pl^j il ifeit 
voir la g](^Qç[c^^,de son courage e( /de son 
opiniâtreté- , ... ; 

Lorsque DQus yç^Ion3'P)U5 empêcher dv 
rire, ru^f;rîi:e rQ^^))le4 cause du co^^trastç 
qui est ^H^re I^ siti^tion, où nous sovimes 
4e)t ceUç oànousi^yrion^ ét^e. De nién],Q^ 
lorsque iiQU3yQXo,i^s dans WVS\^SI^ up graa^ 
dé&ut, com^;, p^,^|:eipplfi| u^ tr^i^j^nd 
nez, nous rioio/s^.à cause,,qu^ nf]|us; voyons 
que ce coatras^ç avec lès ^i^res tr^jit^ di^ vi- 
sage ne .doit p^s^^tre. Ainsi les contrastes 
sont cause , des dc^ut^ aussi bien que d^s 
beautés. Lo//siq)i;e. nous voyons .qii^Us sont 
^^knSïTaisQ^^ ^Hl4 f^^ViQptiPuJcl^eri^ un 
apitr^ ^feM^ite S9flt M gw*ds,iustrumfint5 
4» lai,jaiàf5^,j la^6lley4cffsi|a'çlM ç^us 
i6*ftpg!P«^t^iBeft^, p^p't çxoiter uïne^c^çtaipe 
joie dans notre ânfl^ç;j^t!PO<,v$faitrire. Si notre 

^fB»,]^if^t^dé[\H^m^^m laalli^iv dans la 
pertoWcr.qi^vî^ppfigè^ , , ellg; j)fl|^t^:e)^çite; 



196 BSSAI SVK LE GOVfé 

tijfitié'j'Éi elle la regarde aycc Vidée de ce 
^1 peut nous nuire, et avec une idie de 
èomparaisôn ayec ce qui a coutume de nous 
?Smouyoir et d'exciter nos désirs, elle la re- 
jearde areC nti isentuneht dWer^id/i* 
' Lbrtqu'ofn rappit>cliè des idées opposées 
Tune i fautre, si le contraste a été trop fa- 
cile ou trop difficile à trouver , tl déplaît. Il 
fiiiit que loppositioû qui est entre les idées 
rapprochée^ se îàsse s^tir parée qu elle y 
est, non parce que Fauteur a voulu la moq- 
trer ; car', etf ce dernier cas , la sutprise ne 
tOtaibe quesur b ^sottise de l!auteur* 

' Une dès chose$ qtti nous plaisent le plus, 
if est le naif , mais c'est aussi le stjle le plus 
difficile à attraper : la liaison en est qu il est 
précisément entre le noble et le bas , et est 
si près du bas , qu il est très -difficile de le 
pôtojer toujours sans y tombei^^ 

Les musiciens ont rebonnIA q^e la musi- 
que qui se cbante le plus fecilém^nt est là 
'plus diffi:ci];e à coiùposeï^ : pi^euye' cei^taine 
que no^'plaisirs et l-art qbî nôtis les dopne 
sont entré certaines limites. - >> 

A yoîi^ les VcW de Corneille sî pdmpéfui'y 
et ceux it Racine isi ftati^ts,' pn «te devi- 



^S8AI flUJl LB OOVT. X97 

netolt pas que Comdlle travailloît &cile- 
ment, et Racine avec peine: ' 

Le baâ est le sublime du peuple , qui aime 
& voir une chose faite pdûr lui y et qui est 4 
sa portée. ; 

Les idées qui se présentent aux gens qui 
sont bien élevés, et qui ont un grand esprit| 
sont ou naïyes, où nobles, où sublimes. 

LorsquWe chose nous est niôntrée àvet 
des circonstances ou des accessoires qui Yi^ 
grandissent , cela nous paroit noble , Cela se 
^nt surtout dans les comparabons, où Fes^ 
prit doit toujours gagner et jamais perdre; 
car elles doivent toujours ajouter quelque 
chose y faire voir la chose plus grande , ou , 
s'il né s'agit pas de grandeur , plus fine jet 
plus délicate : ihais il faut bien âe donner de 
garde de niontrer à Tâme un l'apport dans le 
1)as; car elle se le serôit caché, si elle lavoil 
découvert. 

Lorsqu'il s'agit de môtitrèr dei^ choses fi^ 
hes , l'âme aime mieux voir comparer une 
manière à une manière, uiie action à une 
fiction: ^ qu'une chose à une choses Comparer 
en général un homme courageux à un lion^ 
une fetttinë à un astre , un homme léger à oa 

*7- 



ig$ ESSAI S-G-RtlS dOUÏk 

derf , cela est aisé. Mais lorsqtië La Foiimilid 
commence ainsi 'Gt\e de Ses hbles , 

Entre les pâtes d'un lion 
tTn rat sortit de terre assez à Tëtoardie ; 
Le roi des animaux , en cette occiision , 
Montra ce qu'il ëtoit , et loi donna la yie : 

il compare les modlûcatlons de l'âme du roi 
des animaux avec les modiûcatious de Pâme 
d'un véritable roi. 

Michel -^ Ange est le maitre pour donner 
de la noblesse à tous ses sujets. Dans son 
fameux Bacchus , il ne fait point comme les 
peintres de Flandre , qui nous ni^ontrent une 
figure tombante , et qui est , pour ainsi dire 
en Tair -, cela seroit indigne de la majesté 
d un dieu : il le peint ferme sur ses jambes } 
mais il lui donne si bien la gaitë de l'ivresse^ 
et le plaisir à yoir couler la liqueur qu il 
verse dans sa coupe, quil vlj a rien de si 
admirable. 

Dans la Passion qui est dans la galerie de 
Florence, il a peint la Vierge debout, qui 
regarde son fils crucifié , safas doulçnr , sans 
pitîé , sans zegret, sans larmes. Il la <^posa 
•nstnxibs de ce grand m jstèare , et par là lui 



£SSAI SUR LB GOUT. igg 

6it ^utenir ayec grandeur le spectacle dt 
cette mort. 

n n'y a point d'ouvrage de Michel- Ange 
OÙ il n'ait mis quelque chose de noble : on 
Crouye du grand dans ses ébauches même , 
comme dans les vers que Virgile n'a point 
finis. 

Jules Romain, d.ns sa chambrer desGéans 
k Mantoue , où il a représenté Jupiter qui les 
foudi'oie , &it voir tous les dieux ei&ayés. 
Mais Junon est auprès de Jupiter ; elle lui 
montre dun air assuré un géant sur lequel 
il faut qu'il laiice la foudre : par là il lui 
donne un air de grandeur qUe n'ont pas les 
autres dieux. Plus ils sont près de Jupiter , 
plus ik sont rassurés : et cela est bien natu- 
rel; car, dans Uùe bataille, h frayeur cesse 
auprès de celui qui a de l'avantage, 

DES RÈGLES * • 

Tous les ouvrages de l'art ont des règles 
générales, qui sont des guides qu il ne faut 

, I II I - ■ . . - ■ » 

t Ce fragment rectifié, et les trois suivants ne se trou- 
vent dans aucune autre écUtion ; ils sont tirés deB Archiva» 
littéraires, année i8o4i tome II, dans lesquelles iU 
ont été insérés par M. C. A. Walckenacr, qui en possède 
U manuscrit orifpnaL 



30Ô SSSAt SUR LE 60TTT» 

jamais perdre de vue. Mais^ comme les lois 
sont toajours justes dans leur être général^ 
mais presque toujours injustes dans l'appli- 
cation , de même les règles j toujours vraies 
dans la théorie, peuvent devenir fausses 
dans Thypothèse. Les peintres et les sculp* 
teurs ont établi les proportions qu'il faut 
donner au corps humain , et ont pris pour 
4nesure commune la longueur de la ÊLce| 
mab il faut qu'ils violent à chaque instant 
les proportions à cause des différentes atti- 
tudes dans lesquelles il faut qulls mettent 
les corps : par exemple , un bras tendu est 
bien plus long que celui qui ne lest pas. 
Personne n'a jamais plus connu fart que 
Michel- Ange; personne ne s^en est joué da- 
vantag;e. Il y a peu de ses ouvrages d'archi- 
tecture oà les proportions soient exactement 
gardées; mais^ avec une connoissance exacte 
de tout ce qui peut faire plaisir, il sembloit 
qu'il eût un art à part pour chaque ouvrage. 
Quoique chaque effet dépende dune 
cause générale, il s'y mêle tant d autres 
causes particulières que chaque eflfet a , en 
quelque façon, une cause à part : ainsi lart 
donne les règles, et le goût les exceptions; 
le goût nous découvre en quelles occasions 



r 



B8SAI SUR LB OOUl^ dO! 

fart doit sonmettre, et eh c[aelles oocaâioni 
H doit être sonmifl* 

PLAISIIi FONDi $Vt ta, RAI90ir« 

J AI dit soavent que ce qui nous Ëiit plai^ 
sir doit être fondé sur la raison ; et ce qui n4 
l'est pas i certains égards, mab parvient i 
nous plaire par d autres ji doit s'en écarter I0 
moins qu'il est possible. 

^t je ne sais comme il arrive que la sottise 
de l'ouvrier y bien marquée , fait que Ion ne 
peut plus se plaire à son ouvrage ; car, dans 
les ouvrages de goût, il ùmXj pour qu% 

filaisent, avoir Une certaine confiance à 
ouvrier , que Ton perd d'abord lorsque Fou 
Toit , pour première chose , qu^il pécha 
contre le bon sens. 

Ainsi, lorsque j^étois à Pise, je n eus aucuQ 
plaisir lorsque je vis le fleuve Amo peint 
dans le ciel avec son urne qui roule des eaux^ 
Je n'eus aucun plaisir à Gènes de Toir des 
saints, dans le ciel, qui souffi-oient le maiV 
tjre. Ces cnoses sont si grossières qu'on uq 
peut plus les regarder. 

Lorsqu'on entend dans le second acte dé 
Thyeste, de Sënèque, des vieillards d'Argos 
qui, comme des citoyens de Rome du tempi 



t03 ESSAI SVH LB OOIJT; 

Ae Séné pe, parlent de$ Par thés et des Qai* 
rites , et distinguent les sénateurs des plé- 
béiens, méprisent les blés de la Lj'bie, les 
Sarmates qui ferment la mer Caspienne^ et 
les rois qui ont subjugué les Daces, une pa- 
reille ignorance &it rire dans un sujet sé- 
rieux. C'est cbmme si, sur le théâtre de 
Londres , on introduisoit Marins , disant 
que, pourvu qu'il ait la faveur de la cham-^ 
bre-basse, il ne craint point Finimitié de 
Celle des pairs , ou qu'il aime mieux la vertu 
que tout ce que les grandes &milles de Rome 
font venir du Potose, 

Lorsqu'une chose est, & certains égards, 
contre la raison, et que, nous jdaisant par 
d'autres, Fusage ou Fintérét même de nos 
plaisirs la fait regarder comme raisonnable, 
comme nos opéras, il faut faire en sorte 
qu^elle s'en écarte le moins possible. Je ne 
pouvois souffirir en Italie de voir Caton el 
César chanter des ariettes sur le théâtre; les 
Italiens, qui ont tiré de Thistoire les stijets 
de leurs opéras, ont montré moins de goût 
que nous, qui les avons tirés de la fable on 
des romans. A force de merveilleux , l'incon» 
rénient du chant diminue , parce que ce qui 
est si extraordinaire paroit mieiix pouvoiv 



r 



MâAI StJft LE aovti ftOS 

â erprimer par une manière plus éloignée da 
naturel; d'ailleurs il semble qull est établi 
que le chant peut aroir dans les enchante^ 
ments et dans le commerce des dieux une 
force que les paroles n'ont pas; il est dono 
là plus raisonnable, et nous ayons bien ùlt 
de Fy employer. 

DB LA CONSIDERATION 0£ LA SITUATION 

MEILLEURE. 

Dans la plupart des jeux folâtres ^ là 
source la plus commune de nos plaisirs vient 
de ce que, par de certains petits accidents^ 
nous voyons quelqu'un dans un embarrai 
OJL nous ne sommes pas, comme si quelqu'un 
tombe , s'il ne peut échapper , sii ne peut 
suivre ;. . . . de même dans les comédies , nous 
avons du plaisir de voir un homme dans und 
erreur où nous ne sommes pas. 

Lorsque nous voyons faire une chute à 
quelqu'un, nous nous persuadons qu'il a 
plus de peur quil n en doit avoir, et cela 
nous divertit; de même, dans les comédies, 
nous prenons plaisir à voir un homme plus 
embarrassé quil ne devroit Tétre. Comme, 
lorsqu'un homme grave*fait quelque chose de 
ridicule, on se trouve dans une position que 



3(4 BSSAI SU& LB OOOT*^^ 

Dou5 sentons n*étte pas daccqrd avec sa 
gravité, cela nous divertit; de même, dans 
nos comédies, quand un vieillard ect trompé^ 
nous avons du plaisir à voir que sa pru* 
dence et son expérience Sont les dupes de 
son amour et de son avariée* 

Mais, Idrsquun enfant tombe, au lien 
d^en rire, nous en avons pitié, parce que ce 
n'est pas proprement sa faute , mais celle de 
sa foiblesse; de même, lorsqu'un jeune 
homme , aveuglé par sa passion , a fait la 
folie d*^ouser une personne qu^il aime, et 
en est puni par son père, nous sommes af- 
fligés de le voir devenir malheureux pour 
avoir suivi un penchant naturel , et avoir 
plié à la foiblesse fie là condition humaine* 

Enfin, comme lorsqu'une femme tombe , 
toutes les ciixx>nstances qui peuvent aug<^ 
menter son embarras , augmentent notre 
plaisir ) de même, dans les comédies nous 
nous divertissons de tout ce qui peut aug* 
menter Tembaitas de certains personnages. 

Tous ces plaisirs sont fondés, ou sur 
notre malignité naturelle, du sur. l'aversion 
que nous donne, pour de Certains person* 
nages, Tintérêt que nous presions pout 
d autraSt 



È55AI St/R LB GOUT» loS 

lie grand art de la comédie consiste doM 
ft bien ménager et cette affection et cette 
aversion , de façon que nous ne nous d^ 
mentions pas d'un bout de la pièce à l'autre | 
^t que nous n^ayons point du dégoût ou du 
regret d'avoir aimé ou haï. Car on ne peut 
guère souffiir <{u'un caractère odieux de- 
vienne intéressant que lorsqu'il y a raison 
pour cela dans le caractère même , et qu'il 
5 agit de quelque grande action qui nou3 
surprend, et qui pei^t servir au dénoûmeui 
de la pièce, 

FLAISIR CAUSÉ PAR LES JRUJ^ CBUTE3| 

CONTRASTES. 

Comme dans le jeu de piquet, nous avons 
te plaisir de démêler ce que nous ne con- 
Qoissons pas par ce que nous connoissons^ 
et que k beauté de ce jeu consiste â paroitre 
BOUS montrer tout et cependant nooscacbet 
beaucoup , ce qui excite notre curiosité ; 
ainsi, dans les pièces de théâtre, notre àm^ 
est piquée de curiosité, parce qu'on lui mon* 
tre de certaines choses et qu'on lui en cacbo 
d'autres ; elle tombe dans la surprise , parce 
qu'elle croyoit que les choses qu'on lui cache 
arriveroient d'une certaine êiçon, qu'elles 
(. i9 



ftfrivent dune autre, et qa elle a £3Lit,jK>txr 
ainsi dire , de fausses prédictions sur cê 
qu elle a vu. 

Comme le plaisir du jeu de Fombre conh 
iîste dam une certaine suspension mêlée de 
.curiosité d^s troi^ différents événement^ qui 
peuvent arriver, la partie pouvant être ga- 
gnée^remise ou perdue codille ; ainsi, dans 
nos pièces de théâtre, npus sommes telle- 
ment suspeudus et incertains, que nous ne 
savons ce qui arrivera ; et tel est Teffet de 
notre imagination, que lorsque nous avons 
vu la pièce mille fois, si elle est belle, notre 
iBUspensioû et, si je Fose dire, notre igno- 
rance restent encore; c'ar pour lors nouis 
Bommes si fort touchés de ce que nous en- 
4i6iidQjai^ actuellement, que xious.ne Sientons 
fisÈS ce qu'où nous dit et ce qui paroit de* 
'Voir .au^itTfi de .ce qu on nous dit : ce que 
•nobs. MUUPis^us d'aiUeurs^ et seulement 
JWR joiémpiire , ne jhous f4it plus aucune imr 
tp&âs^oOè 






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II. , 



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3 



PENSÉES DIVERSES. 



MoK fils 9 TOUS êtes assez heureax pour 
n'avoir ni à. rougir, ni à vous enorgueillir 
4e votre naissance : la mienne est tellement 
proportionnée  ma fortune , que je seroi9 
fâché que l'une ou lautre fussent plus 
grandes. 

Vous serez homme de robe ou d'épée. 
Comme vous devez rendre compte de votre 
état, c^est à vous de le choisir : dans la robe, 
vous trouverez plus d'indépendance ; clans 
le parti de Tépée, de plus grandes espé- 
rances. 

Il vous est permis de souhaiter de monter 
à des postés plus énUnents, parce qu^U est 
peitoisà chaque citpjen de souhaiter d!étre 
en état de rezulre de plus grands sr^rvices à 
$a patrip : d'ailleurs ,^ une noble *aj:»tHtioin es^t 
un sentiment utile à. la société, lorsqu'il fp 
dirifee>idea..Cororte le inonde p^y?iqu|? ne 
indisJjBte iqqe parce que chaque par^i; deja 
Œ(jyaiîà»t«djà s'éloigner 4u ce^atre, ^if^i le 
juûndè politique se ;fto|^?ft^il p^ \fi /désir 
4ûiéri«ir; e^ Àiqp^t qu^^ebacip^ft 4e sortir 



du lien où il est placé. C'est en yain qu'une 
morale austère yeut effacer les traits que le 
plus grand des ouvriers a gravés dans no9 
Ames : c est à la morale qui veut travailler 
$ur le cœur A^ l'homme à régler ses sentie 
ments^ et non pas k les détruire. Nos auteurs 
moraux sont presque tous outrés : ils par« 
lent A Tentendementj et non pas à cette 
âm^. 

PORTRAIT DE MONTESQUIEH 

PAR LUI-MÊME. 

Une personne de ma connoisaance disoitk 
Je va^ faire une assez sotte chose, c'^est mon 
portrait : je pue coçnois asse? hien.. 

Je n'ai presque jamais eu de chagrin, en- 
core moins d ennui. 

Ma machine est si heureusement con- 
struite, que }e suis frappé par tous les objetf 
assez vivement pour qu ils puissent me don- 
Qer du plaisir, pas assez pour qu^ilspoisseiJI 
me causer de la peine. 

J'ai lambition qu il' faut pour me ùiit 
-prendre part aux choses de cette vie; je n'ai 
point celle qui pourroit me faire ti^buver da 
dégoût dans le poste où la nature m'a mis» 

J^ois^e je goil|fe^]m {^iW| je fais af* 



jPEKsé^S DIVERSES. ^<^ 

fecté; et je sois toujours étoouë de rayoîr 
recherché ayec tant d'indiftërence. , 

J^ai été dans ma jeunesse assez heureoi 
pour «l'attacher à des femmes que j-ai cm 
qui m^aimoient; dès.que j'ai cessé de le 
croire, je m^en suis détaché soudaii^. 

L'étude a été. pour moi. le souverain ro- 
mède contre les dégoûts de la vie^ n'ayani 
jamais eu de chagrin qu une heure de lec- 
ture n'ait dissip^. 

Je m'éveille le matin avec une joie secrète 
de voir la lumière avec une espèce de ravis- 
sement; et tout le reste du jour je suis con* 
ient. Je passe, la nuit sans m'éveîUer; et le 
soir, quan^rj^i vais au lit , une espèce d'en- 
gourdissement m'empêche de faire des ré- 
flexions. ; ,'; ; 

Je suis presque aussi content avec des 
$ots qu'avec des gens d'esprit : car il j a peu 
d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient 
amusé; très-souvent il n'y a rien de $i amu- 
sant qu'un homn^e ridicule. ^ /,,,• ' 
, Je ne b,^f; .pas de pie djivertir en içoî- 
xnême des boxâmes que je vois^ sauf à eux 
à me prendre à leur tour poui. cç.qa'i)j 
veident 

. ; J'areiîi d'abord pour la plujpart des grands 

48.. 



'Sitb PENSEES DIVEUSES. 

uhe crainte "ptiérile; dèd que jVi eu fiiît con- 
noissance, j'ai passé prest[ue sans milieu 
jusqu'au mépris. 

J ai ass^z aimé à dire aux femmes des fa- 
xîcurS, et à leur rendre dés services* qui coû- 
tent si peu. 

Tai eu naturellement de Tamour pour le 
bien et Thônneur de ma phtrie, et peu pour 
ce qu'on appelle la gloire y j'ai toujours senti 
une joie secrète lorsqu'on à fait quelque rè- 
glement qui alloit au bien commun. 

Quand j'ai voyagé dans les pays étran- 
gers , je m'y suis attaché comme au mien 
propre, fai pris part à l'eui' fortune, et 
j'aurqis souhaité qu ik fussent dans un état 
florissant. . J 

J'ai cru trouver de l'esprit k des gens qui 
passoient "pouf n'en point avoir. 

Je n'ai pas été fâché de pdiSser pour dis- 
trait ^ cela m'a Ëiit hasarder bien des négU- 
gence^ qui m'auroient embarrassé. 

J'aime les maisons où je j^uis me tirer 
d'affairé avec mon esprit (fe tous les jours. 

DaûS les 'crfniersations ef A fable, fai 
toujours éfè^favî'dd trouver un homme qui 
voulût prendre la peiue de briller ; un 
homme de cette espèce présente toujours la 



flanc , et tons les autres sont sons le boo- 
clîer. 

Rien ne m'amuse plus que de voir un 
conteur ennuyeux &ire une histoire cir- 
constanciik; saus quartier : je ne suis pas at- 
tentif à rhistoire , mais à la manière de la 
faire. Pour la plupart des gens, j'aime mieux 
les approuver que de les écouter. 

Je u ai jamais voulu souffiîrqu'un homme 
d esprit sWisât de me railler deux fois de 
suite. 

J'ai assez aimé ma famille pour faire ce 
qui alloit au bien dans les choses essen- 
tielles; mais je me snis af&anchi des menus 
détails. 

Quoique mon nom ne soit ni bon ni 
mauvais, n'ayant guère que deux cent cin- 
quante ans dé noblesse prouvée, cependant 
j'y suis attaché, et je serois homme â&ire 
des substitutions ' . 

Quand je me fie à quelqu'un /je le fais 
sans réserve-, mais je me fie à très -peu de 
personnes. 

Ce qui m'a toujours donné une assez 
mauvaise opinion de moi, c'est qu^ y a fort 

I - - 

< Il l'a fiât. ( Nott au maniMCrif.) 



feu d'états dans la république auxquels 
j^eusse été yéritablement propre. Quant à 
mon métier de président , j'ai le ôœur très^ 
droit : je comprenois assez les questions en 
elles-mêmes; mais^ quant à la procédure, je 
n'y entendois rien. Je m'y suis pourtant ap- 
pliqué; mais ce qui m^en dégpûtoit le plus , 
c'est que je yoyois à des bêtes le même talent 
qui me fuyoit, pour ainsi dire. 

Ma machine est tellement composée , que 
Tai besoin de me recueillir dans toutes les 
matières un peu abstraites ; sans cela , mes 
idées se confondent : et, si je sens que je suis 
écouté , il me semble dès lor^ que toute la 
question s'éyanouit deyant moi ; plusieurs 
traees se réyeillent à la fois; il résulte de là 
qu'aucune trace n'est réyeillée. Quant aux 
couyersations de raisonnement, où les sujets 
sont toujours coupés et recoupés y je m'en 
tire assez bien. 

Je n'ai jamais yu couler de larmes sans en 
être attendri. 

Je suis amoureux de Tamitié. 

Je pardonne aisément, par la raison que 
je ne suis pas haineux. Il me semble que la 
haine est douloureuse. Lorsque quelqu'un a 
youlu se réconcilier ayec moi, j^'aî senti ma 



vanité flatté^, et j^ai cessé de regarder comme 
ennemi un homme qui me rendoit le service 
de me donner bonne opinion de moi. 

Dans mes tetres j avec mes yassaux , je 
n^ai jamais voulu <{ue l'on m'aigrtt sur le 
compte de quelqu'un. Quand on m'a dit : Si 
vous saviez les discours qui ont été tenus...» 
Je ne veux pas les savoir, ai-je répondu. Si 
ce qu^on vouloit rapporter étoit Ùlvlx, je ne 
voidois pas courir îq, risque de le croire; si 
c^étoit vrai y je ne voulois pas prendre la 
peine de haïr un Êiquin. 

 l'âge de trente-cinq ans j^aîmois encore^ 

II m^est aussi impossiMe d'aller chez quel** 
qu'un dans des vues d'intérêt qu^il m'est im* 
possible de rester dans les airs* 
. Quand j'ai été dans le monde , je Tai aim4 
Comme si je ne pouvois sooffirir la retraite; 
quand j'ai été dans mes terres ^ je n'ai plus 
songé au monde. 

Quand jevoisunhommedemérite^jenele 
décompose jamais; un homme médiocre qui 
a quelques bonnes qualités, je le décompose. 

Je suiis , je crois , le seul homme qui aie 
mis des livres au jour sans être touché de la 
réputation de bel -esprit. Ceux qui m'ont 
.c6nnù savent que^ dans mes conversations ^ 



/ 



ai4 PSKSiBS BIVK&dBli. 

je ne cherchois pas trop à le paitoitre, et que 
j'avois assez le talent de prendre la languit 
de ceux avec lesquels je tîtoîs; 

J'ai eu le malheur de me dégoûter très- 
souvent des gens dont jWois le plus désiré 
la bienveillance. 

Potu* mes amis y à Texception d'un seul, 
je les ai tous conservés. Avec mes en&nts , 
j'ai vécu coiùme avec mes amis. 

Jai eu pour principe de ne jamais fam 
par autrui ce que je pouvoîs par moi-même : 
c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par 
les moyens que j'avois dans mes mains, la 
modération et la frugalité , et non par des 
mo^ni étrangers , toujours bas ou injustes; 

Quand oas'est attcÂidu qne je briUerois 
âans une Conversation, je ne l'ai jamais &it : 
j':aUiidisniietixirmrim homme d'esprit pour 
iti'appi^er.que deis sots pour m'approuver. 

Il n'y a point de gens que j aie plus mc^ 
prisés que les petks beaux - esprits, ^t les 
grands qui >sont sans proUtë. 
* ' Je n'ai jamais été tenté de faire un con- 
|iletde chanson contre qui que ce soit. J'ai 
ftit'en ma vie bien des sottises, et jamais d» 
méchancetés. 

Je n'ai point paru dépenser, mais je ii*ai 



f E55ÉES DiyEHSElS. d,lS 

jamais été avare; et je ne sache pas de chose 
assez peu difficile pour que je 1 eusse faite 
pour ^agîter de l'argent. 

Ce qui m'a toujours beaucoup nui, c'est 
que j'âî toujours méprisé ceux que je n'esti- 
mois pas. 

Je nai pas laissé, je crois , d'augmenter 
mon bien; j'ai fait de grandes amélioratioos 
à mes'teiires : mûis je sentois que c'ëtoit plu- 
tôt potitt liti^ certaine idée d'habileté que cela 
me donuoit , que pour Tidée de devenir plus 



izic^'e. 



En entrant dans le monde, on m'annonça 
comme un"homme d'esprit^ et je reçus un 
accuieir assez favorable des gens eu place : 
maïs lotsquë, par le succès des Lettres per- 
sanes ^^ j'eus Ipeut^être prouvé que j'en avois, 
et que j'eiis bbtenuqiœlque estime de la paîl 
du public j celle dès gens en place se refroi- 
dit; j'essuyai mille dégoûts. Comptez qu in* 
térieurement blessé de là réputation dun 
homme célèbre , c e^t pôuÈr s'èia venger quHs 
l'humilient, et qu'il faut soi-même mériter 
beaucoup d'éloges pour sli^pbrter patient 
mérit réloge d'aulrui* 

Je ne sache pas eiicore avtSSf dépensé qua- 
tre louis ^ar âir^ ili fait une visite par iot^ 



ftl6 PBKSÉES DIVERSES 

rêt. Dans ce que jVntreprenois , je n'em» 
ployois que la prudence commune , et j'a« 
gissois moins pour ne pas manquer les affid* 
ces que pour ne pas manquer aux affaires. 

Je ne me consoler ois point de n'avoir pas 
Étit fortune , si j etois ne en Angleterre ; je 
ne suis point fâché de ne Tavoir pas Êiite en 
France. 

JPavoue que j'ai trop de vanité pour sou- 
haiter que mes enfants fassent un jour une 
grande fortune : ce ne seroit qu'à force de 
raison qu^ils pourroient soutenir Tidée de 
moi^ ils auroient besoin de toute leur vertu 
pour m'avouer; ils regarderoient mon tom* 
beau copime le monument de leur honte. Je 
puis croire qu^ils ne le détmiroient pas de 
leurs propres mains ; mais ils ne le relève- 
roient pas sans doute , s'il étoit à terre. Je se* 
tois l'achoppement éternel de la flatterie , et 
je les méttrois dans l'embarras vingt fois par 
jour; ma mémoire seroit incommode, et mon 
Ombre malheureuse tourment^qit sans cesse 
losf vivants. 

La timidité a été le fléau de tpu^ ma vie; 
die sembloit obscurcir jusqu'à mes organes, 
lier majangw, mettre un nuage sur mes 
peAsées, 4éranger mes expressions^^ XétQ^ 



^ PENSÉES DIVERSES. 217 

moins sujet à ces abattements devant des 
gens d esprit que devant des sots : c'est que 
j'èspérois qu'ils m'entendroient ; cela me 
donnoit de la confiance. Dans les occasions ^ 
mon esprit, comme s'il avoitfait un eflTort, 
s'^n tiroît assez bien. Étant à Laxembourg, 
dans la salle oh dînoit lempereur, le prince 
Kînski me dit ; « Vous , Monsieur, qui ve- 
« nez de France , vous êtes bien étonné de 
« voir l'empereur si mal logé ? » — Monsieur, 
lui dis- je , je ne suis pas fâché de voir un 
pays où les sujets sent mieux logés que le 
maître.... Etant en Piémont, le roi Victor 
me dit : « Monsieur, vous êtes parent de 
a M. Tabbé de Montesquieu, que j'ai vu ici 
ce avec M. l'abbé d'Estrades? » — Sire , lui 
dis- je. Votre Majesté est comme César, qui 
n avoit jamais oublié aucun nom... Je dinois 
en Angleterre chez le duc de Richmond; le 
gentilhomme ordinaire La Boine, qui étoit 
un fat , quoique envoyé de France en An- 
gleterre, soutint que l'Angleterre n'étoitpas 
plus grande que la Guienne. Je tançai mon 
envoyé. Le soir, la reine me dit : « Je sais 
tt que vous nous ayez défendus contre votre 
c< M. de La Boine. » < — Madame, je n'ai pu 



ai8 PENSÉES BIVSRSE0. 

m'imaglner qu'un pays où yqus régnez ne 
fût pas un grand pajs. 

J'ai la maladie de fidre des livres, et d'en 
être honteux quand je les ai &its. 

Je n^ai pas ainté à faire ma fortune par le 
moyen de la cour; j'ai songé à la faire en &i* 
sant valoir mes terres, et à tenir toute ma 
fortime immédiatement de la main, des 

dieux. N , qui ayoit de certaines fins, me 

fît entendre quon me donnerott une^pen- 
sion ; je dis que, n'ayant point fait de bas- 
sesses , je n'ayois pas besoin d'être consolé 
par des grâces. 

Je suis un bon citoyen, mais dans quel- 
que pays que je fiisse né , je l'aurois été tout 
de môme. Je suis un bon citoyen, parce que 
j'ai toujours été content de l'état où je suis y 
que j'ai toujours approuvé ma fortune, que 
je n'ai jamais rougi d'elle , n2 envié celle des 
autres. Je suis un bon ci^yen, parce que 
j'aime le gouvernement, où je suis né ^ sans 
le craindre,, et que je n'en attends d autre 
faveur que ce bien- inestimable que je par- 
tage avec tousimes compatriotes; et je rends 
grâces aa ciel de ce qu'ayant mis en moi 
de là médix>ccité en tout,, il a bien voulu 



PENSÉES DITERSES. 2ig 

mettre un peu de modération dans mou 
âme. 

S'il m'est permis de prédire la forlune de 
mon ouvrage * , il sera plus approuvé qne lu : 
de p0u:eiiles lectures peuvent être un plaisir, 
elles ne sont jam^s un amusement. J avois 
oonçu le dessein de donner plus d'étendue 
et de profondeur à quelques endroits de mon 
Esprit^ j'en suis devenu incapable : mes 
lectures n'ont affoibli tes yeux; et il me 
semble que ce qu'il me reste eOiCore de lu 
mière, n'est que l'aurore du jour où ils se 
fermeront pour jamais. 

Si je savois quelque chose qui me fttt 
utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je 
le rejetterois de mon esprit. Si je savois 
quelque chose qui fût utile ai ma famille, et 
qai ne le fût pas à ma patrie , je chercherois 
à Toublier. Si je savois quelque chose utile 
à ma patrie , et qui fût préjudiciable à l'Eu- 
rope et au genre humain, je le regarderois 
"^ comme un crime. 

Je souhaite avoir des mamères simples , 
recevoir des services le moins que je puiS| 
et en rendre le plus qu'il m'est possible. 



VRïïffrit des LoU. 



320 PENSÉES DIVERSES. 

Je n'ai jamais aimé à jouir du ridicule de^ 
autres. J'ai été peu difficile sur Tesprit des 
autres. J'étois ami de presque tous les es- 
prits, et ennemi de presque tous les cœurs. 

J'aime mieux être tourmenté par mon 
cœur que par mon esprit. 

Je Ëiis faire une assez sotte chose : c'est 
ma généalogie. 

DES ANCIENS. 

nvouE mon goAt pour les anciens ; cette 
antiquité m'enchante , et je suis toujours 
prêt à dire avec Pline : C'est à Athènes que 
vous allez , respectez les dieux. 

L'ouvrage divin de ce siècle, Télémaque, 
dans lequel Homère semble respirer, est une 
preuve sans réplique de Texcellence de cet 
ancien poëte. Pope seul a senti la grandeur 
d'Homère. 

Sophocle, Euripide, Eschyle, ont di-, 
bord porté le genre d'invention au point que 
nous n^avons rien changé depuis aux règles 
qu'ils nous ont laissées, ce qu'ils n'ont pu 
faire sans une connoissance parfaite de la 
nature et des passions. 

Jai eu toute ma vie un goût décidé pour 
les ouvrages des anciens : j ai admiré plu- 



P£NSi£S DIVERSES. 23^1 

$îeurs critiques faites contre eux, mais j'ai 
toujours admiré les ancieus^'Xai étudié mon 
goût^et j fti examiné si ce n^étoit point un de 
ces goûts malades sur lesquels on ne doit 
faire aucun' fond; mais plus j^ai examiné, 
plus j'ai senti que j'ayois raison dWoiif senti 
comme j'ai senti. 

Les livres anciens sont pour les auteurs^, 
les nouveaux pour les lecteurs. 

Plutarque me charme toujours : il y a des 
circonstances attachées aux personnes j qui 
font grand plaisir. 

.Qu^Aristote ait été précepteur d'Alexan- 
dre, ou qiie Platon ait été à la cour de Syra- 
cuse, cela n'est rien pour leur gloire; la ré- 
putation de leur philosophie a absorbé tout. 

Cicéron, selon moi, est un des plus 
grands esprits qui aient jamais été : l'âme 
toujours belle, lorsqu'elle n'étoit pas foible. 

Deux chefs-d'œuvre : la mort de César 
dans Plutarque, et celle de Nérdn dans Sué- 
tone. Dans Tune, on commence par avoir 
pitié des conjurés qu'on voit en péril, et en- 
suite de César, qu'on voit assassiné. Dans 
celle do Néron, on est étonné de le voir 
pbligé par de^és dç se tuer, sans aucune 

19. 



a22 FEKSJES DIYEKSSS. 

cause qui Vj contraigne, et cependant d« 
fcçon à ne pouvoir Téviter. 

Virgile, inférieur à Hom^ par la gran- 
deur et la variété des caractères, par Tin* 
vention admirable, Fégale par la beauté de 
la poésie. 

Belle parole de Sénèque : Sic prœsen- 
iibus utaris voluptatibus , ui futuris non 
noceas. 

La même erreur des Grecs Jiiondoit toute 
leur jkhilo&ophie; mauvaise physique, mau- 
vaise morale, mauvaise métaphysique. C'est 
qu'ils .ne ^entoient pas la différence qu^il y a 
entre les qualités positives et les qualités re- 
latives. Comme Aristote s'est trompé avec 
son sec, son humide, son chaud, son froid, 
Platon et Socrate se sont trompés avec leur 
beau , leur bon , leur sage : grande décou- 
verte qu'il n'y avoit pas de qualité positive. 
Les termes de beau , de bon , de noble , de 
grand, de parfait, sont des attributs des ob- 
jets, lesquels sont relatifs aux êtres qui les 
considèrent. 11 &ut bien se mettre ce prin^ 
cipe dans la tête ; il est Péponge de presque 
tous les préjugés; c-e^ le fléau de la philo- 
sophie ancienne, de la physique d' Aristote, 
de la métaphysique de Platon : et, 91 on lit 



PBKSXË8 DiyS&BEs. aaS 

les dialogues de ce philosophe , on trouvera 
qu'ils ne sont <ju un tis^ de sophîsmes Êiits 
par rignorance de ce principe. Malebranche 
est tombé dans mille sophismes pour l'avoir 
ignoré. 

Jamais philosophe n^a mieux fait sentir 
aux hommes les douceurs de la yeartu et la 
dignité de leur être que Marc - Antonin : le 
cœur est touché , Filme agrandie ; Fesprit 
élevé. 

Plagiat : avec très -peu d^esprit on peut 
Élire cette objection-là. II n^ a plus d^origi- 
naux j grâce aux petits génies. Il n y a pas 
de poëte qui n'ait tiré toute sa philosophie 
des anciens. Que deviendroîent les corn* 
mentateiurs sans ce privilège ? As ne pour- 

roient pas dire : Horace a dit ced Ce 

passage se rapporte à tel autre de Théocrite, 

où il est dit Je m engage à trouver dans 

Cardan les pensées de quelque auteur que 
ce soit j le moins subtil. 

On aime à lire les ouvrages des anciens 
pour voir d'autres préjugés. 

Il faut réfléchir sur la Politique d'Aristote 
0t sur les deux Républiques de Platon , si 
Ton veut avoir une juste idée des lois et daf 
moeurs des anciens Grec^ 



334 PENSÉES DIVERSES. 

Les chercher dans leurs historiens , c'est 
comme si nous vontlions trouver les nôtres 
en lisant les guerres de Louis XIV, 

République de Platon, pas plus idéale 
que celle de Sparte. 

Pouf juger les hommes , il Eut leur passer 
les préjugés de leur temps. 



DES MODERNES. 



Nouî n'avons pas d'auteur tragique qui 
donne à l'âme de plus grands mouvements 
que Crébillon, qui nous an^ache plus à 
nous-mêmes., qui'nous remplisse plus de la 
vapeur du dieu qui Tagits : il vous fait en • 
trer dans le transport des bacchantes. On 
ne sauroit juger son ouvrage, parce qu'il 
commence par troubler cette partie de l'âme 
qui réfléchit. C'est le véritable^tragique de 
nos jours, le seul qui sache bien exciter la 
véritable passion de. la tragédie, /a terreur. 
Un ouvrage original en fait toujours con- 
struire cinq ou six cents autres : les derniers 
se servent des premiers, à peu près comme 
les géomètres se servent de formules. 

J'ai entendu la première représentation 
à Inès de Castro de La Motte. Jai bien vu 
qu'elle n'a réussi qu'à force d'être belle, et 



PENSÉES DIVERSES. ^^5 

^^elle a plu aux spectateurs malgré eux. Oo 
peut dire que la grandeur de la tragédie, le 
sublime et le beau, y règneut partout. Il j^ a 
un second acte qui, à mon goût, est plus 
beau que tous les autres : j'y ai trouvé un 
art souvent caché , qui ne se dévoile pas à la 
première représentation, et je me suis senti 
plus touché la dernière fois que la première. 

Je me souviens qu en sortant dWe pièce 
intitulée Esope à la cour^ je fus si pénétré 
du désir d'être plus honnête homme, que }e 
ne sache pas avoir formé une résolution plus 
forte; bien différent de cet ancien qui disoit 
qu il n'étoit jamais sorti des spectacles aussi 
vertueux qu'il y étoit entré. C'est qu'ib toe 
sont plus la même chose. 

Dans la plupart des auteurs , je vois 
rhomme qui écrit ; dans Montaigne ^ 
l'homme qui pense. 

Les maximes dé La Rochefoucauld sont 
les proverbes des gens d'esprit. 

Ce qui commence à gâter notre comi- 
que , c'est que nous voulons chercher le ri- 
dicule des passions, au lieu de chercher le 
ridicule des manières. Or y les, passions ne 
sont pas des ridicules par elles-mêmes. 
Quand on dit qu'il n'y a point de qualités 



226 PÈV^iES DIVERSES. 

àl)sôlaes, cela ne veut pas dire qu'il n'y csr 
a point réellement, mais que notre espdc ne 
peut pas les déterminer. 

Quel siècle que le nôtre , où il y a tant de 
critiques et de }uges, et si peu de lecteursl 

Voltaire n est pas beau^ il n'est que joli : 
il seroit honteux pour rAcadémie que Vol- 
taire en fut, et il lui sera quelque jour hon- 
teux qu'il n'en ait pas été * . 

Les ouvrages de Voltaire sont comme les 
visages mal proportionnés qui brillent de 
jeunesse. 

Voltaire n'écrira jamais ime bonne his- 
toire. Il ei»t comme les moines, qui n'écri- 
vent pas pour le sujet qiï'ils traitent , mais 
pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit 
pour son couvent. 

Charles XII, toujours dans le prodige , 
étonne, et n'est pas grand. Dans cette his- 
toire, il y a un morceau admirable, la re- 
traite de Schulembourg, morceau écrit aussi 
vivement qu^il y en ait. L'auteur manque 
quelquefois de sens. 

Plus le poëme de la Ligue paroît être 
VEnéide, moins il Test. 



Voy» les Lettres KUX, et LIU. 



\ 



PBKfiéss DIVERSES. ^ay 

Toutes les ëpithëtes de J.-B. Rousseau 
disent beaucoup; mais elles disent toujours 
trop , et expriment toujours au-delà. 

Parmi les auteurs x[ui ont écrit sur Fhis- 
toire de France, les uns ay oient peut-être 
trop d érudition pour avoir assez de génie, 
et les autres trop de génie pour avoir assez 
d'érudition. 

S'il Ëiut donner le caractère denospoctes, 
je compare Corneille à Michel-Ange, Ra- 
cine i Raphaël, Marot au Corrége, La Fon- 
taine au Titien, Despréaux auDominiquin, 
Crébillon au Guerchin , VoUaire au Guide, 
Fontenelle au Bemin; Chapellç, La Fare, 
Chaulieu, au Parmesan; Régnier au Gor- 
gion, Lamotte à Rembrand; Chapelain est 
au-dessus d^Âlbert Durer. Si nous avions un 
Milton, je le comp^irerois à Jules-Romain; 
si nous avions le Tasse ^ nous le compare^ 
rions au Carrachc^« ^i nous avions FArioste , 
nous ne le comparerions à personne, parce 
qae personne ne peut lui être comparé. 

Un honnête homme (M. RoUin) a, par 
ses ouvrages d^histoire, enchanté le public. 
C'est le cœur qui parle au cosur ; on sent une 
secrètesatisfactiond'entendreparlerlavertuj 
c est Tabeille de la France. 



2^8 PENSÉES D'IVERSES. 

Je n'ai guëte donné mon jugement que 
snr les auteurs que j'estimois , n'ayant guère 
lu, autant qu'il m'a été possible ^ que ceux 
que j'ai crus les nteilleurs. 

On parloit devant Montesquieu du roman 
de Don-Quichotte :. ce Le meilleur liyi^ des 
» Espagnols, dit-il , est celui qui se moquK 
» de tous les autres.' » 

DES GRANDS HOMMES DE FRANGE. 

Nous n'avons pas laissé d'avoir en France 
de ces hommes rares qui auroient été avoué» 
des Romains* 

La foi, lil justice et la grandeur d'âmd 
montèrent sur le trône avec Louis IX. 

Tanneguy du Châtel abandonna les em^ 
plois dès que la Voix publique s'éleva contra 
lui ) il quitta sa patrie sans se plaindre , pouC 
lui épargner ses miurmures. 

Le chancelier Olivier introduisit la jus** 
tice jusque dans le conseil des rois, et la 
politique plia devant elle* 

La France n'a jamais eu de meilleur ci- 
toyen que Louis XII. 

Le cardinal d'Âmboise trouva les intérêts 
du peuple dans ceux du roi, et les intérêts 
du roi dans ceux du peuple,. 



k. 



L 



PCTTSÉES DIVERSES. 2^9 

Charles VIII connut, dans la première 
jeunesse même, toutes les vanités de la jeu- 
nesse. 

Le chancelier de l'Hospital, tel que les 
lois, fut sage, comme elles dans une cour 
qui n'étoit calmée que par les plus profondes 
dissimulations , ou agitée que par les pas- 
sions les plus violentes. 

On vit dans La Noue un grand citoyen 
au milieu des discordes civiles. 

L'amiralde Coligny fut assassiné , n'aya nt 
dans le cœur que la gloire de Félat, et son 
sort fut tel, qu'après tant de rébellions, il 
ne put être puni que par un grand crime. 

Les Guises furent extrêmes dans le bien 
et dans le mal qu'ils firent à l'état. Heureuse 
laFrance s'ils n'avoientpas senti couler dans 
leurs veines le sa^g de Charlemagne I 

Il semble qne l'âme de Miron, prévôt des 
marchands, fiU celle de tout le peuple. 

Henri IV.*.. Je n'en dirai rien, je parle i 
des Français. 

Mole montra de l'héroïsme dans une con- 
dition qui ne s'appuie ordinairement que sup 
d'autres vertus. 

César auroit été comparé à M. Le Prince^ 

s'il étoit venu après lui. 

1. ao 



l3o Ï^EWSÉES DIVERSES. ' 

Turenne nWoit point de vices, et peut- 
être que, s'il en avoit eu, il auroit porté cer- 
taines vertus plus loin. Sa vie est un hjann« 
â la louange de l'humanité. 

Le caractère de Montausier a quelque 
chose des anciens philosophes, et de cet 
excès de leur raison. 

Le maréchal de Catiiiat asoutemi la vic- 
toire avec modestie , et la disgrâce avec ma- 
jesté, grand encore après la perte de sa ré- 
putation même. 

Vendôme n'a jamais eu rien à lui que sa 
gloire. 

Fontenelle, autant au-dessus des autres 
hommes par son cœur qu'au-dessus des 
hommes de lettres par son esprit. 

Louis XIV, ni pacifique, ni guerrier : il 
avoit les formes de la justice, de la politique, 
de la dévotion, et Fair dW grand roi% Doux 
avec ses domestiques, libéral avec ses cour- 
tisans, avide avec ses peuples, inquiet avec 
ses ennemis, despotique dans sa famiQe, roi 
dans sa cour ^ dur dans ses conseils^ enfant 
àaaoB celui de conscience, dupe de tout ce 
qui joue le prince^ les ministres, les femmes 
et les dévots; toujours gouvernant, et tou- 
jours gouverné, malheureux dans ses choix. 



FEtT6Éj:« DITERSES. a3f 

aûnant les sots, soufiram les talents , crai^- 
gnant l'esprit*, sérieuj^ dans ses amours, ef , 
dans son dernier attachement ,^foible à faire 
pitié; aucune force desprit dans les succès \ 
de la sécurité dans les revers, du courage 
dans sa mort. Il aima la gloire et la religion, 
et on Fempécha toute sa yie de connoitre ni 
Funni l-autre. Il n'auroit eu presque aucun 
de ces dé&ats, s'il avoit été un peu mieuii: 
élevé , et s'il avoît eu un peu plus d'esprit. Il 
avoit Vaine plus grande que lespit. Ma* 
dame de Maintenon abaissoit sans cesse 
cette âme pour la miettre à son point. 

Les plus mé(ihants citoyens de France fu- 
rent Ribhelieu et Louvois. J'en nommerois 
un troisième ' ; mais épargnons-le dans sa 
disgrâce. 

DE LA. RELIGION. 

DsBV est comme ce monarque qui a plu^ 
sieurs nations dans son empire; eQes vien- 
nent toutes lui porter un tribut, et chacun 
lui parle sa langue , religion diverse. 

Quand l'immortalité de Fâme seroit une 
erreur, jç serois fâché de ne pas h croisfe ; 

< IL de MaurepM. Voyez la>Letir« LXXVnL 



23l PSNSÉES DIVERSES. 

l'avoue que je ne suis pas si humble que lei 
athées. Je ne sais comment ils pensent ; mais 
pour moi , je ne veux pas troquer l'idée de 
mon immortalité contre celle de la béatitude 
d'un jour. Je suis charmé de me croire im- 
mortel comme Dieu même. Indépendam- 
ment des idées révélées, les idées métaphy- 
siques me donnent une très -forte espérance 
de mon bonheur éternel, à laquelle je ne 
voudrois pas renoncer. 

La dévotion est une croyance quf on vaut 
mieux qu'un autre. 

11 n'y a pas de nation qui ait plus besoin 
de religion que les Anglais. Ceux qui n'ont 
pas peur de se pendre doivent avoir la peuf 
d'être damnés. 

La dévotion trouve, pour faire de mau- 
vaises actions, des raisons quun simple 
honnête homme ne sauroit trouver. 

Ce que c est que d'être modéré dans ses 
{principes ! Je passe en France pour aVoir 
peu de religion, en Angleterre poulr. en 
avoir trop. 

Ecclésiastiques : flatteurs dés princes , 
quand ils ne peuvent être leurs tyrans. 

Les ecclésiastiques sont intéressés à maint 
tenir les peuples dans l'ignorance^ sans cela. 



PEKséfiS DIVERSES. a33 

comme l^yangile est simple, on leur diroit : 
Nous savons tout cela comme vous. 

J'appelle la dévotion une maladie du 
cœur, qui donne à l'âme une folie dont le 
caractère est le plus aimable de tous. 

L'idée des faux miracles vient de notre 
orgueil, qui nous Êiit croire que nous som- 
mes un objet assez important pour que 
rStre suprême renverse pour nous toute la 
nature; c'est ce qui nous fait regarder notre 
nation, notre ville, notre armée, comme 
plus chères à la Divinité, Ainsi nous vou- 
lons que Dieu soit un être partial qui se dé- 
clare sans cesse pour une créature contre 
l'autre, et qui se plait à cette espèce de 
guerre. Nous voulons qu'il entre dans 1103 
querelles aussi vivement que nous, et qu'il 
&sse à tout moment des chose$ dont la plus 
petite mettroit toute la nature, en engourdis- 
sement.. 

Trois chose!» incroyables parmi les choses 
incroyables : le pur mécanisme des bêtes , 
l'obéissance passive , et l'infaillibilité du pipe. 

DES JESUITES. 

Si les jésuites étoient venus avant Lu^ 
tber et Calvin, ils auioient été les maître? 
du monde. ' 

so. 



ft34 p£Ns£bs ditersbs. 

f ai peur des jésuites. Si j'offense quelque 
grand, il m'oubliera, je louJblierai; je passe 
rai dansvine autre province, dans un autre 
royaume : mais, si j'oflfense les Jésuites à 
Rome, je les trouverai à Paris, partout ik 
m environnent; la coutume qu^ils ont de s'é- 
crire sans cesse eioitretient leurs inimitiés. 

Pour exprimer une grande imposture^ 
tes Anglais disent : Cela est jésuitiquement 
feux. 

. DES AIT^LAIS JBT DES FRANÇAIS. 

Lss Anglais sont occupés; ils n'ont pas le 
tempS'd être polis. 

Les Français sont agréables ; ils se com- 
mtitiiquent, sont Taries, se livr^Qt dans 
leurs discours, se promènent, marchent, 
courent, et vont toujours jusqu'à ce qu'ils 
soient tombés. 

Les Anglais sont des génies singuliers; 
ib nlmiteront pas même les andens, qu'ils 
admn'ent : leurs pièces ressconblent bien 
moins à des productioDS régulières de la na- 
ture qu'à ces jeut dans lesquels elle a suivi 
des hasaids beureuft. 

AParis, 6ti>e^ étonvdi par le monde; on 
ne connolt que les manières , et an n'a pas 






PENSEES DIVERSES. a35 

le temps de connoitre les vices et les vertus. 

Si Ton me demande quels préjugés ont 
les Anglais, en vérité, je ne saurois dire le- 
guel ; ni la guerre , ni la naissance , ni les di*- 
gnités, ni les hommes à bonnes fortunes, ni 
le délire de la faveur des ministres : ils veu- 
lent que les hommes soient hommes; ils 
n estiment que deux choses, les richesses et 
le mérite. 

J'appelle génie d'une nation les mœurs et 
le caractère d'esprit des différents peuples 
dirigés par Finfluence d une même cour et 
d'une même capitale. Un Anglais, un Fran- 
çais, un Italien, trois esprits. 

VARIÉTÉS. 

Je ne puis comprendre comment les 
princes croient si aisément qu^îls sont tout , 
et comment les peuples sont si prêts à crotro 
qu^Us ne sont rien. 

Aimer à lire, c'est faire un échange des 
heures d'ennui que Ton doit avoir en sa vie 
contre des heures délicieuses. 

Malheureuse condition des hommes! à 
peine l'esprit est-il parvenu A sa maturité , 
que le corps commence à s'afToiblir. 

On demandoit a Chirac ( médecin ) si 1« 



236 9ENSÉE8 DIVERSES» 

commerce des femmes étoit malsain. No», 
disoit-il, pourvu qu'on ne prenne pas de 
drogues^mais je préviens que le changement 
est une drogue. 

C'est l'effet d'un mérite extraordinaire 
d'être dans tout son jour auprès d'un mérite 
aussi grand. 

Montesquieu grondoit un jour très-vive- 
ment ses domestiques. U se rotoutne tout à 
coup, en riant, vers un témoin de cette 
scène : Ce sont, dit-il, des horloges qu'on a 
besoin quelquefois de remonter. 

Un homme qui écrit bien n écrit pas 
comme on écrit, mais comme il écrit; et 
c'est souvent eu parlant mal qu'il parle 
bien. 

Voici comme je définis le talent : un don 
que Dieu nous a &it en secret, et que nous 
révélons sans le savoir. 

Les grands seigneurs ont des plaisirs, le 
peuple a de la joie. 

Outre le plaisir que le vin nous fait , nous 
devons encore à la joie des vendanges le 
plaisir des comédies et des tragédies. - 

Je disois à un homme : Fi donc! vous 
avez les sentiments aussi bas qu un homme 



PBKSiES DIYEESBS. sSj 

de <{Uâlité. M est si doux, ^11 mé sem- 
ble voir un yer ^ file de la soie. 

,Quand ou court après Fesprit^ ou attrape 
la sottise. 

Quand ou a été femme à Paris 2 on ne 
peut pas être femme ailleurs. 

La France se perdra par les gens de 
guerre. 

Ma fille disoit très-bien : Les mauvaises 
manières ne sont dures que la première 
fois. ) 

Je disois à madame du Châtelet : Vous 
vous empêchez de, dormir. pour apprendre 
la philosophie ; il faudroit aii contraire étu- 
dier la philosophie pour apprendre à. dor- 
mir. 

Si un Persan ou un Indien yenoit à Paris , 
il fsiudroit six mois pour lui faire comprendre 
ce que c est quun abbé commandataire qui 
bat le pavé de Paris^ 

L'attente est une chaîne qui lie tous nos 
plaisirs. 

Par malheur ; trop peu d'intervalle entre 
le temps où Ton est trop jeune et celui où 
Ion est trop vieux. 

U âiut avoir beaucoup étudié pour savois 
peu. 



338 VENSisS DtYBftSBS. 

J'aime les paysans; ils ne sont pas assez 
savants pour raisonner de traders. 

Sur ceux qui yivent avec leurs laguab, 
j'ai dit : Les vices ont bien leur pénitence. 

Les quatre grands poètes , Pbiton , Male- 
branche, Shaftcsbury, Montaigne! 

Les gens d'esprit sont gouvernés par des 
valets, et les sots par des gens d'esprit. 

On auroit dû mettre Foisiveté continuelle 
parmi les peines de l'enfer; il me semble au 
contraire qu'on Va. mise parmi le^ joies du 
paradis. 

Ce qui manque aux orateurs en profon- 
deur, Us vous le donnent en longueur. Je 
n'aimie pas les discours oratoires ; ce sont des 
ouvrages d'ostentation. 

Les médecins dont paiie M. Friend dans 
son Histoire de la Médecine sont parvenus 
k une grande vieillesse. Raisons physiques : 
i^ les médecins sont portés à avoir de la 
t^mpératice; %^, ils préviennent les maladies 
dans les commencements; 3°. par Icuor état, 
ils fixit beaucoup d'e&ercice; 4^ en voyant 
beatMÂyop de malades , leur tempérament st 
fait à tous les airs, et ils deviennent moins 
susceptibles de dérangement; 5^ ils con- 
noissent mieux le péril ; 6^. ceux dont la ré- 



PBKsisS DIYBISES. 23q 

putatlon est venue jusqu^à nous ëtoîent ha- 
biles ; ils ont donc été conduits par des gens 
habiles, c'est-à-dire, eux-mêmes. 

Sur les nouvelles découvertes, nous avons 
été bien loin pour des hommes. 

Je disois sur les amis tyranniques et avan- 
tageux : L'amour a des dédommagements 
que Tamitié n'a pas. 

A quoi bon faire des livres pour cette pe- 
tite terre, qui n'est guère plus grande quun 
point? 

Çontades, bas courtisan, même k la mort , 
n'écrivit-îl pas au cardinal de Richelieu qu'il 
étoit content de mourir pour ne pas voir la 
fin d'un ministre comme lui? Il étoit courti-» 
san par la force de la nature , et il croyoit eu 
réchapper. 

M...^ parlant des beaux génies perdus 
dans le nombre des hommes , disoit : 
Comme des marchands., ils sont morts sans 
déplier. 

Detix beautés communes se défont ; deux 
grandes beautés se font valoir. 
' Presque toutes les vertus sont un rapport 
particulier d'un certain homme à un autre : 
par exemple, Tamitié, l'amour de la patrie, 
la pitié , sont des rapports particuliers; mais 



a40 PENSiES DIVERSES. 

la justice est un rapport général. Or toutes 
les vertus qui détruisent ce rapport ne sont 
point des vertus. 

La plupart des princes et des ministres 
ont bonne volonté ; ils ne savent comment 
s-'y prendre. 

Le succès de la plupart des choses dépend 
de savoir combien il faut de temps pour 
réussir^ 

Le prince doit avoir Toeil surrhonnêtetô 
publique^ jamais sur les particuliers. 

n ne faut point faire par les lois ce qu'on 
peut faire par les mœurs. 

Les préambules des édits de Louis XIY 
forent plus insupportables auz peuples que 
les édits même. 

Les princes ne devroient jamais &ire d a- 
pologies : ils sont toujours trop forts quand 
ils décident 9 et foiblés quand ils disputent. 
Il &ut qu'ils fassent toujours des choses rai- 
sonnables, et qu'ils raisonnent fort peu. 

J'ai toujours vu que , pour réussir dans le 
monde, il falloit avoir l'air fou, et être sage. 

En fait de parure, il faut toujours restée 
au-dessous de ce qu'on peut. 

Je dÎÈois à Chantilly que je faisois maigre, 
par politesse 3 M. le duc étoit dévot. 



peus^es diverses. 941 

lie souper tue la moitié de Paris; le uluer 
l'autre. 

Je haisVersailles, parce que tout le monde 
y est petit; j^aime Paris ^ parce que tout le 
monde y est grand. 

Si on ne youloit qu'être heureux , cela se- 
Toit bientôt fait : mab on yeut être plus heu- 
reux que les autres; et cela est presque tou- 
jours difficile , parce que nous croyons les 
autres plus heureux qu'ils ne sont. 

Les gens qui ont beaucoup d esprit tom- 
bent souvent dans le dédain de tout. 

Je vois des gens qui s'efiàrouchent des di- 
gressions ; je crois que ceux qui srvent en 
faire sont comme les gens qui ont de grands 
bras 9 ils atteignent plus loin^ 

Deux espèces d'hommes , ceux qui pen- 
sent, et ceux qui amusent. 

Une belle action est celle qui a de la bon té , 
et qui demande de la force pour la faire. 

La plupart des hommes sont plus capa- 
bles de grandes actions que de bonnes. 

Le peuple est honnête dans ses goûts 

sans l'être dans ses mœurs : nous voulons 

trouver des honnêtes gens, parce que nou' 

voudrions qu'on le fût à notre égard. 

La vanité des gens est aussi bien fondée 
I- ai 



jl4a PENSIVES DIVERSES. 

que celle que je prenirois sur une aventure 
arrivée aujourd'hui chez le cardinal de Po- 
lignac, où je dînois. Il a pris la main de laînë 
de la maison de Lorraine , le duc d'Elbœuf ; 
et après le dîner, quand le prince n'y a plus 
été, il me Fa donnée. Il me la donne, à moi*, 
c est un acte de mépris : il l'a prise au prince, 
c'est une marque d'estime. C'est pour cela 
que les princes sont si familiers ayec leurs 
domestiques : ils croient que c'est une &- 
veur, c'est un mépris. 

Les histoires sontdes faits faux composés 
sur des faits vrais, ou bien à l'occasion des 
vi'ais. 

D'abord les ouvrages donnent de la répu- 
tation à l'ouvrier, et ensuite l'ouvrier aux 
ouvrages. 

Il faut toujours quitter les lieux un mo-: 
ment avant d y attraper des ridicules. C'est 
1 usage du monde qui donne cela. 

Dans les livres , on trouve les. hommes 
meilleurs qu'ils ne sont : amour -propre de 
l'auteur, qui veut toujours passer pour plus 
honnête homme en jugeant en &veur de la 
vertu. Les auteurs sont des personnages de 
théâtre. 

Il faut regarder son bien comme son es* 



PENSéïS I^TYERSES. !k\3 

clave^ mais îl ne fatit pas perdre son escl ve. 
On ne sauroit croire jusqu^oh a été dans 
ce siècle la décadence de l'admiration. 

. Un certain (esprit de gloire et de valeur se 
perd peu à peu parmi nous. La pliilosophîe 
a gagné du terrain ; les idées anciennes d hé- 
roïsme et.de bravoiire, et les nouvelles de 
chevalerie j se sont perdues. Les places ci- 
viles sont remplies par des gens qui ont de 
la fortune , et les militaireis décréditéeff par 
des gens.qui n ont rieii. Enfin, c*est presque 
partout indifférent pour le bonheur d'être à 
un maître ou à un autre : au lieu qu'autre- 
fois une défaite ou la prise.de sa ville étoit 
jointe à la destruction , il. étoit question de 
de perdre sa ville, sa femme et ses'enfents. 
L'établissement du commerce des'fonds pu* 
blîcs*; les donS immenses des princes, qui 
foût qu'iurie îrifinîtê de gens vivent dans Toi- 
sîveté, et obtiennent la considération même 
parleur oisive^, c est-à-dire, par leurs agré- 
' ments;' lindiflërence pour l'autre viéV qui 
entraîne dans la'ifiollesse pour celle-ci, et 
nous. rend insensibles et incapables de tout 
ce qui suppose un effort; moins d occasions 
de Se distinguer; une certaine façon métho- 
dique de prendre des villes ^t de donner des 



^44 PKK&IÎES DIYEKSES. 

batailles ^ la question h étant qae de ùirer 
une brèche , et de se rendre gnand elle est 
faite : toute la guerre consistant plus dans 
Fart que dans les qualités personnelles de 
ceux qui se battent, Ton sait à chaque siège 
le nombre de soldats qu^on y laissera ; b no- 
blesse ne combat plus en corps. 
. Nous ne pouvons jamais avoir de règles 
dans nos finances , parce que nous savons 
toujours que nous f^ons quelque chose, et 
jamais ce que nous ferons» 

On n'appelle plus un grand ministre un 
«Lge dispensateur des revenus publics , mais 
celui qui a de Tindustrie, et de ce qu^on ap- 
pelle des expédients» 

L'on aime mieux ses petits -en&nts que 
ses fils; c^est qu'on sait à peu près au juste 
ce qu'on tire de ses fils, la fortune et le mé- 
rite quHls ont ; mais on espère et Ion se flatte 
sur ses petits-fils* 

Je n'aime pas les petits honneurs. On ne 
savoiit pas aupai;avant ce que vous méritiez; 
mais ils vous fixent', et décident au juste ce 
qui est fait pour vous. 

Quand, dans un royaume, il y a plus d'a- 
vantage à faire sa cour qu'à &ire son devoir^ 
tout e^t perdu. 



PENSEES DIVERSES. 24^ 

La raison pour laquelle les sots réussissent 
toujours dans leurs entreprises, c'est que, ne 
sachant pas et ne voyant pas quand ils sont 
impétueux; îk ne s arrêtent jamais. 

Remarquez bien que la plupart des cho- 
ses qui nous font plaisir sont déraisonnahles. 

Les vieillards qui ont étudié dans leur 
jeunesse n^ont besoin que de se ressouvenir, 
et non d apprendre. 

On pourroit, par des changements im- 
perceptibles dans la jurisprudence , retran-. 
cher bien des procès. 

Le mérite console de tout. 

J'ai ouï dire au cardinal Impériali : II n'jr 
a point d^honlme que la fortune ne vienne 
visiter une fois dans sa vie; mais , lorsqu'elle 
ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entrée 
par la porte et sort par la fenêtre. 

Les disproportions qu'il y a entre les hom- 
mes sont bien ininces pour être si vains : les 
uns ont la goutte , d'autres la pierre ; les tins 
meurent, d^autres vont mourir; ils ont une 
même âme pendant l'éternité, et elles ne sont 
différentes que pçndaiit un quart dliéure, et 
c est pendant qu elles sont jointes à un corps. 

Le style enflé et emphatique est si bien le 
plus aisé , que , si vous voyez une nation sor* 

ai. 



a^jfi PENSÉES DIVERSES. 

tir de J^ barbarie , vous verrez que son style 
donnera d abord dans le sublime, et ensuite 
descendra au naïf. La di£$çulté du naif est 
|ue le bas le côtoie : mais il y a une diffé- 
rence immense du sublime au uaïf , et du su- 
blime au galimatias. 

Il y a bien peu de vanité à croire qu'on a 
besoin des affaires pour avoir quelque me- 
nte dans le monde , et àç ne se juger plus 
ripn lorsqu'on ne peut plu? se cacher sous le 
personnage d'boxmne publid* 

Les ouvrages qui né sont point de génî« 
ne prouvent que la mémoire ou la patience 
de, Fauteur. 

. .Partout QÙ je trouve, l'envie, je me fais un 
plaisir de Ja désespérer; je loue toujours de- 
vant Un envieux, ceu^ qui le font palir, 

L'héroïsiAc que la n^orakavoue.ne touche 
que pende gens : c'est Ihéroismc qui détruit 
la morale , qui nous frappe et cause notro 
admiration. ' ■ 

, .Ren^^rqucz'quo Jqus les.pays qui ont été 
beaucoup habités sont tiès-malsains : appa- 
lie.mment que les grai^da ouyi^agcs des hom- 
mes, qui s^^exifonpept dans la terrô^ canaux, 
caves, souterrains, reçoivent les eaux qui y 
çTûupisBsent, 



I 






PENsiES DIVERSES, ^47 

n y a certains défauts qu il faut voirpour 
les sentir, tels que les habituels. 

HoFaco et* Aristote nous ont déjà parlé 
deri vertus de leurs pères et des vices de leurs 
temps 5 et les auteurs de siècle en siècle 
nous en ont parlé de même. S ils avoîent dit 
vrai j les hommes seroient à présent des 
ours. Il me semble que ce qui fait ainsi rai- 
**ouner tous les hommes, c'est que nous 
avons vu nos pères et nos maîtres qui nous 
corrigeoient Ce n'est pas tout : les homme» 
ont si mauvaise opinion d eux qu'ils ont cru 
non-seulement que leur esprit et leur âme 
avoient dégénéré, mais aussi leur corps , et 
qu ils étoient devenus moins grands, et non- 
seulement eux, mais les animaux. On trouve 
dans les histoires les hommes peints en 
beau, et on ne les trouve p^s tels qu'on les 
voit. 

La raillerie est un discours en faveur d^ 
son esprit contre son bon naturel. 

Les gens qui ont peu d'affaires sont de 
très-grands parleurs. Moins on pense, plus on 
parle : ainsi les femmes parlent plus que les 
hommes; à force d oisiveté elles n'ont point 
à penser. Une nation où les femmes donnent 
le ton est une nation parleuse. 



^48 PBîTséES DIVERSES. 

Je. trouve qae la plupart des gens ne tra* 
V lillent à faire une grande fortune qae pour 
être au désespoir, quand ils Font faite, de ce 
qu^ils ne sont pas d une illustre naissance. 

Il y a autant de vices qui viennent de ce 
qu'on ne s'estime pas assez, que de ce que 
Ton s^estime trop. 

Dans le discours de ma vie, je n^ai trouvé 
de gens communément méprisés qoe ceux 
qui vivoient en mauvaise compagnie. 

Les observations sont Ihistoire de la phy- 
sique, les systèmes en sont la fable. 

Plaire dans une conversation vaine et M- 
vole est aujourd'hui le seul mérite : pour 
cela, le magistrat abandonne Tétude des 
lois; le médecin croit être décréditc par lé- 
tude de la médecine; on fuit comme perni- 
cieuse toute étdSe qui pourroit oter le ba- 
dinage. 

Rire pour rien , et porter d'une maison 
dans l'autre une chose ûivole, s^appeiie 
Science du monde. On craindroit de perdre 
celle-là, si l'on s'appliquoit à d'autres. 

Tout homme doit être poli; mais aussi il 
doit être libre. 

La pudeur sied bien à tout le monde ; 



PENSÉES DIVERSES. ^49 

mais il faut savoir la vaincre, et ja:n:)is la 
perdre. 

n ÊLUt que la singularité consiste dans 
une manière fixe de penser qui échappe aux 
autres; car un homme qui ne sauroit se 
distinguer que par une chaussure part.cu- 
iière, seroit un sot par tout pays. 

On doit rendre aux auteurs qui nous ont 
paru originaux dans plusieurs endroits de 
leurs ouvrages cette justice , qu'ils ne se sont 
point abaissés à descendre jusqu'à la qualité 
de cojpistes. 

Il y a trois tribunaux qui ne sont presque 
jamais d'accord : celui des lois^ celui de 
l honneur, celui de la religion. 

Rien ne raccourcit plus les grands hommes 
que leur attention à de certains procédés 
personnels. J'en connois deux qui ont été^ 
absolument insensibles^ César etle duc d'Or- 
léans régent. 

Je me souviens que j eus autrefois la cu- 
riosité de compter comibien de fois j'enten- 
drois faire une petite histoh'e qui ne méri- 
toit certainement pas d'être dite ni retenue: 
pendant trois semaines qu'elle occupa le 
monde poli, je l'entendis faire deux cent 
vingt-cinq fois, dont je fus très-conteot. 



^5o P£>'S££S DIVERSES. 

Un fonds de modestie rapporte un très- 
gi*aud fonds d'int 'r H, 

Ce sont toujours les aventuriers qui font 
de grandes choses , et non pas les souverains 
des grands empires. 

L'art de la politique rend-il nos histoires 
plus belles (pie celles des Romains et des 
Grecs? 

Quand on veut abaisser un général, on 
dit qu'il est heureux ' ; mais il est beau que 
sa fortune fasse la fortune publique. 

J'ai vu les galères de Livourne et de Venise, 
je n y ai pas vu un seul homme triste. Cher- 
chez à présent à vous mettre au cou un mor- 
ceau de iiiban bleu pour être heureux. 

' Ce mot rappelle celai de Fontenelle j à qui on disoit , 
au sujf^l du surrès d'Inès de Castro j que La Motte étoit 
heureux : Oni^ rcpoD(lil-iI ; mats et honhew n\itiive la- 
mais aux sots. 



1 1 



NOTES 

SUR L'ANGLETERRE. 



t>WKwm<i<wx»m«<MW<i^<i«t<»*«*>*'w*<wi^w<»>i^^<WM^<K»wi»m<^»vw/^<»n»^ % %»n 



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR. 



Il est inutile de dire comment le morceau «sui- 
vant s'est trouvé en notre possession : tout ce 
que nous pourrions donner de détails à ce sujet 
n'ajouteroit rien à l'authenticité d'un écrit où il 
est impossible de méconnoître la main de Mon^ 
tesquieu. Ou sait que ce grand homme avoit 
pour habitude, dans ses voyages, de prendre 
des notes sur tous les objets qui Bxoicnt son at- 
tention, et l'ou a pu voir dans le récit de sa vie 
comment lord Chesterfield lui fit faire le sacri- 
(îce de celles quïl avoit recueillies sur le gou- 
vernement et sur la société de Venise. Si elles 
ëtoient aussi libres et aussi énergiques que !• 
plupart de celles qu'on va lire, on conçoit qu*il 
ait pu céder aux craintes que son ami se (ît un 
jeu de lui inspirer. Les notes sur TAugleien-a 
sont écrites comme tout ce qui n*cst pas destiné 
à paroître aux regards d'aulrui , e^ que Ton ré- 



afo NOTES 

serve pour son usage particulier : l'abandon du 
stjrle y va jusqu'à la négligence , et aucun ordre 
n'est observé entre les matières ; mais il y a des 
saillies, des traijts de premier mouvement , 
qu^on netrouveroit peut-être pas dans une com- 
position soignée , ou qui , du moins , y seroient 
certainement afibiblis par le travail de la dic« 
tien. Quelques passages sont obscurs ; d'autres 
sont visiblement altérés. Nous avons laissé les 
uns et les autres tels que nous les avons trou- 
vés : nous aurions trop craint de toucher à l'ou« 
vrage de l'écrivain y en voulant corriger les 
fautes du copiste, et nous avons mieux aimé 
ofirir cet écrit avec toutes ses imperfections , 
que de mutiler le texte de Montesquieu en cher 
chant à l'éclaîrcir. 



iutnim/Ê/¥WV»nmi¥t0iniiÊi H Mti»nivyytn 



Je partis le dernier octobre ijap de La 
Haye; je fis le voyage avec milorà Chester- 
field , qui voulut bien me proposer une place 
dans son yacht. 



Le peuple de Londres mange beaucoup 
de viande; cela le rend très-robuste; mais à 
l'âge de quarante à quarante -cinq aà$, il 
crève. 



SUE l\n6L£T£ARE. ^53 

R n'y a rien de si af&eux (jue les rues de 
Londres; elles sont très-malpropres; le pavé 
y est si mal entretenu qu'il est presg[ue im- 
possible dy aller en carrosse, et quil faut 
, faire son testament lorsqu'on ya en fiacre, 
qui sont des voitures hautes comme un 
théâtre, où le cocher est plus haut encore, 
son siège étant de niyeau à l'impériale. Ces 
fiacres s'enfoncent dans des trous , et il so 
fait un cahotement qui fait perdre la tête^ 



Les jeunes seigneurs anglais sont divisés 
^ en deux classes : les uns savent beaucoup, 
parce qu'ils ont été long-temps dans les uni- 
versités; ce qui leur a donné un air gêné 
avec une mauvaise honte. Les autres ne sa- 
vent absolument rien, et ceux-là ne sont 
rien moins que honteux, et ce sont les petits- 
maitres de la nation. En général les Anglais 
sont modestes* 



Le 5 octobre 1780 ( n. s. ' •) je fns pré- 
senté au prince, au roi et à la reine de Ken- 
sîngton. La reine , après m'avoîr parlé de mes 
voyages, parla du théâtre anglais; elle de- 

^ XîonTMu stjUi 

l. 2!^ 



a54 NOTES 

manda à milord Chesterfield d'où vient que 
Shakespeare, qui vivoit du temps de la reine 
Elisabeth , avoit si mal fait parier les femmes 
et les ayoit fait si sottes. Milord Chesterfield 
répondit fort bien que, danâ ce temps -là, 
les femmes ne paroissôient pas sur le théâ- 
tre , et que c etoit de mauvais acteurs qui 
jouoient ces rôles , ce qui faisoit que Sha- 
kespeare ne prenoît pas tant de peine à les 
faire bien parler. J'en dirois une autre rai- 
son ; c'est que , pour faire parler les femmes , 
il faut avoir Tusage du monde et des bien- 
, séances. Pour Êiire bien parler les héros, il 
ne feut qu^avoir l'usage des livres. La reine 
me demanda s il n'étoit pas vrai que, parmi 
nous. Corneille fût plus estimé que Racine? 
Je lui répondis que Ton regardoit ordinaire- 
ment Corneille domii^e un plus grand esprit , 
et Racine comme un plus grand auteur. 



Il me semble que Paris est une belle ville 
ou il y a des choses plus laides , Londres 
une vilaine ville où il y a de très - belles 
choses. 



A Londres , liberté et égalité. La liberté 



SUR LANOLEIERRS. 253 

de Londres est la liberté des honnêtes gens, 
en quoi elle difiere de celle de Venise , qui 
est la liberté de vivre obscurément et avec 
des p et de les épouser : Tégalité de Lon- 
dres est aussi l'égalité des honnêtes gens, en 
quoi elle diffère de la liberté de Hollande ^ 
qui est la liberté de la canaille. 

Le Craftsman * est fài^'p^i^'Bolîngbroko 
et par M. Pultency. On le fait conseiller ■ 
par trois avocats avant de l'imprimer , pour 
savoir s'il y a quelque chose qui blesse la loi. 



C est une chose lamentable que les plain- 
tes des étrangers, siu'tout des Français qui 
sont à Londres. Us disent qu'ils ne peuvent 
y faire un ami ; que , plus ils y restent, moins 
ils en ont; que leurs politesses sont reçues 
comme des injures. Kinski , les Broglie , La 
Villette , qui appeloit à Paris milord Essex 
f.on fils, qui donnoit de petits remèdes à tout 
le monde, et demandoit à toutes les femmes 
des nouvelles de leur santé; ces gensJà veu- 

" ■ ... I II ■ ■ ^ I ■ ■ I i«t 

* Le Cru(Uman éloit un journal ; craftsman signifia 
artisan 

* Const'.VLCi' est là pour cxamWKîr 



256 K0T£9 

lent que les Anglais soient Êûts comme enz; 
comment les Anglais aimeroient-ils les ëtrau- 
gers? ils ne s^aiment pas eux «mêmes. Com- 
ment nous donneroient-ils à dîner? ils ne se 
donnent pas à diner entre eux. « Mais on 
ce vient dans un pays pour y être aime et 
ce honoré. » Cela n^est pas une chose néces-. 
saire ; il &ut donc faire comme eux , yiyre 
pour soi ; CQ)[gpf eux, ne se soucier de peri> 
sonne , n^aimei' personne ^ et ne compter sur 
personne. Enfin il £iut prendre les pays 
comme ils sont : <juand je suis en Fiance ^ 
je fais amitié avec tout le monde; en Angle- 
terre, je n'en fais à personne ; en Italie^ je 
fais des compliments à tout le monde ; en 
Allemagne, je bois avec tout le monde. 



On dit : En Angleterre, on ne me fait 
point amitié. Est-il nécessaire cpie Ion vous 
£isse des amitiés? 



n Êiut à FAnglais un bon diner , une fille , 
de Faisance; comme il n'est pas répandu, et 
qu'il est borné à cela , dès que sa fortune se 
délabre, et qu^il ne peut plus avoir cela, il 
se tue ou se fait voleur. 



SUR LA.N'GLETERllF. aSy 

Ce;i5riiars(r/i5, ' ).'n ny a guèréde 
jour que quelfju'un'ne perde le respect 'au 
roî d'Angleterre. Il y a quelque jout que mî- 
lady Beîl Molineux, maîtresse fille, envoya 
airacher des arbres d'une petite pièce de 
terre que la reine avoît achetée pour Ken- 
sîiigton, et lui fit procès, sans àyoir jamais 
Voulu, sous quelque prétexte, s'accomino- 
der avec elle , et fit attendre le àetrétairé de 
la reine trois heures, lequel lui venoit dire 
que la reinef n'avott pas cru qtfelle eût un 
droit de propriété seigneuriale sur cette 
pièce , l'autre l'ayant pour trois vies , mais 
avec défense de la vendre. 

Il me semble que la- plupart des prîncèb 
sont plus honnêtes gens que nous, parce 
qu'ils ont plus à perdre de leur réputation , 
étant regardés. 



La com^pûon s est mi$e dans toutes les 
conditions. Il y a trente ans qu'on n enten- 
doit pas parler d^un voleur dans Londres ; à 
présent il n y a que cela. Le livre de "VVhis- 
ton coûtrc les miracles.dû Sauveur , qui est 
lu du peuple^ ne réformera pas les mœurs. 

» Vieux style. 

ma. 



aS8 , NOTES • 

§j^ii5-^^pan>me,oi}jvout qv^e l'pn éaçîvc contre 
Ips 101^15^*63 d'état, on veut laisser la lib^ertë 
delajûre^e; 

Pour les'ministres , ils n'ont point dfc pro- 
jet £xe», Â chaque jour suffit sa peine. Us 
gouTez;aent jour par joui:. 
{ -Du reste ^ une grande liberté eixtériei^ 
])/lflàdy Deuha^Bi, étant masquée, dit au roi : 
A propos, quand viendra dQhc le prince de 
Galles P^Eshce qu'on craint fte le montrer? 
^eroii-il aussi ^ot que son père et son grand- 
père? Le roi sut qui elle étoit, parce qu'il 
^3fpulut \ç savoir 4^ sa compagnie. Depuis ce 
temps, quand elle alloit à la cour, elle étoit 
rç^ifuae la mort., . « 




1 41 



« 



Largent est ici souverainement estimé ] 
l'honneur et la vertu peu. 



On ne sauroit envoyer icLjdes cens gm 
aient 'tropfd e.spnt. Un se trompera toujours 
s^^s/oela avec le peuple J^ et on ne Je connoî- 
tra ppmt. Si on se livre à un ; parii j on y 
tient. Or, il y, a cent millions ie petits par- 
tis, comme de passions. DHiberville, qui ne 
voyoit que des jacobitos, se laissa entraîner 



k fiiire croire à la cour de France qu on 
pounoit &ire un parlement tory : il fut 
whig, après beaucoup d'argent jeté , et cela 
fut cause, dit-on , de sa disgrâce. Les minis- 
tres de mon temps ne connoissoient pas 
plus TAngleterre qu'un enfant de six ^pois. 
Kinski'se trompoit toujours sur les mé- 
moires de Torys. Comme on voit le diable 
dans les papiers périodiques, on croit que Is 
peuple va se révolter demain; mais il faut 
seulement se mettre dans l'esprit qu'en An- 
gleterre , comme ailleurs , le peuple est mé- 
content des ministres, et que le peuple y 
écrit ce quo Ton pense ailleurs. 



Je regarde le roi d'Angleterre comme un 
homme qui a une belle femme , cent domes- 
tiques, de beaux équipages,.^ une bonne 
table; on le croît heureux. Tout cela est au 
dehors. Quand tout le monde est retiré, que 
la porte est fermée , il faut qu'il se querelle 
avec sa femme, avec ses domestiques, qu'il 
jure contre son maitre-d'hôtel; il n'est plus 
si heureux. 



Quand je vais dans un piys, je n^cna^ 



d6o BroTEis 

mine pas s'il y a de bonnes lois, mais si on 
exécute celles qui y sont, car il y a de bon- 
nes lois partout. 



Comme les Anglais ont de l'esprit , sitôt 
iju'un ministre étranger en a peu, ils le mé- 
prisent d'abord, et soudain son affaire est 
Élite ; car ils ne reviennent pas du mépris. 

Le roi a un droit sur les papiers qui cou- 
rent, et qui sont au nombre dune cinquan- 
taine, de façon qu'il est payé pour les in- 
jures qu^on lui dit. 

Comme on ne s'aime point ici à force de 
craindre d'être dupe, on devient dur. 

Un couvreur se faisoitapporter la gazette 
sur les toits pour la lire. 



Hier, 28 janvier 1780 (v. s.),M. Chîpin 
parla dans la chambre des communes, au 
sujet des troupes nationales ; il dit qu'il n^ 
avoit qu'un tyran ou un usurpateur qui eût 
besoin de troupes pour se maintenir, et 
qu'ainsi c*étoient des moyens que le droit in- 
contestable de S. M. ne pouvoit pas exiger : 
sur les mots de tyran et d'usurpateur, toute 
la chambre fut étonnée, et lui les répéta une 



SUR L'ANGLETERRE. 261 

seconde fois; il dit ensuite qull n aimoitpas 

les maximes hanovriennes Cela étoit si 

vif que la chambre eut peur de quelque 
débat, de façon que tout le monde cria aux 
çoix, afin d'arrêter le débat. 



Lorsque le roi de Prusse youlut faire la 
guerre à Hanovre, on demanda pourquoi le 
roi de Prusse avoit soudain assemblé ses 
troupes avant d^avoir demandé satisfaction. 
Le roi de Prusse répondoit qu'il l'avoit fait 
demalïider deux ou trois fois, mais que le 
sieur de Reichtembach, son ministre, avoit 
toujours été rabroué et non écouté, par le 
sieur Débouche, premier ministre, lequel 
avoit de l'aversion pour la couleur bleue. Or, 
il se trouva que le plus riche habit de Rei- 
chtembach , que je lui ai vu, étoit bleu; ce 
qui faisoit que ledit ministre na pouvoit 
avoir un moment d'audience. 



U y a des membres écossais qui n'^ont que 
deux cents livres sterling pour leur voix, et 
la vendent à ce prix. 



Les Anglais né sont plus dignes de leur 



/ 



liberté. Ils la vendent au roi; et, si le roi ïu 
leur redonnoit^ ils la lui yendroicnt encore. 



Un ministre ne songe qu'à trîomplicr de 
son adversaire dans la chambre basse; et. 
pourvu quil en vienne à bout, il vcndroit 
r Angleterre et toutes "les puissances du 
monde. 



Un gentilhomme nommé... , qui a quinze 
écus sterling de rente, avoit donné, à plu- 
sieurs temps, cent guinées, une guinée à lui 
en rendre dix, lorsqu'il jouero't sur le 
théâtre. Jouer une pièce pour attraper mille 
guinées, et cette action infâme n'est par re- 
gardée avec horreur! n me semble qu'il se 
fait bien des actions extraordinaires en An- 
gleterre; mais elles se font toutes pour avoir 
de Fargcnt. 11 n'y a pas seulement d'honneur 
et de vertu ici; mais il ny en a pas seule- 
ment d'idée; les actions extraordinaires eo 
France, c est pour dépenser de l'argent; ici 
c'est poiu" en acquérir. 

Je ne juge pas de .l'Angleterre par ces 
hommes; mais je juge de FAnglet'îrre par 
l'approbation quelle Uur donne; et, si ces 



SUR LANGLETERRE. a63 

honim^s y étoient regardés comme ils le se* 
raient en France , ils n auroient jamais osé 
cela. 



J'ai ouï dire à d habiles gens que TAn- 
gleterre, dans le temps où elle fait des ef- 
forts 5 n'est capable, sans se ruiner, de por- 
ter gue cinçj millions sterling de taxe; mais 
à présenl, en temps de paix, elle en paye six. 



J'allai avant hier au parlement àla chambre 
•basse^ on y traita de l'afiaire de Dunkerque. 
Je n'ai jamais yu un si grand feu. La séance 
dura depuis une heure après midi jusqu à 
trois heures après minuit. Là, les Français 
furent bien mal menés; je remarquai jus- 
qu'où va l'affreuse jalousie qui est entre les 
^ux nations. M. Walpole attaqua Boling- 
broke de la façon la plus cruelle, et disoit 
qu'il avoit mené toute cette intrigue. Le 
chevalier Windham le défendit. M. Wal- 
pole raconta en faveur de BoHngbroke l'his- 
toire du paysan qui, passant avec sa femme 
sous un suhrcy trouva qu'un homme pendu 
respiroit encore. Il le détacha et le porta 
chez lui; il revint. Ils tiouvèrent le lende- 



264 NOTES. 

main que cet homme leur ayoît yoIé leurs 
fourchettes ; ils dirent : Il ne faut pas s'op* 
poser au cours de la justice : il le faut re* 
porter où nous Pavons pris. 



C'étoit de tout temps la coutume que les 
communes enyoyoient deux bills aux sei- 
gneurs : Tun. contre les mutins et les déser- 
teurs, que les seigneurs passoient toujours ; 
lautre contre la corruption, qu'ils rejetoient 
toujours. Dans la dernière séance, milord 
Thousand dit : Pourquoi nous chargeons- 
nous toujours de cette haine publique de 
rejeter toujours le bill? il faut augmenter les 
peines, et faire le bill de manière que les 
communes le rejettent elles-mêmes : de fa- 
çon que, par ces belles idées, les seigneurs 
augmentèrent la peine tant contre le corrup- 
teur que le corrompu. Dix à cinq cents mi- 
rent que ce seroient les juges ordinaires qui 
jugeroient les élections, et non la chambre ; 
quon suiyroit toujours le dernier préjuge 
dans chaque cour. Mais les communes, qui 
sentoient peut-être l'artifice ou voulurent 
^en prévaloir, le passèrent aussi ^ et la cour 
fiit contrainte de Êiirc de même. Depuis ce 



9 • 

SUR lVitgletsrre. a65 

temps, la Cûtir aperdu, dam. les nouvelles 
élections qui ont été faites, plusieurs meni' 
bres, lesquels ont été choisis parmi les gros 
propriétaires de fonds de terres -, et il s«ra' 
difficile de fdire un uouveau parlement au 
gré de la cour; dé façon que Foh Voit que \é 
plus corrompu des pàrlemè'nts ^i celui quî 
a le plus assuré la liberté publique. ' 

Ce bill est miraculeux , car il a passé con* 
tre la volonté diss comnmnes ^ des pËirîs et 
du roi. 



!) 



Autrefois le roi aroit cin Angletierre le 
quart des biens , les seignetïrs un autre 
quart, le clergé un autre qti4u*t; ce qui &i*. 
soit que, lès seigneurs et le clergé se joi- 
gnant, le roi étoit toujours battu. Henri VU 
permit aux seigneurs d'aliéner, et le peuple 
acquit; ce qui éleva les communes. Il me 
semble que le peuple a eu, sous Henri VU , 
les biens de la noblesse; et, sous Henri VIU, 
la noblesse a eu les bien's du clergé. Le 
clergé, so\is le ministère de la refine Anne , a 
repris^ des forcfes, et il s'enrieiiit tous les ans 
dcj beaucoup. Le ministère^a^nglai6!,>quî t>6U« 
loit avoir le clergé, obtint de la^ piété de là 

I. a3 



t^9^'W^W9.^9Wae kpr^mère année di\ 
|^^eivi;^d|;.clfdqu^ éyèchéyOlL c[ad({ue autipe 
^Si W?*?n^ 'i Vi^^^. »^Ûe iiyres stçjr- 
tft&pafiaftjÇcw si^W, a.ux pauvrea bér 

^|U£S^ jf qjx^ fait, ^ettr^ :. <]p6 t,aiAt béoéti^ie]; 
qui deman^^^^ rappliçatijon. àe partjip. do 
cet^ so^m^, s^olt oi^lîgé.d eiijiiMsttre anlj^nt 
de son bjieQ ppur sa^ifff^i^ U. T&Y,^D^ di| 
bénéfice; et ae plus, il a passé qu on poi|^ 
roil donner à TËglise^ même par testament; 
ce qui a abrogé l'ancienne loi , et Êiit que le 
dei^rii«;l9Jiâseipa9:d« s'è9iri«bic> t^^ijgiré le 
peu. dG>s^i§;Wçt 4e VAnf^et^n^, ie^a^inî^^ 

osé le.cb%«9Qr) €41} iji d (ouJQupjI^Qt^ÎPjdiHk 
clergé* 






y 



SUR l'argjcstsrab. 367 

Là où est le bien, est le |>oaToir; la no» 
blesse et le clergé avoient autrefois le Uen, 
ils Font perdu de deux manières : i^. par 
(augmentation des Uvrea au marc (le marc 
de trois lirres^ sous SaiiilrL«nis, étant peu 
à peu par\neim k 49^ oïL il est àprésen t ) ; 'j?. 
par la déconfBrte d^ Indcs>^ <pii a. rendu 
l'argent tvès-<Domttu|i^ ce (pà &Sk qpe les 
rentes des seigneurs, étant presque toutes en 
aident, ont péri. Le rot a surchargé les com* 
munes à jxt>portion de ce que les seigneurs 
ont perdu sur elles; et le roi est parvenu & 
£tre un prince redoutable à:ses Yoisins , avec 
une noblesse qui n'ayoit pins. <f antres res« 
sources que de servir, et des roturiers qu'il 
a fait payer à sa fiintaîsie : its*« Anglais sont 
la cause de notre servitude. 



n 7 a dans cet. ouvrage * un défaut qui 
me semble celui du génie de la nation pour 
laquelle il a été fait, qui est moins occupée 
de sa prospérité que de son envie de la pros- 
périté des autres ; ce qui est son esprit domi- 
nant, comme toutes les lois d^Ângleterre sur 



a68 KOTES 

le commerce et ht navigation le font assez 



voir. 



Je ne sais pas ce qni arrivera de tant d'ha- 
bitants que Ton envoie d'Europe et d'Afrique 
dans les Indes occidentales; mais je crois 
que, si quelque nation est abandonnée de 
ses colonies, cela commencera par la nation 
anglaise. 

Il n'est point de mot anglais pour ezpri* 
mer valet de chambre, parce qu'ils n'en 
ont point y et point de difiërencede masculin 
et de féminin.Âu lieu que Tondit en France, 
manger son bien ; le peuple dit en Angle- 
terre^ manger et boire son bien. 



Les Anglais vous font peu de politesses, 
mais jamab d'impolitesses. 



Les femmes y sont réservées , parce que 
les Anglais lés voient peu; elles s'imaginent 
qu'un étranger qui leur parle veut les che- 
vaucher. Je ne veupc point ^ disent ell^s, gii^ê 
tohim encouragement \ 

' Leur donner dus fnrftnritgimf ffi 



SVH L'ANGLETERRE. 26^ 

Point.de religion en Angleterre ; quatre 
ou cinq de la chambre des communes vont 
à la messe ou au sermon de la chambre, ex- 
cepté <lans les grandes occasions où l'on ar- 
rive de bonne heure. Si quelqu^un parle de 
religion , tout le monde se met à rire. Un 
homme ayant dit de mon temps , je crois 
cela comme article de foi, tout le monde se 
mit à rire. Il y a un comité pour considérer 
Tétat de la religion ; cela est regardé comme 
ridicule. 



ytm 



L'Angleterre est à présent le pluô libre 
pays qui soit au monde, je n'en excepte au- 
cune république; j'appelle libre, parce que 
le prince n'a le pouvoir de faire aucun tort 
imaginable à qui que ce soit , par la raison 
que son pouvoir est contrôlé et borné par 
an acte; mais, si la chambre basse devenoit 
maîtresse , son pouvoir seroit illimité et dan- 
gereux, parce qu'elle auroit en même temps 
la puissance elcécutive; au lieu qu'à présent 
le pouvoir illimité est dans le parlement et 
le roi, et la puissance executive dans le rôi, 
dont le pouvoir est borné. 

Il &ut donc qu'un bon Anglais cherche k 

23. 



^yû KOTES SUR L^AVGIBTBRRB. 

défendre la liberté également contre les at- 
tentats de la Gonroniieet oeaxde la chambrei 



Quand un liomme en Ai^leterre aorolt 
aatant dençemis qu'il a de cheveux sur la 
tête, il ne lui en arriyerôît rien : c'est bean<- 
coup, car la santé de l'ame est aussi néce^ 
saire <{ue celle du corps. 



Lorsqu'on saisit le cordon bleu de M. do 
Broglic, un homme dit : Voyez cette nation^ 
ils ont chassé le Père j renié le Fils, et ccn* 
fisqué U Saint-Esprit. 



—r-r— y- m - '* " "^T ^^ — 1 • — I 11 f i r i» i 

■^^M —— — - p - — -..^ --. .— t ■■.-^^- ■- ■ .^ _ H - fc ïri 

DlSGOllRS 

L'ELOGE DU BUG DE LÀ FORCE, 

Pronôtlrcô K i5 août i jt6. 



% r 



Ce jottrsî 'sôlèûiûLfel pour l'àcarè^ntîe, Ce joni 
Où eue tSstrïbue ^es prii , ne fait tnre lui rfei- 
houveter le triste soùVeilfir de fccltii qtil fcs À 
fondes ' . 

Mais , <Jhbî(Jûè f aie l'honneur d oCcujJtrf 
aujourd'liui la première plâtiè de cette cfôiû^ 
pagnie , j'ose dibè tjttti je he Suis pas aMigé 
de ses pfertéi Seules : faî peidu "dne douce 
société , et je tfe Sais si ttlt)ii tôs^t ù^ta souf^ 
frira pas autant ^ile ilioh cdgiir. 

J'ai perdu teluitiùi hie dèniiôit dé Tétine 
lation , que je voyois toujours devant illbî 
dans le dièniiîr dèS scieiièes , tjui Àl^blt ùai-^ 
trc meà doutes, mil feavblt les di^sî^h Pat- 

donneiyMès&ièttrt, S 6et ataotir-^opre cjuî 

. -j 

I Le duc de Là Force étoît mort à Paris «a ija5} t 
ëtoit protecteur de l'académie àt B«rdeatti 



aya Discouas. 

accompagne toujours la douleur, ne m'a per- 
mis de parler ^ue de Hoi. II ne .sera pas dit 
que mes regrets seront cachés ; et , en atten- 
dant qu'une plisne plus «éloquente que la 
mienne ait pu faire son éloge , il faut que 
j'en jette ici qàelgues traits. 

Purpureos xpargam flores, qnimamque sepolti 
His saltem accumuîem donis '. 

Je ne parlerai pas dé la naissance ni des 
dignités de M. le duc def La Force; je mat* • 
tacherai seulement à peindre son caractère. 
La mort enlève les titré$, les biens et les di- 
gnités /et il ne reste guère d'un illustre mort 
que cette image fidèle qui est gravée dans le 
cœur de ceux qui l'ont aimé. 

Une des grandes qualités de M, le duc de 
La Force étoit une certaine bonté naturelle : 
cette vertu4e l'humanité qui fiiit tant d'hon- 
aeur à l'homn^e, il l'avoit par excellence. 11 
s'attachoit volontiers ^ et il ne quittoit ja- 
mais. 

Il avoit une grande politesse : ce n etoit 
pas un oubli de sa dignité ^ mais Fart de faire 
souffrir, aisément les ^v^tages qu'elle lui 
donnoît. * 



■i ■ I ■ I 

> j » 



ï JEneid. Lib. VI, t. 884. 



* Cependant il sayoitsouyeQlemfiloyer bien 
à propos cette reptéeentation extérieure qui 
fait bs gr^ndsyqu'ijb peuvent Uén. négliger 
^elquefoi»^ mais dont ils nq ^uroient sans 
i)as9es$e ^'^anchir pour toujpurs. 
■r Q aimoit l^s gen$ de mérite s il les cherc a 
ordinairement parmi les gens d'esprit, mais 
U se trompa ^elquefois. Dans sa, jeunesse, 
9on goût fut Uniquement pour les belle&-Iet-: 
très : et il ne se borna pas à admirer les ou-, 
yrages deS'atitres, il attrapoit surtout le style 
marotique. Il y a de lui quel(|ues petits ou^ 
yrages de cette espèce qu'il fit dans cette pro« 
vince, et dans un temps où le peu de goût 
qu'on ayoit pour les lettres empêchoit de 
soupçonner un grand seigneur de s'y appli- 
quer. 

Bientôt il découvrit en lui un goût plus 
dominant pour les sciences et pour les artsj 
ce goûtdeyint uneyéritable passion, et cette 
passion ne Ta jamais quitté. 

Outre les sciences qui sont uniquement 
du ressort de la mémoire, il s'attacha à celles 
pour lesquelles le génie seul est un instrui 
ment propre, à celles où un esprit doit pé* 
nétrer, où il doit agir, ou il doit créer. 

La facilité du génie de M. le duc de La 



Force ëloit admirable : ce <]ti^l AikxAt valoit 
toujours mieux-que ce\)u^ii avoit dp{jlis. Len 
layants^i l'eslendoi^ât âmbilioil^îeut de 
lavoir ce qii''ll ùe Ayoitijàe bOBltne ffox* i} 
montroit le» chosélf, «t il «tt câ^iyit tôM 
fart : on sentûit bien qu'il àtôit à^ris sans 
peine. 

I^ nature, qui sembhftd'^ifbiméliMas^ 
homme à chaque emploi, jMdûit rltfiàâiènl 
des esprits universds : pôtir M. le AiC de La 
Force ^ il étoit tout ce qu'il youlèil Atmi èl^ 
dans cette yariété qu^il offiroit tôujéUI^^ yi^ 
ne sayiez si ce que vous trouyiez i^ lin étirit 
un génie plus étendu ^ ou une jÂuft-gi^iUllll 
iDultipIicité de talents. 

M. le duc de La Force porloit sunôm tin 
espritd'ordre etde méthode. Sesyue^ étoient 
toujours simples et générales : c'est ce qui lui 
fit saisir un plan nouyeau , dont leâ grandi 
esprits, par une certaine fatalité, forent plu» 
éblouis que les autres; ce qui s^nbla être fiiU 
exprès poiir les hlitiiilier. 

Un air de philosophie danjs un^ àdminis* 
tration nouyelle séduisit les genf qui ayoieni 
le génie philosophe , ^t ne réveltd que cela 
qui n'ayoieat pas assez d espHi pour éM 
trompés. 



^M. le dac de La Force , plein de z^e pour 
le bien public y fut la dupe de la grandeur et 
de rétendue de son esprit. Il étoit dans le mk 
fiistére; et, charmé dun plan qui épargnoil 
tons les détails ^ il y crut de bonne foi. 

On sait que pour lors Terreur fut de croir» 
que la grande fortune des particuliers faimt 
la fortune publique ; on s'imagina que le ca*. 
pital de la nation alloit être grossi. 

Je comparerai ici M. le duc de La Fore» 
à ceux qui dans la mêlée ^ et dans une nuit 
obscure , font de belles actions dont personne 
ne doit parler. Dans ce temps de trouble et 
de confusion , il fit une infinité d'actions g^ 
néreuses dont le public ne lui a tenu aucun 
compte. Il ne distribua pas , mab il répan* 
dit ses biens. Sa générosité crut avec soo 
opulence : il sayoit que le seul aVantago 
d un grand seigneur riche est celui de pou^ 
Toir être plus généreux que les autres. 
. Cette vertu de générosité étoit propre* 
ment à lui; il Fexerçoit sans effort : il aimoit 
i faire du bien , et il le fiiisoit de bonne grâce. 
C etoient toujours diss présents couverts dé 
fleurs : il sembloit qu'3 avoit des charmes 
particuliers , qull lesréservoit pour des tempi 
«LÙ il devoit obliger quelqu'un. 



3^6 DISCOURS. 

. M. Je duc de La F.Oï;ce arriva au temps 
critique de sa yie; car il a payé le tribut de 
tous les hommes illustres, il â été malheu- 
reux. Il abandonna sa patrie jusqu'à sa jus- 
tification même : il apprit de la philosophie 
qu'il n y a pas moins de force à savoir sou- 
tenir les injures que les malheurs; et, lais- 
sant au public ses jugements toujours aveu^ 
gles, il se borna à la consolation de voir ses 
disgrâces respectées par quelques fidèles 
amis. Ainsi la patrie, qui a un droit réel sm^ 
nos biens et sur nos vies, exige quelquefois 
que nous lui sacrifiions notre gloire : ainsi 
presque tous les grands hommes , chez les 
Gï*ecs et chez tes Romains, soa£Brbient sans 
se plaindre que leur ville flétrit leurs ser^ 
vices. 

M. le diic de La Fotce a passé les der* 
nières années de sa vie danâ une espèce de 
retraite^ Il n'est point de ceux qui ont besoin 
de rembarras des affaires pour remplir le 
vide de leur âme ; la philosophie lui ofioit 
de grandes occupations, une magnifique 
économie, un jugement universel. Il vivoit 
dans les doucerurs dWe société paisible^ en- 
touré d^amis qui llianoroient ^ toujours 
charmés de le .voir j et toujours ravis de Ten- 



DTscoims. ^^ zyy 

tendre. Et, si les morts ont encore quelque 
sensibilité pour les choses d'ici -bas , puisse* 
t-il apprendre que sa mémoire nous est tcm- 
jours chère ! puissé-t-il nous voir occupés à 
transmettre à la postérité le souvenir de ses 
rares qualités ! 

Comme on voit icroitre les lauriers sur le 
tombeau d'un grand poëte , il semble que 
Facadémîe renaisse des cendres mêmes de 
son protecteur. Trois ans entiers s'étoient 
écoulés sans que nous eussions pu donner 
une seuje couronne; et, ne voyant pas que 
les savants fussent moins appliqués, nous 
commencions à croire qu'ils àvpîent perdu 
la confiance qu ils aypient en nos jugements. 
Nous avons cette année annoncé trois priX; 
et deux ont été donnés. 

De toutes les dissertations que nousavous 
reçues sur la cause et la vertu des bains , 
aucune n a mérité les sufirages de Facadé' 
mie. Quant à celles qui ont été hiies sur Is^ 
cause du tQnnerrfi^ deux ont mérité, deu]( 
ont partagé son attention. L'auteur qui a 
vaincs a iin rival qpi, sans lui, auroit mé- 
rité de vaincre , pt doiat Touvrage n'a pu êtyq 
honoré q^e de no^ éloges. 

I. a4 ' 



DISCOURS 

m 

DE eACEPTIO!! 

A TACADÉMIE FRANÇAISE, 

Prononce le ^4 janTier 1 7 d§« 



Ewm'aecordantrapIacedeM. deSacy ', 
TOUS ayez moins appris au public ce c[ue je 
j5^ls ^ue ce (jae je dois être. 

Vous n'avez pas touIu me comparer à îui| 
mais me le donner pour modèle. 

Fait pour la société., il y. étoit aimabFe, il 
j étoit utile : il mettoit la douceur dan& lès 
inaniègres^et la sévérité dans les mœurs 

, * M. Malet, directeur de l'Académie, dans son dis- 
éours au récipiendaire, parla. beaucoap de M. de Sacji 
iÉte«îiei» de> son socoeaseBi». L'Europe myabD» et U^ R^ 
iP9lii^W'di0feii»oieBfe,.à la véaktf, d'nm, âtagi pins 
.^fV^it : il n!!appaiti«nt qp*mi, talent de câéhrec dignes 
ment le génie. Nous aurioqs donné le discours du direc- 
teur, sHl avoit pu supporter quelque parallèle ayee celui 
d« Montesquieu, et s'il eût été dipie de^alàiiqai «détail 
rohjei. 



. n ,]0Îguoit k un beau génie une ârae pliil 
b^Ue eOiOpre ; ^estpalités de Fe^rit n'^étoi^ol 
chez lui gue.dao^ le second ordre; elles orv 
aoi^Bt le^mérite, Biais ue le faisoienl pas. 

U écriyo|it pour instruire, et, en instruit 
^nt, il se faisoit toujours aimer. Tout res* 
pire dans. 8e$ ouvrages la candeur et la pro« 
bité ; le bon naturel s y fait sentir : le grand 
homme ne s'y montre jamais cpiWeq Thon^ 
néte homme. 

^ Il suivoit la vertn paî un penchant natUT 
irel, et il s'y attachoit encore par ses ré« 
flexion^. Il /jugeoit qu'ayant écrit sur la mo- 
^e , il deyoit être plus dificile qu un autr» 
sur se$ devoirs; qu'il n'y ayoit point pour 
lui de dispenses, puisqu'il avoit donné ie^ 
règles; qu il seroit ridicule qu'il n'eût pas la 
force de Êiire des choses dont il avoit cm 
tous les hommes capables, qu'il abandonnât 
ses propres ma;^imes , et que dan$ chaque 
action i| eût en même tejtnps à rougir de c^ 
qu il auroit fait et de ce qn'il aurqit dilf 

Avec quelle noblesse n^cxerçpil^^i} pas-si 
pro^ssion ! tous, ceux qui-avoi^t bf^soin de 
lui deven[oi«nt S6s avpiSf fi netrouvoit pres^ 
que pourj:écQmp«nâe, àla£n d^.chaque iour^ 
que quelques bonnes actions de.|ilu9*> Tou^ 



^8o DISGOtJHS. 

jours moins riche , et toujonrs plus désinté- 
ressé, il n'a presque laissé à ses enfants que 
rhonneùr d avoir un si illustre père. 

Vous aimez , Messieurs, les hommes ver- 
tueux ; vous né faites grâce au plus heau 
génie d'aucune qualité du cœur*, et vous re- 
gardez les talents sans la vertu comme des 
présent funestes , uniquement propres à 
donner de la force ou un plus grand jour h 
nos vices. 

Et par là vous êtes bien dignes de ces 
grands protecteurs qui vous ont confié leur 
gloire, qui ont voiûu aller à la postérité, 
mais qui ont voulu y aller avec vous. 

^Bien des orateurs et des poëtes les' ont 
célébrés : mais il n'y a que vous qui ajet été 
établis pour leur rendre , pour ainsi dire , 
un culte réglé. 

Pleins de zèle et d'admiration pour ces 

grands hommes, voiis lés rappelez sans ceisse 

! à gotre mémoire. Effet surj)renant de l'art! 

I vos chants sont continuels, et ilîs nous pa* 

rôisSent toujours nouveaux;- • . 

Vous nous étoniïcz toujours quand vous 
célébrez ce grand ministre ' qui tira du 

• , a 

«RicheUeiL •' * ' ' 



' DISCOURS. l8l 

chaos les règles de la monarchie, qui apprit 
à la. France le secret de ses forces, à l'Espa- 
gne celui de sa foiblesse; ôta à TAllemagiie 

' ses chaînes, lui en donna de ùouvelles; 
brisa tour à tour toutes les puissances, et 
destina, pour ainsi dire, Louis-le* Grand 
au^ grandes choses qu'il fit depuis. 

' / Vous ne vous.ressemLlez jamais dans les 
éloges que vous faites de ce chancelier ' qui 
n'abusa ni de la confiance des rois , ni de la 
confiance des peuples, et qui, dans l'exer- 
cice de la magistrature , fut sans passion , 
comme les lois, qui absolvent et qui punis* 
sent sans aimer ni hair. 

Mais l'on aime surtout à vous voir tra- 
vailler à Fenvi au portrait de Louis-le-Graud, 
ce portrait toujours commencé et jamais 
fini , tous les jours plus avancé et tous les 
jours plus difficile. 

Nous concevons à peine le règne mer- 
veilleux, que vaus chantez. Quand vous 
nous faites voir les sciences partout encou- 
ragées, les arts protégés, les belles-lettres 
cultivées, nous croyons vous entendre par- 
ler d'un tègne paisible et tranquille. Quand 

» Séguier. 

ai. 



i6i Bxsconas. 

TOUS chantez les guerres et lesTictoires, 3 
semble que tous nous raccmtiez l'histoire de 
quelque peuple sorti du nord pour changer 
la £aice de la terre. Ici nous voyons le roi , là 
le héros. C'est ainsi qu un fleure majestueux 
Ta se changer en un torrent qui renverse 
tout ce qui s*oppose à son passage : c'est 
ainsi que le ciel paroit au laboureur pur et 
serein , tandis que dans la contrée voisine il 
éà couvre de feux, d^éelairs et de tonnerres. 

Vous m^avez, Messieurs , associé à y 09 
travaux : vous m'avez élevé jusqu^à vous j 
et je vous rends grâces de ce qu'il m'est per^ 
mis de vous connoltre mieux et de Toœ ad^ 
mirer de plus près. 

Je vous rends grâce» de ce que vous m V 
vez donné un droit particulier d'écrire la vie 
et les actions de notce jetme monarque. 
Puisse-t-il aimer à entendre les éloges que 
Ton donne aux pi*inces pacifiques) que le^ 
pouvoir immense que Dieu a mis entre ses 
mains soit le ga^ du bonheur de Cens? que 
toute la terre repose sous son trdnef quil 
soit le roi d'une nation, et lé {x^feecteiur dcr 
toutes les autres ! que tous les peuples Fat* 
ment , que ses sujets Tadorent , et qu'il n'y 
ait pas un seul homme dans (.'aniv(a:s qui 



/aiQige de son bonbeuf et craigne ses pros^ 
frites! Périssent edûti tes jalôtisied faldlW 
qui rendent les homtoie^ enneitti^ dés iKiftfl- 
toes! que !c S£ing4ittàià4à^ èé Saltg ({«i m^ïili 
toujours la terre, ÉoltèpH^nêl et t^ite^f&iÊt 
parvenir à ce grand objet y ce Minière * ïié-; 
cessaire au monde, ce ministre, tel que 1g 
peuple français auroit pu le demander au 
ciel, ne cesse de donner ces conseils qui 
vont au cœur du prince , toujours prêt à 
Élire le bien qu'on lui propose, ou à réparer 
le mal qu'il n'a point fait et que le temps a 
produit! 

Louis nous a fait voir que, comme les 
peuples sont soumis aux lois, les prbices le 
sont à leur parole sacrée; ue les grand? 
rois , qui ne sauroient être liés par une autre 
puissance, le sont invinciblement par le^ 
chaînes qu'ils se sont Élites, comme le Dieu 
qu^ils représentent , qui est toujours indé» 
pendant et toujours fidèle dans ses pro- 
messes. 

Que de vertus nous présage une foi si 
religieusement gardée ! Ce sera le destin do 
la France, qu'après avoir été agitée sous les 



* I«e cardinal do F leur j. 



a84 DISCOURS. 

Valois 9 alïermie sous Henri, agrandie sous 
ion succefôeur, victorieuse ou indomptable 
sous.Loais>le-Grand , elle sera entièrement 
beureuiSe sous le règne de celui (jui ne sera 
point forcé à vaincre , et qui mettra toute sa 
gloire à gouverner. 



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ÉBAUCHE DE L'ÉLOGE HISTORIQUE 

V 

' f Dtr 

MARÉCHAL DE BERWICK. 



Il naquit le 21 d'août 1670. n étoit fils de 
Jacques^ duc dTork, depuis roi, d'Angle- 
terre^ et de la demoiselle Ârabella Clii^*chill; 
et telle fiit Tétoile de cette maison de Chur- 
chill, qu'il en sortit deux hommes dont l'un, 
dans le môme temps, fut destiné à ébranler, 
et Fautre à soutenir les deux plu$ grandes 
njonarçhies de l'Europe. 

Des l'âge de sept ans il fut envoyé es 
France, pour y faire ses études et ses exer- 
cices. Le duc d'York étant parvenu à la cou- 
ronne le 6 février i685', il l'envoya Tannée 
suivante en Hongrie j il se trouva au siège 
de Bude; 

; . Il al|a passer l'hiver en Angleterre, et le 
roi lé créa duc. de Berwick. Il retourna au 
printemps, en Hongrie, où l'empereur lux 
donna une commission de colonel pour 
commander le régiment des cuirassiers de 



«86 ÈLocn 

T^af « Il fit la campagne àe 16877 où h Jug 
de Lorraine remporta la victoire de Mo* 
hatz; et, à son retour A Vienne, lempereuv 
le fit sergent-général de bataille. 

Ainsi Qest sous le gvand-duo de Lorrain^ 
que le duc de Berwick commença â se for* 
mer \ et , depuis , sa vie fut en quelque Êiçon 
toute militaire. 

n reyînt en Angleterre, et lé rôi lui doii^ft 
fe gouvèrileinLCût de Pôrt5ittadtl[ et de la 
province de Scfathamptotr. Il avoît Aé^ un 
^giment finfânterte i oti hA doniiat ^core 
le rcgîmetfit dcs^ gâfdes i cheval dtt bomte 
dTOxfcfrd. Aitfâl, k fâge def dii-sept ans, il 
se trouva dans cette sittratiotr si flatteuse 
pour un homme gur â Tàm^ élevée, de* voir 
l cbemiù dcf h gïoîre' tdut ouvert^ et fer pos- 
ûHSité (Se ûité def gtaùdes choses. 

Ert i689 ïâ fiyahtîon d' Angleterre ap- 
rifâj et, ditiiè té dércfede malheutsquS en- 
^îrotiitètcmt le roi tout à coup, le dfuc de 
Berwick fut chargé des afiaires qur dcmân- 
dôieût la pfds grande confiance. Le roi ayant 
fèié les yettx. sur lui pour rassémbfer Tar- 
flkée , té M. uiïe dés trahisétfs des 'rahrisfrcs 
<le lui en énroye^ ïés ordres^ ti'op faàtï, afcir 
qu'un autre pût ettimener rârmee atr ^rftrcrf 



DU MARÉCHAL D£ BERWIGR. 087 

d^Orange.Le hasard lui fit rencontrer quatr^f 
régiments qu on ay oit voulu mener au prince 
d^Orange, etqu^îl ranieila à son poste. Il n^ 
eut point de mouyemeûts qu'il ne se dounAt 
pour sauver Portsmouth, bloqué par mer «t 
par terre, sans autres provisions que ce que 
les ennemis lui fournissoient chaque jour ^ 
et que le roi lui ordonna de rendît. Le rot 
ayant pris le parti de se sauver en France, il 
ht du noml^ des cinq pensonnes à qui 3^ 
se confia, et^ qui le suirirent^; cft dès que lé 
roi fut débarqué, îl Fenvoyâ à Versailles 
pour demander un asile. Il avoit à pine 
dix-huit ans. 

Presque toute l'Irlande ayant resté fidèle 
flu roi Jacques, ce prmce y passa an ttîois de 
mars 1689; et Fou vit une msdlietireuse: 
guerre où la valeur ne mfauqttà |àmais, et là 
conduite toujours. On peut dire, de cette 
guerre d^Irlande, qtt'ou ht tTegatdd a Lcm^ 
ares couïme Poeuvre àa \ottr et Cffiame Faf-' 
Élire capitale de TAnglcteftuf, cteft France', 
comme une guerre ê^tSseiicm paîftien^t'e 
et de bienséance. Les Angkié, qui né Vd«- 
loient point avoir de guerre civile chéa euat, 
assomôièreût Tlrlânde. Il paroit même que 
tes officiers finançais qu on y envoya pensé- 



288 ihoon 

rent comme ceux ((ai les y euVojoIent : ils 

U eurent que trois choses dans la tâte, d'ar* 

• river, de s© battre et de s%n retourner. Le 

' temps a fait voir que les Anglais avoient 

mieux pensé que noas« 

Le duc de Berwick se distingua dans 
quelques occasions particulières^ et fut &it 
^eutenant-général. 

Milord Tyrconel^ ayant passé en France 
en 1690 1 laissa le commandement général 
du royaume au duc de Beri^ick. Il n avoit 
que vingt ans, et sa conduite fit voir qiïil 
' étoit rhomme de son siècle à qui le ciel 
avoit accordé de meilleure heure la pru- 
dence. La peiie de la bataille de la Boyne 
atoit abattu les forces irlandaises; le roi 
Guillaumo avoit* levé le siège deXimerick, 
et étoit retourné en Angleterre; mais on 
n'en étoit guère mieux. Mylord Churchill 
débarqua tout à coup en Irlande avec huit 
n^ille hommes. Il falloit en même temps 
rendre ses progrès moins rapides,. rétabÛr 
Farmée, dissiper les factions, réunir les es> 
prits des Irlandais. Le duc de Berwick fit 
tout cela. 

« 

^ ' Depuis doc do Maribotauglu 



DU IvIÀRÉCHAL BE BERWIGlC. 2,8j 

. En i6gi , lé duc de Tyrconel étant re- 
tenu en Mande, le duc d^ Berwick repassa 
en France, et suivit Louis XIV, comùie vo- 
lontaire, au siège de Mon§. II fit dans la* 
même qualité la campagne de 169a , sous 
M. le maréchal de Luxembourg, et se trouva 
à la bataille de Steinkerque. II fut fait lieu* 
tenant -général en France l'année suivante, 
et il acquit beaucoup d'honneur à la ba- 
taille de Nerwinde, où il fut pns. 

Les efaoscs qui se dirent dans le monde i 
l'occasion de sa prise n'ont pu avoir été îma^ 
^nées que par des gens qui avoient la plus 
haute opinion de sa fermeté et de son cou- 
rage.il continua de servir en Flandre sous 
M. de Lmceinbourg, et ensuite sous M. lé 
maréchal de Villeroi*. 

En 1696, II fut envoj^é secrètement ei. 
Angleterre pour conférer avec des seigneurs 
angiaas qui aboient résolu de rétablir le roi 
Uavoitune asse^ mauvaise commission,: qui 
étoit de déterminer ces seigneurs à agir con- 
tre le b#n sens. Il ne réussit pas : il hâta son 
retour^ parce qu'il apprit qu'il y avoit une 
conjiiratïon formée contre la persoiine du 
roi Guillaume , et il ne voulait point être 
mêlé dans cette entreprise* Je me souviens 

I. 95 



39'0 ÉtOGS 

de lui avoir ouï dire qu'un homme Favoit 
reconnu sur un certain air de famille, et 
surtout par la longueur dé ses doigts; que 
par bonheur cet homme étoit jacobite , «t 
lui avoit dit : Dieu vous bénisse dans toutes 
vos entreprises ! ce qui Tavoit remis de son 
embairas. 

Le duc de Berwick perdît sa première 
femme au mois de juin 1698. Il l'avoit épou-. 
sée en iGgS. Elle étoit fille du comte de 
Clanricard. Il en eut un fils, qui naquit le 
ai d'octobre 1696. 

En 1699, il fit un voyage en Italie; et, & 
son retour, il épousa mademoiselle de Bul- 
keley, fille de madame de Bulkeley^ dame 
d'honneur de la reice d'Angleterre , et de 
M. de Bulkelej, frère de mylord Bulkeley. 

Ap-ès la mort déCharles II , roi d'Espagne , 
le roi Jac:jues envoya à Rome le duc de Ber- 
wick pour complimenter le pape sur son 
élection^ et lui offi-ir sa personne pour com- 
mander l'armée que la France le pressoit de 
lever pour maintenir la neutralité en Italie, 
et la cour de Saint - Germain oflGroit d'en- 
voyer des troupes irlandaises. Le pape jugea 
la besogne un peu trop forte pour lui^ et le 
duc de Bjiwick s'«i revint 



DU MARicHÀL DE BERWICK. agi 

En 1701 , il perdit le vpi son père; et^ en 
1702, il servit en Flandre sous le duc de 
Bourgogne et le maréchal de Boufflers. En 
I jo3 , au retour de la campagne , il se fit na- 
turaliser Français, du consentement de la 
cour de Saint-Germain, 

En 1704, le roi l'envoya en Espagne avec 
dix -huit bataillons et dix •- neuf escadrons 
qu'il devoit commander; et, à son arrivée , 
le roi d'Espagne le déclara capitaine-général 
de ses armées, et le fît couvrir. 

La cour d Espagne étoit infestée par Tin- 
Irigue. Le gouvernement alloit très - mal , 
parce que tout le monde vouloit gouverner. 
Tout dëgénéroit en tracasserie , et un des 
principaux articles de sa mission étoit de les 
éclaircir. Tous les partis vouloient le gagner; 
il nVntra dans aucun; et, s'attachant uni- 
quement au succè3 des affaires , il ne regarda 
les intérêts particuliers que comme des in- 
térêts particuliers; il ne pensa ni à madame 
des Ursins, ni à Orry , ni à l'abbé d Estrces, 
ni au goût de la reine, ni au penchant du 
roi; il ne pensa qu'à la monarchie. 

Le duc de Berwick eut ordre de travailler 
au renvoi de madame des Ursins. Le roi lui 
écrivit : a Dites au roi mon petit -fils qu'il 



^9^ £LOGE 

« me doit cette complaisance. Servez - vous 
tt de toutes les raisons que vous pourrez 
« imaginer pour le persuader ; mais ne lui 
ce dites pas que je l'abandonnerai, car il ne 
« le croiroît jama's. » Le roi d'Espagne cor- 
sentit au renvoi. 

Cette année 1704 5 le duc de Berwick 
sauva l'Espagne; H empêcha Farmée portu- 
gaise d'atler à Madrid. Son armée étoit plus 
foiblé des deux tiers; les ordres de la cour 
venoient coup sur coup de se retirer et de 
ne rien hasarder. Le duc de Berwick, qui vit 
l'Espagne perdue s'il obéissoit, hasarda sans 
ceâse et disputa tout. L'armée portugaise se 
retira. M, le duc.de Berwick en fit de même. 
 la fin de la campagne, le duc de Berwick 
reçut ordre de retoiu'ner en France. C etoît 
une intrigue de cour ; et il éprouva ceque tant 
d'autres avoit éprouvé avant lui,que de pîaire 
à la cour est le plus grand service que 1 on 
puisse rendre à la cour, sans quoi toutes les 
œuvres , pour me servir du langage des théo- 
logiens, ne sont que des œuvres m(»*tes. 

En 1705, le duc de Berwick fut envoyé 
commander en Languedoc : cette même an- 
née , il fit le siège de Nice, et la prit. 

Eu 1706; il fut fait maréchal de France , 



DU MARECHAL DE BERWIGK. 293 

et fut envoyé en Espagne pour commande 
Tannée contre le Portugal. Le roî d Espagne 
avoit levé le siège de Barcelonne, et avoit 
été obligé de l-epasser par la France^ et de 
rentrer en Espagnef par la Navarre. 

J'ai dit qu avant de quitter l'Espagne, lii 
première fois qu'il y servit, il Tavoit sauvée; 
il la sauva encore cette fois-ci. Je passe rapi- 
dement sur les choses que l'histoire est 
chargée de raconter; je dirai seulement que 
tout étoit perdu au commencement de la 
campagne, et que tout étoit sauvé à la fiu. 
On peut voir, dans les lettres de madame 
de Main tenon à la princesse des Ursins, ce 
que l'on pensoit pour lors danis les deux 
cours. On formoit des souhaits, et on n'avoit 
pas même d'espérances. M. le maréchal de 
Berwick vouloit que la reine se retirât à son 
armée : des conseils timides Fen avoient em- 
pêchée. On vouloit qu'elle se retirât à Pam- 
pelune : M. le maréchal de Berwick fit voir 
que, si Ton prenoit ce parti, tout étoit perdu, 
parce que les Castillans: se croiroicnt aban- 
donnés. Ea reine se retira donc à Burgos 
avec les conseils, et le roi arriva à la petite 
année. Les Portugais vont à Madrid; et le 
maréchal , par sa sagesse , sans livrer una 

a5. 



2g4 ÉLOGB 

seule bataille , fit vider la Gastille aux en- 
nemis, et rencoigna leur année dans le 
royaume de Valence et d'Aragon. Il les y 
conduisit marche^ par marche, comme un 
pasteur conduit des troupeaux. On peut dire 
que cette campagne fut plus glorieuse pour 
lui qu'aucune de celles qu'il a faites , parce 
que , les avantages n'ayant point dépendu 
d^une bataille^ sa capacité y parut tous les 
jours. Il fit plus de dix mille prisonniers; et 
par cette campagne il prépara la sjeconde, plus 
célèbre encore par la bataille d^Âlmanza, la 
conquête du royaume de Valence, de l'Ara- 
gon , et la prise de Lérida. 

Ce fut en cette année 1707 que le roi 
d'Espagne donna au maréchal de Berwick 
les villes de Liria et de Xerica avec la gran- 
desse de la première classe ; ce qui lui pro- 
cura un établissement plus grand encore 
pour son fils du premier lit, par le mariage 
avec doua Catharina de Portugaî, héritière 
de la maison de Veraguas. M. le maréchal 
lui céda tout ce qu'il avoit en Espagne/. 

Dans le même temps, Louis XIV lui 
donna le gouvernement du Limousin , de 
son propre et pur mouvement,, sans qu'il le 
lui eût demandé. 



DU MARÉGHAl* DE PERWICK. 2gS 

II faut que je parle de M. le duc d'Orléans; 
et je le ferai avec d autant plus de plaisir, 
que ce que je dirai ne peut servir qu'à com- 
bler de gloire Fun et l'autre. 

M. le duc d'Orléans vint pour comman- 
der l'armée. Sa mauvaise destinée lui fit 
croire qu'il auroit le temps de passer pac 
Madrid. M. le maréchal de Berwick lui ^« 
voya courrier sur courrier, pour lu; diro 
qu il seroit bientôt forcé à livrer la bataille. 
M. le duc d'Orléans se mit en chemin , vola, 
et n'arriva pas. Il j eut assez de courtisans 
qui voulurent persuader à ce prince que le 
maréchal de Berwick avoit été ravi de don- 
ner la bataille sans lui, et de lui en ravir la 
gloire : mais M. le duc d'Orléans connoissoit 
qu il avoit une justice à rendre, et c'est une 
chose qu'il savoit très-bien £aire *, il ne se 
plaignit que de son malheur. 

M. le duc d'Orléans , désespéré , désolé de 
retourner sans avoir rien £iit, propose la 
siège de Lérida. M. le maréchal de Berwick, 
qui n'en étoit point du tout d'avis, exposa à 
M. le duc d'Orléans ses raisons avec force; 
il proposa même de consulter la cour. Le 
siège de Lérida fut résolu. Dès ce moment 
M. le duc de Berwick ne vit plus d'obstacles : 



!àq6 ELOOfi 

il sayoit que , si la prudence est h ptemfôre 
de toutes les vertus avant que d'entrepren- 
dre, elle n'est que la seconde après que Ton 
a entrepris. Peut-être que, s il eut lui-même 
résolu ce siège, il auroit moias craint de le 
lever. M. le duc d'Orléans iiuit la campagne 
ay^c gloire. Et ce qui auroît infaillibiement 
brouillé deux hommes communs ne fit quV 
fiir ces deux-c;-, et je me souviens d'avoir 
entendu dire au maréchal, que IWigîne de 
la &veur qu'il avoit eue auprès de M. le duc 
d Orléans étbit la campagne de 1707* 

En 1708, M. le maréchal de Berwîck^ 
d'abord de&tiiié à commander Farmée du 
Dauphiné, fut euvoyé sur le Rhin pour 
cominander sous l'électeur de Bavière/ Il 
avoit fait tomber un projet de M. de Cha* 
millaxd^ doikt 1 incapacité consistoit surtout 
à ne point connoîtrc sou incapacité. Le 
prince Eugène ayant quitté TAUemagne 
pour ^ller eu Flandre, M. le maréchal de 
Berwick l'y suivit. Aprèa la perte de la ba- 
taiUe dOûdenarde, les ennemis firent le 
siège de Lille; et pour lors M. le maréchal 
de Berwick joignit sou armée à celle de M. 
de Vendôme. U fallut des miracles sans 
nombre pour nous faire perdre Lille. M. le 



DU MARECHAL mt BERWICK. 2Qy 

due de Vendôme étoit irrité contre M. lé 
maréchal de Berwick^qui ayoit fait diffi- 
culté de servir sous lui. Depuis ce temps, 
aucun avia de M. le maréchal de Berwick ne 
£it accepté par M/ le duc de Vendôme; et 
son âme, si grande d^ailleurs^ ne conserva 
plus qu'un ressentiment vif de l'espèce d'af- 
froat qu'il croyoit avoir reçu. M, le duc de 
Boiargogne et 1^ roi, toujours partagés entre 
des propositions contradictoires, ne sa- 
Yoient prendre d autre parti que de déférer 
au sentunent de M. de Vendôme. Il fallut 
que le roi envoyât à Tarmée , pour concilier 
les généraux, un ministre qui n'avoit point 
d'yeux : il fallut que cette maladie de la na- 
ture humaine , de ne pouvoir souffrir le bien 
lorsqu il est Ëiit par des gens que Ton n'aime 
pas, infestai) pendant tourte cette campagne 
le cœur et lesprit de M, le duc de Vendôme : 
il fallut c^u un lieutenant-général eût assez 
de fiiveur à la cour pour pouvoir faire à l'ar- 
mée deux sottises l'une après l'autre, qui 
seront mémorables dans tous les temps, sa 
défaite et sa capitulation : il fallut que le 
siège de Bruxelles eût été rejeté d'abord, et 
qu'il eût été entrepris depuis j que Ion réso* 



2^8 ÉIOGj; 

lût de garder en mâme temps l'Escaut et le 
canal, c'est-à-dire, de ne garder rien. Enfin 
le procès entre ces deux grands hommes 
«xiste; les lettres écrites par le roi, par M. 
le duc de Bourgogne, par M. le duc de Ven- 
dôme , par M. le duc de Berwick, par M. de 
€hamillard, existent aussi : on verra qui 
des deux manqua de sang-froid, et j'oserois 
peut-être même dire de raison, A Dien ne 
plaise que je yeuille mettre en question les 
^qualités eminentes de M. le duc de Ven- 
dôme! si M. le maréchal de Berwick reye^ 
noit au monda , il en seroit fâché. Mais je 
dirai dans cette occasion ce qu Homère dit 
de Glaucus : Jupiter ôta ta prudence â 
Glaucus , et il changea un bouclier d^or con 
tre un bouclier d'airain. Ce bouclier d^or , 
M. de Vendôme, avant cette campagne, 
l'avoit toujours conservé , et il le retrouva 
depuis. 

En 1709, M. le maréchal de Berwick fot 
envoyé pour couvrir les frontières de la Pro- 
vence et du Dauphiné; et, quoique M. de 
Chamillard , qui affamoit tout , eût été dé 
placé , il n'y avoit ni argent , ni provisions 
de guerre et de. bouche ; il fit si bien , qu'il 
en trouva. Je me souviens de lui avoir oui 



DU MARECHAL DE BERWICK. 2Qir) 

dire qae dans sa détresse il enleva une yoi* 
tore d'argent qui alloit de Lyon au trésor 
royal ; et il disoit à M. d*AngerviIIiers , qui 
étoit son intendant dans ce temps, que, dans 
la règle , ils auroient mérité tous deux qu'on 
leur fît leur procès. M. Desmarais cria : il ré- 
pondit qu'il falloit Ëiire subsister une armée 
qui avoit le royaume à sauyer. 

M. le maréchal de Berwick imagina un 
plan de défense tel^ qu'il étoit impossible de 
pénétrer en France de quelque côté que ce 
fût , parce qu'il faisoit la corde , et que le duc 
de Savoie étoit obligé de faire lare. Je me 
souviens qu'étant en Piémont , les officiers 
qui avoient servi dans ce temps-là donnoient 
cette raison, comme les ayant toujours em- 
pêchés de pénétrer en France : ils faisoient 
l'éloge du maréchal de Berwick^ et je ne le 
savois pas. 

M. le maréchal de Berwick, par ce plan 
de défense, se trouva en état de n'avoir be- 
soin que d une petite armée , et d'envoyer 
au roi vingt bataillons : c'étoit un grand pré- 
sent dans ce temps-là. 

Il y auroit bien de la sottise à moi de ju- 
ger de sa capacité pour la guerre, c'est -à* 
dire^^ |)our une chose que je ne puis enten^ 



300 ÉLOGE 

dra. Cependant , s'il m^étoit permis de me 
hasarder, je dirais que, comiBe chaque grand 
homme, outre sa capacité générale, a encore 
un talent particulier dans lequel il excelle et 
qui fait sa vertu distinctive i je dirois que le 
talent particulier de M. le maréchal de Ber- 
wick étoit de fiûre une guerre défensive, de 
relever des choses désespérées , et de hien 
connoitre toutes les ressources que Ton peut 
avoir dans les malheurs. Il £illoit bien qu'il 
sentit ses forces à cet égard. Je lui ai souvent 
entendu dire que la chose qu'il avoit toute 
sa vie le plus souhaitée, c'étoit d'^avoir une 
bonne place à défendre, 

La paix fut signée à Utrecht en 171 3. Le 
roi mourut le premier de septembre 171 5 : 
M. le duc d'Orléans fut régent du royaume. 
M. le maréchal de Berwick fut envoyé corn* 
mander en Guienne. Me permettra-t-on de 
dire que ce fut un grand bonheur pour moi , 
puisque c'est là où je l'ai connu? 

Les traotôseries du cardinal Alberoni fi« 
rent naître la guerre que M. le maréchal de 
Berwick fit sur les frontières d^spagne« Lq 
ministère ayant changé par la mort de M. le 
duc d'Orléans, on lui ôta le commandement 
de Guienne. H partagea son temps entre la 



DU MARéCHÀt DEf BEP.WICK. âoi 

coufj Paris, et sa maison de Fitz-James. Cela 
me donnera Keu de parler de Thomme priré, 
et de donner, le plus courtement que je pour- 
rai, son caractère. 

n n'a guère obtenu de grâces sur lesquel- 
les îl n ait été prévenu. Quand il s'agissoit 
de ses intérêts, il falloit tout lui dire.*.. Son 
air froid, un peu sec, et même quelquefois 
un peu sévère, faisoitque quelquefois il au- 
roit semblé un peu déplacé dans notre na- 
tion , si les grandes âmes et le mérite person- 
nel avoient un pays. 

Il ne savoit jamais dire de ces choses gu*on 
appelle de jolies choses. Il étoit surtout 
exempt de ces fautes sans nombre que com- 
mettent continuellement ceux qui s aiment 

trop eux-mêmes Il preûoit presque ton- 

jbws son parti de kii-méme-: s'il n'avoit pas 
trop bonne opinion de lui, il n'avoit pas non 
plus de méfiance; il se regardoit, îl se con- 
Qoissoit, avec le même bon sens qu'il voyoit 
toutes les autres choses.... Jai^^ais personne, 
n'^a 3U mieux éviter les excès , ou , si j'ose me 
servir de ce terme , les pièges des vertus ; par 
exemple , il airaoit les ecclésiastiques ; îl s ac- 
commodoit assez de la modestie de leur état; 
il ne pouvoit souflrir d en être gouverné, sur- 



3o3 £L06B 

tout S'ils passoient dans la moindre chose la 
ligne de leurs devoirs; il exigeoit plus deux 
qu'ils n'auroient exigé de lu!.... Il étoit im- 
possible de le voir et de ne pas aimer la 
vertu , tant on voyoit de tranquillité et de 
félicité dans son âme , surtout quand on la. 
comparoit aux passions qui agitoient ses sem- 
blables!.... JTai vu de loin , dans les livres de 
Plutarque, ce qu'ét oient les grands hommes; 
]'ai vu en lui de plus près ce qu'ils sont. Je 
ne connois que sa vie privée : je n'ai point 
vu le héros, mais Thomme dont le héros est 
parti.... n aimoit ses amis : sa manière étoit 
de rendre des services sans vous rien dire ; 
c'étoitune main invisible qui vous servoit... 
Il avoit un grand fonds de religion. Jamais 
homme n'a mieux suivi ces lois de lIEvan^ 
gile qui coûtent le plus aux gens du monde : 
enfin jamais homme n a tant pratiqué la re- 
ligion, et n'en a si peu parlé.... U ne disoi^ 
jamais de mal de personne ; aussi ne louoit-il 
jamais les gens qu'il ne croyoit pas dignes 
d^étre loués.... Il haissoit ces disputes qui , 
sous prétexte de la gloire de Dieu, ne sont 
que des disputes personnelles. Les malheurs 
du roi son père lui avoient appris qu'on s'ex- 
pose à faire de .grandes fautes lorsqu'on a 



DU MARÉCHAL DE BEBWICK. 3o3 

trop de crédulitc pour les gens même dont 
le caractère est le plus respectable.... Lors* 
qu'il fut nommé commandant en Guienne^ 
la réputation de son sérieux nous ef&aya : 
mais à peine y fut-il arrivé, qu'il y fut aimé 
de tout le monde; et il n'y a pas de lieu où ses 

grandes qualités aient été plus admirées 

Personne n'a donné un plus grand exem- 
ple du mépris que Ton doit faire de l'argent... 
Il ayoit une modestie dans toutes ses dépen- 
ses qui auroit dû le rendre très à son aise ; 
cajr il ne dépensoit en aucune chose frivole : 
cependant il étoit toujours arriéré, parce 
que, malgré sa frugalité naturelle, il dépen- 
soit beaucoup. Dans ses commandements , 
toutes les familles anglaises ou irlandaises 
pauvres, qui avoient quelque relation avec 

Suelqu'un de sa maison, avoient une espèce 
e droit de s'introduire chez lui; et il est sin- 
gulier que cet homme, qui savcit mettre un 
si grand ordre dans son armée , qui avoit 
tant de justesse dans ses projets, perdît tout 
cela quand il s^agîssoi* de ses intérêts parti;, 
culiers. ^ 

Il nétoit point du nombre de ceux qui 
tantôt se plaignent des auteurs d'une dis* 



3o2f itoGJS^ 

grâce , tantât cherchant à les flatter; il alloit 
à celai àùût il avoit sujet de se plaindre ,' lui 
disoit les sentiments de son cœur^ après 
(|uoi il ne disoit rien.A. 

Jamais rien n'a mieux représenté cet état 
oà 1 on sait que se trouva la France à la* 
mort de M. de Turenne. Je me souviens du 
mometit où cette nouvelle arriva : la con- 
sternation fat générale. Tous deux ils avoi^nt 
laissé des desseins interrompus; tous les 
deux une armée en péril : tous les deux iSni- 
i<ent d'une mort qui ihtéresse plus que les» 
morts communes : tous les deux avoient ce- 
mérite modeste pour lequel on aime à s^at- 
tendrir, et que Ton aime à regretter... 

Il laissa une femme tendre, qui â passé le 
reste de sa vie dans les regrets, et des en- 
fants qui par leurs Vertus font mieui^ que 
mw délogé de leur père. 

M. le âiarécbal de Berwick a écrit ses 
Mémoires, et, à cet égard, ce qiïe j^ai dit- 
datîs VËsprit des Lois sur la relation d'Han- 
non , je puis le redire ici. &est un beau mor- 
ceau de l'antiquité que la relation d'Han-^ 
non; le même homme qui a exécuté a. 
écrit. Il ne met aucune ostentation dans se$' 



DU MARECHAL P£ BERWICR. 3(>> 

récits : les grands capitaines écrivent leurs 
actions avec simplicité, parce qu'ils sont 
plus glorieux de. ce qu'ils ont fait que de c^ 
qu'ils ont dit. 

tes grands hommes sont.plus soumis que 
les autres à uu examen rigoureux de leur 
conduite : chacun aime à les appeler devant 
5011 petit tribunaL Les soldats romains ne 
Êdsoient-ils pas de sanglantes railleries au** 
topi du char de la victoire? Ils croyoient 
triompher même des triomphateurs. Mais 
c'est une belle chose ^ pour le maréchal de 
Berwick, que les deux objections qu^on luà 
a faites, ne soient uniquement fondées que 
sur sou amour pour ses devoirs^ 

L'objection qu'on lui a faite, de ce qu'il 
n!a¥oit pas été. de ^expédition dIEcosse en 
171 5, n'est fondée que sur ce qu'on veut 
toujours, regarder le maréchal de Berwick 
comme. un homme sans patrie, et qu^on ne 
veut pas se mettre dans l^esprit qu!il étoit 
devenu E'fançais. Du consentement de ses 

Eremiers maîtres, ït suivit les ordres de 
. lOmsi XIY,; et, ensuite ceux du régent de 
France, 11, fallut faire taire son cœur, et 
suivre les. grands principes : il. vit quil n'é- 

26 



3o0 iLOGE 

toit plus à lui; il vît qu'il n'étoît plus ";ucs- 
tioQ de se déterminer sur ce qui étoit le bieu 
convenable , mais sur ce qui étoit le bien né 
cessaire : il sut quil seroit jugé, il méprisa 
les jugements injustes; ni la faveur popu* 
laire, ni la manière de penser de ceux qui 
pensent peu, ne le déterminèrent. 

Les anciens qui ont traité des devoirs ne 
trouvent pas que la grande difficulté soit de 
les connoître^mais de choisir entre deux de- 
voirs. II suivit le devoir le plus fort, comme 
le destin. Ce sont Aes matières qu'on ne 
traite jamais que lorsqu'on est obligé de les 
traiter, parce qu'il n'y a rien dans le làondè 
de plus respetetable qu'un prince malheu- 
reux. Dépouillons la question : elle consiste 
à savoir si le prince, même rétabli, auroit 
été en droit de le rappeler. Tout ce que Ton 
peut dire de plus fort, c'est que la patrie n'a- 
bandonne jamais : mais cela même nétoit 
pas le cas; il étoit proscrit par sa patrie lors- 
qu'il se fit naturaliser. Grotius, Pufeiidorff, 
toutes les voix par lesquelles l'Europe a 
parlé, décidoient la question, et lui décla- 
roient quil étoit Français et soumis aux 
lois de la France. La France avoit mis pomi 



DU MARÉCHAL DE BERWICK. SoJT 

lors la paix pour fondement de son système 
politique. Quelle contradiction, si un pairda 
royaume, un maréchaldeFrance,ungouver- 
tieur de province , avoit désobéi à la défense 
de sottirdu royaume, c'est-à-dire, avoit dé- 
sobéi réellement pour p^oître, aux yeux 
des A'nglais seuls, n avoir pas désobéi! En 
effet, le maréchal de Berwick étoit, par ses 
dignités même, dans des circonstances par- 
ticulières; et on ne pouvoit guère distinguer 
sa présence en Ecosse d'avec une déclaration 
de guerre avec l'AngleteiTe. La France ju* 
geoit qu'il n'étoit point de son intérêt que 
cette guerre se fit; quil en résulteroit une 
guerre qui embraseroit toute l'Europe. Com- 
ment pouvoit-il prendre sur lui le poids im- 
mense d'une démarche pareille? On peut 
dire même que, s'il n'eût consulté que Fam- 
bition, quelle plus grande ambition pou- 
voit-il avoir que le rétablissement de la mai- 
son de Stuart sur lie trône d'Angleterre? On 
sait combien il aimoit ses enfants. Quelles 
délices pour son cœur, s'il avoit^ pu prévoîi 
un troisième établissement en Angleterre! 
S'il avoit été consulté pour l'entreprise 
même dans les circonstances d'alors, il n'en 
a\u*oil! pas été d'avis t il croyoit que ces 



3«8 . itoQ^ 

SMtiss d e^U'^pii^e^ éloî^nt de la nature dç 
U>ute3le$ autres, qui doiyeut être réglées 
par la prudç^oc^^ et qu'en ce cas u^a entre- 
pris Qàauquée a deux sorUQS.de ma^vai^ 
succès; le iQidbeur présent, et un^ plus 
grande difficulté pouç eutre^endre de rén^ 
iir à r^ivepir. 



Pllr DU PREMIER T0LU3IX. 




i- r ' «Jp - ^ 



TABLE DES MATIÈRES 

CONTENUES DANS CE VOLUME, 



AtSÂGB ET Uméva^ bistoiré orientale Pa^^ i 

Le Temtix de Ghedb 71 

Ptéfaco du TVadocteur • ^..^ •.•.••..... . '78 

Premier Cbant •••••• 7^ 

Second Gbaat. •...•« • • 89 

Troisième Cbant ..•.••..«•••• 92 

Quatrième Cbant . . • # « • 99 

Cinquième Cbant 1 07 

Sixième Cbant • • • i x 3 

Septième Cbant. . • . « . v • r «^ . • • »m i ao 

CéraisE -ET l'Amovb .-•«.•.*•«<'•<•• 126 

ImroGATioE AUX Muses. •• ••,..... • i3o 

Polies .'. • % i33 

Portrait de Madame la ducbesse de Mirepoix. . . ibiâ. 

Adieux à Génea^ en 1728. ...•••• t34 

Madrigal à deux Sœurs (jvâ lui demandoictnt une 

dianson. •••..«•..r •••• t35 

Cbanson ...•.•.••... «••••* x36 

Cbanson ^..^.•.•.••« iS^ 

Épitapbe de Montesquieu r..*...*.* ihid. 

Sonnet de Mi le cbevaUer Adami, sénateur flo- 
rentin f sur la mort de Montesquieu. ....••'. 1 38 

Di ALoauB DE Stulâ et d'Eucbate . • • • X 39 

Ltstuaque ,..,,*,,.,.^ i53 

Essai sue le Goût dans les choses de la patins 

ET DE L*AbT « • 160 

Des plaisirs de l'âme^ 1 6a 



V- 



3lO TABLE. 

De TEsprît en gênerai • « ^age i66 

Be la Curîosita . « 167 

Ces Plaisirs de l'Ordre i^^S 

Ces Plaisirs de la Yariété , 171 

Des Plaisirs de la Symétrie 174 

Des Contrastes 176 

Des plabirs.de la Surprise. ...»..' 179 

Des.diyerses causçs qui peuvent produire un «en- 

.tiipçnL .,.,.»,,.., ^ , i8a 

Dç la liaison jBçciden^eUç de cçnaines idée»^ ... 184 
Autre çfiet dçs.liaispns qi:^e.ràme met aux choses. 1 85 

De la.Délicate^e ....... ^ «^ ^ 186 

Di^ Je ne tais ([uoi^ ....,« ^ ^ 187 

Progression, de la Surprise, . • , 191 

Des Beittttés qui résultent d'.up. certain embanas: 

.4e l'âxi^e, .... i, . ^ ..«..«...« ^ .,.- 193 

D^ Règle?, ,,,*,•, ^ * .. * * s. .... . . . . . . * ,199 

Plai^iir.fQqdé.sur k rt^is^p.. ...^ 201 

De la.opnsidération. de J^ situMÎop.meillcurç'f -• . 3o3 
Plabir causé par les jeux, chutes, conbra«te9L .... 2o5 

Pehsée^ pjyE^sEAt .•..••• 207 

EiOTSS SUR L*AnGLÇTEnn£ ^ . . . 25 1 

Ayertissement de l'éditeur .. .\ ...... . .... ihiX 

*D!^cqi7ns 'çoscebii aht. }:.'£lpge du dcg de i;a < 
FoncE, prononcé le .25 août 172C. .,....., 271 

Discours DE réception à l'Acat^éaue frAnçaisb, 

prononcé le 24 janvier 1728. . 2^8 

Ebauche le l|£loge historique du if aréchal de 
Seiiwick. ..••*....» * . • 235 



ris DE LA TABLE DU PREMIER TOLUMIL 



Imp. de Lanroai «Imâ. 



-j • r .„ ^^ \i \.' *^» • 



^